Collection Lovenjoul, mss. A
tous, nul n'a le secret de ma vie, et je ne veux le livrer à personne1. »
Cependant, depuis qu'ont paru les Lettres à l'Étrangère, un coin du voile se soulève. L'homme qui a le plus fait pour la mémoire de Balzac, le maître érudit et l'heureux collectionneur qui a su arracher à la destruction les précieuses épaves de la vie privée et de la vie littéraire de l'écrivain, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, aurait pu seul tout raconter, parce que, seul, il savait tout. Il nous devait une vie de Balzac'.
1. Lettres à V Étrangère (1833-1842). Paris, Calmann Lèvy, 4899, in-8, p. 418 (lettre CXXVI, 19 juillet 1837).
2. Le nom du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul est tellement uni à la mémoire littéraire de Balzac qu'il suffit de le citer. Le travail du collectionneur, de l'érudit, du critique a éclairé d'un jour entièrement nouveau l'œuvre énorme mais confuse du puissant romancier. Voici les titres des principaux ouvrages balzaciens du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul :
— Histoire des OEuvres de H. de Balzac, par Charles de Lovenjoul. Paris, Calmann Lévy, 1879, in-8. Une « troisième édition entièrement revue et corrigée à nouveau » a paru chez le même éditeur, en 1886, un vol. in-8. — Un dernier chapitre de l'Histoire des OEuvres de H. de Balzac, par Charles de Lovenjoul. Paris, Dentu, 1880, in-8. — Les Avatars d'une œuvre de Balzac, par M. le Ve de Spoelberch de Lovenjoul. Extrait de la « Revue rétrospective ». Paris, aux bureaux de la Revue rétrospective, 55, rue de Rivoli, 55, 1892, in-12. — Notules sur Honoré de Balzac, par un de ses amis, publiées par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Paris, Techener, 1896, in-8. — Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Études balzaciennes. Un roman d'amour. Paris, Calmann Lévy, 1896, in-18. — Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Études balzaciennes. Autour de Honoré de Balzac. Paris, Calmann Lévy, 1897, in-18. — V,e de Spoelberch de Lovenjoul. La Genèse d'un roman de Balzac : Les Paysans. Lettres et fragments inédits. Paris, Paul Ollendorff, 1901, in-18.— V de Spoelberch de Lovenjoul. Une Page perdue de H. de Balzac. Paris, Paul Ollendor/f, 1903, in-18.
Aucune convenance n'empêche d'aborder, aujourd'hui, ce sujet. Emporté souvent par son tempérament, par ses besoins, par sa fougue, Balzac n'en fut pas moins, toute sa vie, laborieux, généreux et probe. Il a été entouré des plus nobles et des plus délicates affections. La vérité ne diminuerait personne. Elle laisserait entrevoiries faiblesses et les misères humaines, sans rabaisser l'humanité.
Parlant de lui-même avec cet orgueil bon enfant qui le soutint toujours, Balzac écrivait, en 1837, à Mme Hanska : « Si vous n'admirez pas un homme, qui, portant le faix d'une dette pareille, écrivant d'une main, se battant de l'autre, ne commettant jamais de lâcheté, ne pliant ni sous l'usurier, ni sous le journalisme, n'implorant personne, ni son créancier, ni son ami, n'a pas chancelé dans le pays le plus soupçonneux, le plus égoïste, le plus avare du monde et où l'on ne prête qu'aux riches, que la calomnie a poursuivi, poursuit encore, que l'on a mis à Ste-Pélagie quand il était auprès de vous, à Vienne, vous ne savez rien de ce monde1 ! »
Cette existence du Titan moderne, cloué au rocher, assailli par une nuée de vautours et par une marée montante d'encre et de papier, cette
1. Collection Lovenjonl, m s. A 501, fol. 425. — Lettres à F Étrangère..., p. 416 (lettre CXXVI, 19 juillet 1857).
existence, la voilà résumée en dix lignes.
II y eut aussi des. heures de détente, d'apaisement et de consolation, des heures intimes et douces. Elles sont rappelées par Balzac dans cette même lettre, qui est comme une courte confession : « Je serais bien injuste si je ne disais pas que, de 1823 à 18331, un ange m'a soutenu dans cette horrible guerre. Madame de B..., quoique mariée, a été comme un dieu pour moi, elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil; elle a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une sœur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs'. »
De 1823 à 1833, ce sont les années de jeunesse et de formation (Balzac était né en 1799; il avait donc vingt-quatre ans en 1823 et trente-quatre ans en 1833)3. Ce sont aussi les premières années de lutte; c'est le premier contact avec la
4. Balzac, dans sa lettre du 19 juillet 1837 à Mme Hanska, écrit bien 1825: mais c'est 1822 qu'il faudrait lire, si l'on s'en rapporte à la dédicace de Louis Lambert, datée de 1822-1832.
2. Collection Lovenjoul, ms. A 501, fol. 427. — Lettres à VÈtrangère... p. 418 (lettre CXXVI, 19 juillet 1857).
5. Voir Appendice 1, pièce n°6. Né à Tours, Balzac était albigeois d'origine. M. Alfred Garaven-Cachin, de Salvagnac (Tarn), a bien voulu faire, à notre intention, quelques recherches sur les origines de la famille de l'illustre écrivain. On trouvera des extraits de la notice qu'il nous a aimablement communiquée au chapitre dans lequel il est plus particulièrement parlé du père de Balzac, p. 122.
vie. Balzac est encore incertain sur la carrière qu'il va suivre. Son père voudrait le détourner des lettres. Sa mère, sa sœur surveillent avec anxiété ses premiers battements d'aile, alors qu'il est encore en cage dans la mansarde de la rue Lesdiguières, non loin de la Bibliothèque de l'Arsenal1.
C'est alors qu'il écrit ses premières œuvres, une tragédie (Cromwell), qui fait hausser les épaules aux Aristarques de la famille, des articles de journaux, des nouvelles, des romans sans nombre8.
1. Le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul a publié, dans le Bulletin du Bibliophile (année 1896, pp. 601-614), des Notules sur Honoré de Balzac par un de ses amis. Ces « notules » ont été réimprimées dans Une page perdue de H. de Balzac. Notes et documents. Paris, Paul Ollendorff, 1903, in-18, pp. 111-134. C'est à ce dernier ouvrage que nous renverrons chaque fois que nous aurons l'occasion de citer les Notules. L'ami de Balzac dont il est ici question est M. Auguste Fessart. Quand, en 1858, parut, pour la première fois, le livre de Mme Surville, née de Balzac, intitulé Balzac, sa vie et ses œuvres d'après sa correspondance, Paris, Librairie nouvelle, 1858, in-12, M. Fessart s'empressa d'annoter son exemplaire ; ce sont ces notes qu'a publiées le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
A propos de l'installation de Balzac, rue Lesdiguières, par ses parents, M. Fessart écrit : « Il fallait entendre [MJ de Balzac parler de sa position d'alors, et [de] la dureté de ses parents à son égard ! -
2. Dans une lettre à sa sœur, écrite de Paris en septembre 1819 (et non 1820, comme il est imprimé par erreur dans la Correspondance), Balzac lui envoie le plan de son Cromwell. « Ce n'est pas un médiocre cadeau, écrit-il, et une petite preuve d'amitié que je te donne en te fesant assister à l'accouchement et à toutes les opérations lentes et préparatoires du Génie (mocque-toi). Comme ce n'est qu'un croquis (où il y aura
Tout à coup, il prend un parti héroïque. Il renonce à la carrière des lettres. Il rêve d'une fortune rapide. Il se juge apte aux affaires. Il achète un brevet d'imprimeur et il se consacre à une entreprise qui absorbera les années de sa jeunesse et qui accablera son avenir du poids de cette fameuse dette qu'il ne parviendra jamais à soulever.
Dans cette phase décisive, l'amie douce et maternelle était auprès de lui. Elle souffrit de ses peines et ses frêles mains de femme s'efforcèrent de soutenir le fardeau : « Sans elle, certes, je serais mort1 », s'écrie-t-il encore, et il n'oubliera jamais ce qu'elle avait fait pour lui.
Or, c'est précisément cet épisode de la vie du romancier, que des documents inédits nous ont permis d'étudier, que l'obligeance inépuisable du vicomte de Lovenjoul a éclairé à nos yeux d'une façon presque complète et que nous allons essayer de raconter.
A vrai dire, Balzac l'a raconté lui-même. Il l'a
cepend1 quelques morceaux perfectionnés, çà et là), je te laisserai une grande marge où tu pourras graver tes sublimes observations. » Collection Lovenjoul, ms. A 276, fol. 14. — Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXIV. Correspondance, 1819-1850. Avec portrait et fac-similé. Paris, Calmann Lévy, 1876, in-8, p. 20. Voir aussi Une Page perdue de H. de Balzac, p. 125.
1. Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 427. — Lettres à l'Étrangère..., p. 418 (lettre CXXVI, 19 juillet 1837).
raconté dans les Illusions perdues1 ; il l'a raconté dans César Birotteaa* ; il Ta raconté dans Le Curé de village*; il Ta raconté en cent endroits de la Co médie humaine .
Le premier, Balzac a entouré la vie du matériel de la vie. L'histoire de l'imprimerie des Séchard, dans Illusions perdues, c'est celle de l'imprimerie de Balzac et Barbier, rue des Marais-Saint-Germain. La faillite de l'illustre César, c'est la déconfiture de Balzac et de ses associés. Ce sont les mêmes figures, les mômes faits, les mêmes événements, les mêmes sentiments, parfois les mêmes noms4.
Et c'est par là que l'œuvre de Balzac vous prend aux moelles ; car ce grand imaginatif n'a fait que revivre et recréer la réalité.
Balzac, donc, en 1822, avait vingt-trois ans. 11 avait fait ses classes au collège de Vendôme et s'étaitplongé, dès lors, dans des lectures infinies , trop fortes pour son âge, qui, un moment, avaient
1. Œuvres complètes de H. de Balzac, édition Lévy, t. VII, pp. 133-738.
2. Œuvres complètes de H. de Balzac, édition Lévy, t. VIII, pp. 521-595.
3. Œuvres complètes de H. de Balzac, édition Lévy, t. XIV, pp. 1-232.
4. On retrouve, dans Illusions perdues, le nom de plusieurs personnes avec lesquelles Balzac fut en relation comme imprimeur: Gillé, Didot, etc. Voir Appendices VII et VIII, pièces n» 63, 69 et 80.
accablé son intelligence et menacé sa robuste santé1. Ayant terminé ses classes dans deux institutions de Paris, il avait pris ses inscriptions et commencé ses études de droit2. Pourtant, contrairement à ce qu'a écrit Mme Surville, il n'avait pas poussé jusqu'à la licence. N'ayant passé que le premier examen de baccalauréat en droit, il était entré d'abord chez l'avoué M. de Merville, puis chez le notaire M. Passez5.
1. « ... Ma mère, alarmée d'une fièvre qui, depuis quelque temps, ne me quittait pas, et à laquelle mon inaction corporelle donnait les symptômes du coma, m'enleva du collège e n quatre ou cinq heures. » Voir Louis Lambert, Œuvres complètes, t. XVII, p. 49. — Voir aussi Balzac, sa vie et ses œuvres, par Laure Surville, pp. 20-21, et Champleury, Balzac au collège, pp. 40-13.
2. Voici, d'après la fiche conservée dans les archives de la Faculté de droit de Paris, que nous a obligeamment communiquée M. Petit, secrétaire, les dates auxquelles Balzac prit ses inscriptions et passa un examen : 4re Inscription, 4 novembre 1816 — 2e, 44 avril 4817 — 3e, 44 juillet 4847 — 4e, 44 novembre, 4847 — 5e, 3 janvier 4848 — 6e, 3 avril 4818 — 7% 5 juillet 4818 — 8% 40 novembre 4818 — 9% 4 janvier 1819 — 40e 9 avril 4849. La fiche mentionne, en outre, que Balzac a passé son premier examen de baccalauréat en droit le 4 janvier 4849 elle indique les noms des professeurs dont il a suivi les cours En première année, MM. Boulage (Code civil) et Blondeau alors suppléant, sans indication du cours qu'il professait ; en deuxième année, MM. Boulage (Code civil) et Pigeau (Procédure civile) ; en troisième année, MM. Boulage (Code civil) et Cotelle (Code civil approfondi).
3. « Honoré, écrit M"e Surville, entra dans l'étude de M. de Merville, notre ami. M. Scribe venait de la quitter. Après dixhuit mois de séjour chez cet avoué, il fut reçu chez M. Passez, notaire, où il resta le même temps. M. Passez habitait la maison où nous demeurions et était aussi l'un de nos amis intimes. » Balzac, sa vie et ses œuvres, par L. Surville, p. 34.
C'est à M. Guyonnet-Merville que Balzac dédia Un Épisode
Son père, directeur des vivres à la première division militaire de Paris, et, d'ailleurs, un assez singulier original, voyait en lui un futur notaire1. Balzac ne songeait qu'aux lettres.
Le père transigea; il consentit à faire l'essai de la vocation littéraire de son fils et le laissa s'installer, hors de la maison paternelle, en lui assurant une rente annuelle de 1500 francs*.
Les premiers essais littéraires de Balzac ne furent encourageants ni pour lui-même, ni pour les siens. Les romans que Balzac parvint à publier, sous des pseudonymes divers5, n'eu-
sous la Terreur, paru en 4851. C'est le Derville de la Comédie humaine. Voir Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfbeer et Jules Christophe... Paris, Calmann Lcvy, 1887, in-8, p. 133.
L'étude de M. Guillonnet de Merville est actuellement celle de Me L. Bertrand, successeur de Mes Desgranges et Paul Potonié, 15, rue du Louvre.
M. Edouard-Victor Passez fut notaire du 15 juin 1819 au 22 janvier 1825 ; à cette date, son étude passa à M. Jean- Baptiste Guiffrey, puis, le 25 août 1831, à M. Eugène Olagnier, qui eut comme successeur M. Jules-Charles Desforges (20 décembre 1856-25 août 1876). Le titulaire actuel de l'étude, 1, rue d'Hauteville, est Me Marcel Plocque, successeur de Me Jules Plocque.