BENTHAM ET LE CONTINENT
discutée autour de lui en Angleterre, que Howard s'est illustré par son zèle de philanthrope, que le Parlement cherche des remèdes à l'état scandaleux des prisons. Nous ne pensons pas seuls. L'isolement intellectuel (aussi bien que toute forme d'isolement) répugne à la pensée de l'homme moyen : pour lui, penser seul, c'est rêver. Nous avons, d'une façon générale, besoin de confirmer l'accord intérieur de notre pensée avec elle-même par son accord avec la pensée de nos semblables : pour agir, pour écrire (ce qui est la façon intellectuelle d'agir), il faut être plusieurs. Pourquoi donc Bentham laisse-t-il en manuscrit la partie la plus importante, la plus fondamentale de son œuvre? Parce que, dans sa préoccupation de donner au droit la forme d'un système intégral, d'un code, il se sent isolé dans son propre pays. L'idée de codifier les lois est une idée continentale, non britannique. Et voilà pourquoi Bentham conçoit le projet d'adresser au continent des idées que la lecture des penseurs continentaux a inspirées, des idées pour lesquelles l'£urope, et non pas l'Angleterre, se trouve mure. Il a voulu d'abord, en 1779, au temps même où il rêvait d'obtenir le prix offert par la Société Economique de Berne, partir pour la Russie avec son frère Samuel, et mettre, à côté de lui, ses talents au service de Catherine47. Samuel part seul; du moins Jérémie compte sur lui pour transmettre à l'impératrice ses idées législatives. « Plutôt que de la manquer, tu la guetteras dans les rues, tu te prosterneras devant elle, et, après avoir mangé autant de poussière que tu as envie, tu lui
loi LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.
jetteras mon billet au nez, ou bien à la gorge, si elle veut bien que tes mains soient là. Allons, mon enfant, ne perdons pas courage. Elle vaut bien qu'on prenne un peu de peine pour elle4s ». Si elle sait l'anglais, on lui enverra l'édition anglaise de 1' « Introduction » comme au grand-duc de Toscane et au premier ministre des Deux-Siciles, pour lesquels Bentham a déjà des lettres, toutes rédigées, dans ses tiroirs40. Si elle ne sait pas l'anglais, on lui communiquera la traduction allemande, que Bentham compte adresser au roi de Prusse et au roi de Suède. Mais trois traducteurs allemands, successivement, déplaisent ou se dérobent Vl. Cependant Samuel réclame sans relâche une traduction française : c'est la langue qui convient en Russie ; même le roi de Prusse préfère le français à l'allemand "',. Oui, répond Jérémie, mais comment trouver un traducteur ? Où sont les cent cinquante livres nécessaires pour tenter De Lolme52 ? Que Jérémie, répond Samuel, se fasse donc son propre traducteur. Bentham commence par résister, ne se soucie point de perdre six mois à ce travail53. Puis, en 1783r il se décide à suivre l'avis de son frère ; trois ans plus tard, à Grichoff, près de Samuel, il est encore occupé à compléter ses manuscrits français. En 1787, il écrit à AVilson de lui découvrir un Français capable de les revoir et de les corriger. Pas un homme d'église, l'ouvrage est trop irreligieux. De retour en Angleterre, il se dispose à partir pour Paris, aussitôt certaines parties de son « Code » achevées, sans lesquelles le reste ne peut paraître, afin de trouver un correcteur