Fragments, p
bia
moins en France, jamais une discipline de collége n’aurait élevé le jeune clergé A une telle hauteur — morale +». M. Letourneau oppose ce viril respect de — Vindividu, qui caractérise l'éducation ecclésiastique — -séculiére francaise, A la discipline scolaire qui régne dans les séminaires d’Italie, et qui est plutot faite
. pour des enfants.
C’est cette largeur de pratique qui permet A Saint- Sulpice de recevoir toutes sortes de sujets.
Il y a ici une étonnante variété d’hommes et d’esprits, car, comme on y vient de tous les pays... il y en a de
toutes les couleurs. Nous avons parmi nos condisciples
-danciens professeurs et, chose curieuse, des journalistes qui ont quitté le métier... On vit avec des gens qui ont . été dans toutes les positions, avoeats, médecins, journa- — listes, poétes a élégies, quasi romanciers; cela apprend a connaitre les hommes, sinen toujours a les estimer... Ceci s’applique surtout 4 la maison de Paris... D’aprés ~ ce que j’ai pu en juger par les promenades du mercredi, ou ces messieurs viennent nous rendre visite, son caractere propre, c’est un incroyable mélange de tous les esprits et de tous les caractéres. Chacun peut y trouver son gout ; c’est une vraie tour de Babel, aussi bien pour la confusion des langues, ‘car il y en a de tous les pays, que pour celle des esprits. Et au milieu de tout cela, ces impassibles Sulpiciens, qui sont la patience personnifiée. Aussi je Jes respecte plus que je ne saurais le dire... Ils sont d’une bonté et d’un dévouement admirables, si humbles et si
1. G, Letourneau, La Mission de Jean-Jacques Olier, p. 173. .
- modestes qu'il est impossible de les distinguer des éleéves,
& moins qu’on ne soit averti '.
L’intérét de la formation jésuitique, c’est qu’elle imprime une certaine marque commune a tous les” sujets. L’intéerét de la formation sulpicienne, c’est.
qu’en dehors de la vertu, sacerdotale, elle ne cherche
point 4 donner la’ marque de Saint-Sulpice, qui, pour ainsi dire, n’existe pas, ne veut pas exister.
‘Toutes les directions, toutes les familles d’esprits
que peut abriter le catholicisme s’y recrutent. Cependant ces impassibles Sulpiciens ne planent
pas dans l’éther de la méditation, inattentifs a ce qui se passe autour d’eux. Ce peuple de clercs qu’ils
gouvernent, ils Vobservent 4 merveille; mais ils Yobservent avec une discrétion infinie. Sans atténuer précisément ses louanges, notre séminariste en vient 4 des remarques d’un genre plus froid :
... ll y a pourtant une chose que je n’aime pas ici, quoique je sente qu’elle soit nécessaire ; c’est qu’on vous
examine beaucoup pour vous connaitre sous tous les
rapports, et qu’on ne vous témoigne jamais rien, si on
est content ou mécontent. Dat-on vous renvoyer le lende-
main, on vous ferait aussi bon visage et aussi bon accueil la veille. Je sens que c’est nécessaire avec de grands jeunes gens comme le sont la plupart, surtout ceux de Paris, qui ne demandenf pas 4 étre traités comme des enfants :
1. Tous les textes cités ici sont pris aux Lettres a Francois Liart dans les Fragments intimes ef romanesques,
i ; ; 4 366 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN
néanmoins, il y a en cela je ne sais quoi de politique et de caché qui ne me plait pas du tout. A part cela, il est sar que Saint-Sulpice serait le plus délicieux des séminaires, surtout sous le rapport des directeurs... (Ceux-ci): sont fins comme des merles, il leur passe tant de sujets entre les mains, qu’ils ne sont pas longtemps A vous counaitre a fond pour les talents, l’esprit, le caractére.
L’affection, le dévouement qu’ils vous témoignent sont parfaits, mais ont quelque chose d’impersonnel, et par la méme de moins échauffant. I] est 4 noter que c’est vers le début de sa seconde année que Renan
communique a son ami les impressions suivantes ou perce une certaine amertume tempérée par la raison. C’est le revers de la médaille.
Ce sont des égards parfaits, et méme on est d’abord surpris du décorum qui régne dans le ton de la maison ; ce peu de familiarité a méme un avantage ; c’est que par la sont exclues des conversations toutes les petitesses, qui en font le sujet ordinaire quand on est du méme pays et qu’on se connait dés l’enfance ; mais je t’assure, et tu peux bien le sentir, cela laisse un grand vide; sans doute, si on se trouve avec des parfaits, ils vous témoignent beaucoup d’affection, mais on voit que c’est une affection de commande, et pour satisfaire A un réglement. Or, dire a quelqu’un : je vous aime, parce que c’est la régle, c’est a peu pres lui dire : je vous aime, mais je ne vous aime pas. D’ailleurs, les directeurs ne devant avoir aucune relation avec leurs éléves aprés leur sortie de la maison et en voyant tant passer sous leur main, font cela par devoir, ont pour vous toutes sortes de soins, des attentions méme, auxquelles
on ne s’attendrait pas; mais, au fond, on sent que c’est comme mécanique et qu’ils en feront tout autant au premier venu.
Quelle que soit la sage et nécessaire impersonna-
-lité sulpicienne, il me semble que le Breton a écrit
cela en un jour d’humeur et que la vérité y est légérement dépassée. Si j’en juge ainsi, c’est d’aprés les documents que va nous fournir sa propre histoire et d’aprés les « attentions » dont il a été Pobjet
‘au cours de la crise qui allait le séparer 4 jamais de
ses maitres.
Tel est, dépeint sous tous les aspects que jai pu parvenir a m’en représenter, le milieu ou Ernest Renan a passé quatre années de sa jeunesse, occupées par le drame intérieur le plus émouvant, milieu, dont il devait écrire, quarante ans plus tard, alors que la masse catholique détestait et flétrissait en lui lVauteur de la Vie de Jésus, que « l’esprit en était resté la loi la plus profonde de son développement intellectuel et moral ». Tels les yeux qui le suivirent et s’appliquérent 4 pénétrer ce qui se passait en lui au cours de ces quatre années.
Et lui, quelles dispositions apportait-il au grand séminaire ? Des dispositions bien différentes, 4 coup sir, de celles de Labbé Huvelin, qui venait chercher la plus de nourriture pour « ame » que pour « Vesprit ». Ernest Renan est entré 4 Issy, avide de nour-
riture pour l’esprit, et plus curieux d’y faire sa
philosophie que de faire oraison. Nous savons comme
la rhétorique nicolaite lui ayait laissé l’estomac — creux..Ne doutons pas d’ailleurs de la sincérité, de Vintégrité de sa piété juvénile. La feinte a cet égard n’etit pu abuser ses nouveaux maitres. M. l’abbé Cognat, critiquant les Souvenirs, se rappelait méme que, quand son condisciple entra 4 Issy, « sa piété devint plus sérieuse et plus fervente », On le voyait « a la chapelle et dans les exercices religieux, absorbé dans la priére, se délectant dans le senti-. ment d’une piété simple et instinctive... » Instinetive ! il me semble que c’est bien le mot. La foi du coeur, sans étre des plus ardentes, ne manque pas de ferveur.’La foi de l’intelligence est dormante. A peine si d’imperceptibles inquiétudes ont effleuré sonsommeil. Elle n’a pas pris conscience d’elle-méme. Elle ne s’est pas encore interrogée, elle ne s’est pas encore connue. Voici que la philosophie, la théologie vont venir 4 coups redoublés la tirer de cette torpeur adolescente, la sommer de se mettre debout, de s’affirmer, de se déployer, ferme sur ses bases, de donner jeu 4 toutes ses articulations. Or, chez notre Breton, l’effet de ce premier choc est de l’étonner, puis de l’ébranler et de l’ébranler encore, jusqu’a ce que, de vacillation en vacillation, de position perdue en position perdue, elle Ls ‘écroule cRietenene et ne soit plus que poussiére,
Quatre grandes matiéres d’étude ont occupe les
‘années de cléricature d’Ernest Renan et contribué au travail d’esprit qui le détacha de I’Eglise : la
philosophie, la théologie, lexégese biblique, accessoirement la physique et les sciences naturelles.
Voyons ce qu’il a tiré de chacune d’elles.
Cette recherche ne pers se faire sans que nous
touchions largement A certains chapitres de Vhis-. Y toire générale des idées. Il ne faut pas voir dans Vévolution d’idées de Renan une singularité qui-
le mettrait a part dans son siécle. Cette évolution n’a de singulier que la jeune vigueur de téte, la
précoce puissance d’absorption intellectuelle qui en a été le ressort. A peine livré a la liberte des études supérieures, cet avide esprit s’est emparé d’une
masse de notions, d’observations, d’expériences nou-
-velles que les acquisitions de la philosophie, de Vhis-
toire et de la critique avaient accumulées dans Vat-
mosphere de son époque. Il en a audacieusement et comme d’un trait, dégagé les conséquences. Il a
déchiré les voiles qui dérobaient a la timidité de
ses compagnons, de ses maitres, de beaucoup de
one dn dehors, ces nouvelles donneés. Il a regardé
en face les profondes et redoutables difficultés
qu’elles créaient stirement, les horizons d’espérance qu’elles ouvraient peut-étre 4 l’avenir religieux et moral de l’humanité moderne. Cette hardiesse l’a
placé au cceur de son temps, au point d’ou la plus —
vaste influence sur ce temps se ptt exercer. Il y a des esprits supérieurs, ou du moins extrémement
distingués, comme Stendhal, qui se développent a
Vécart de leur génération et cultivent un jardin semé de curiosites rares, mais peu fréquenté. Il en est d’autres dont la pensée, toute nourrie des sujets de commune inquiétude. intellectuelle de leurs
contemporains, entraine ceux-ci dans son mouve-
ment. Renan est de ces derniers. Impossible de -raconter son siécle sans le raconter. Impossible de le raconter sans raconter son siécle.