‹ La Jeunesse de BenthamChapitre 97 sur 197 · LA CRITIQUE DES FICTIONS · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE DES FICTIONS

un groupe d'hommes appelés sujets, l'habitude d'obéir à un homme, ou à un groupe d'hommes, qui sont alors appelés gouvernant ou gouvernants. Si donc un contrat limite, chez le gouvernement, le pouvoir de faire les lois, ce ne sera jamais le pouvoir fictif, « métaphysicolégal », dont nous parlent les juristes, ce sera le pouvoir réel, dans le cas où, la convention étant expresse et connue des sujets, ceux-ci possèdent un signe commun pour reconnaître quand, à leur avis, ils doivent résister. Des fictions légales ne permettent jamais de trancher le différend « entre ces deux antagonistes jaloux, la liberté et le gouvernement » ; et Bentham, par l'application qu'il fait du principe de l'utilité, résout le problème dans le sens autoritaire. L'idée d'une « société politique », système de contraintes imposées et subies, est une idée positive; mais l'idée d'un « état de nature », où fait défaut l'habitude d'obéir à un gouvernement constitué84, comme aussi l'idée de la «liberté », qui ne consiste, selon Bentham, que dans l'absence de contrainte 85, sont des idées purement négatives. Par liberté, nous dit-il, empruntant à Montesquieu sa définition, il faut entendre, si l'on veut se faire des notions claires, une branche de la sûreté86. Mais, la liberté, telle qu'on l'entend généralement, consiste en ceci que « des contraintes ne sont pas imposées à nous-mêmes ; la sécurité, en ce que « des contraintes sont imposées à d'autres ». Parlez d'utilité, vous pénétrez l'individu de cette idée qu'il doit subir des contraintes, pour que l'intérêt de chacun soit artificiellement identifié avec l'intérêt de tous.

■2i\C, LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.

Parlez de droit naturel, de loi de nature, et vous invitez chacun, fort de sa conscience, livré aux impulsions du principe de sympathie et d'antipathie, à prendre les armes contre toute loi qui se trouve lui déplaire87. La philosophie de l'utilité n'est pas essentiellement une philosophie libérale : Bentham, dans sa jeunesse, est un toryKS. Sa famille a longtemps été jacobite. Il prend parti pour le roi contre Wilkes*9, pour le roi contre les Américains révoltés, mécontent des raisons par lesquelles les insurgés justifient leur désobéissance, mécontent, d'ailleurs, aussi, des arguments gouvernementaux. Le droit est l'arme employée des deux côtés. « Nous avons le droit d'être ce que nous voulons être », disent les Américains. « Nous avons le droit de continuer à vous forcer d'être ce que nous voulons que vous soyez », répliquent les ministres. « Nous avons le droit de leur imposer des lois, mais nous n'avons pas le droit de les frapper d'impôts », dit lord Camden pour tout concilier : « comme si des intérêts inconciliables pouvaient être conciliés par une distinction qui ne correspond à aucune différence réelle ». Bentham collabore, en 1775, à une brochure où son ami James Lind traite la question, et ramène le débat aux vrais principes00.

En 1781, Bentham fait la connaissance de lord Shelburne; c'est au succès de son Fragment on Government. qu'il aurait, si nous l'en croyons, dû ce patronage et cette amitié"1. Les amis tories de Bentham s'inquiètent, craignent qu'il ne passe au camp des Américains. Car, depuis plus de dix ans, lord Shelburne, lieutenant et

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