LES FRANÇAIS AU CANADA
L'histoire de la guerre du Canada ne nous réserve, sans doute, plus de surprises. Il serait difficile, avant les guerres du Premier Empire, d’en trouver une sur laquelle nous soyons mieux documentés. Montcalm, Lévis, Bourlamaque, et plusieurs officiers en seconde ligne, comme Bougainville, Desandrouins, Malartic, Johnstone, Pouchot, — sans compter les nombreux témoins de l’armée anglaise, — ont laissé quantité de mémoires ou de correspondances, dont la publication plus ou moins intégrale promet de s'achever bientôt. Nous savons, jour par jour et presque heure par heure, ce qui se passait de la moindre importance sur cet immense territoire, qui va de l'Atlantique aux Lacs supérieurs. La guerre du Canada en est à la période critique où l’histoire sombre définitivement dans la philosophie; où l’annaliste cède la place au psychologue; où, dans un décor d’une immuable précision, revivent des personnages à la silhouette familière, dont il s’agit moins d'étudier les actes que d'expliquer les mobiles. Les documents nouveaux que l’on découvre par la suite changent tout au plus l'éclairage de la scène, ajoutent peut-être au relief d'un geste ou d'une figure, accentuent l'ombre ou la lumière sur quelques points, mais ne corrigent rien d’essentiel au cadre
1. D'autres papiers existent probablement qu'il serait intéressant de recueillir et d'imprimer, au moins eñ partie. La Bibliotheca Americana, de Leclerc (Paris, Maisonneuve, 1878), cite, par exemple, sous le n° 770, un mémoire manuscrit de Montbeillard, commandant de l'artillerie, l'un des meilleurs ofliciers de l'armée; ce mémoire, favorable à Montcalm, serait très utile à connaître, pour renforcer, contre les dénégations canadiennes, le témoignage des officiers français. Quelques publications d'archives ont encore une valeur toute documentaire, entre autres, l'excellent Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, de Mgr Cyprien Tanguay (Montréal, Sénécal, 1871-1890). Les huit volumes parus s'arrêtent à 1763; mais ils donnent le classement de tous les actes d’élal civil de la colonie depuis la fondation.
PE 7e
non plus qu’à l'enchainement des faits. Le lecteur, qui désormais possède tous les éléments d'appréciation, n’a plus qu’à se prononcer suivant la pente de son esprit. Malheureusement, le lecteur est surtout ce qui manque en France à la guerre du Canada! ; et si, de toute celte histoire, qui rivalise d’aventureux et de pittoresque avec les récits de Cooper, le public, même lettré, ne retient guère que deux ou trois noms, la faute n’en est point aux écrivains anciens et récents dont les travaux, par leur minutie, leur abondance, atteignent presque à la satiété.
Parmi les historiens qui auront contribué solidement à ce résultat, on ne pourrait sans injustice oublier Dussieux, mort il y a peu de mois?, et que l’on a peut-être un peu dédaigneusement traité de vulgarisateur, en négligeant son meilleur titre à notre reconnaissance *. Dussieux, le premier, a fait œuvre d’érudition sérieuse dans son Canada français, où il utilise avec intelligence les documents du ministère de la guerre‘. Son livre est une esquisse très juste des hommes et des choses, malgré le peu de ressources que l’auteur avait alors à sa disposition, si on le compare aux écrivains qui l’ont suivi. Le meilleur éloge qu’on en puisse faire est que les publications ultérieures ne donnent lieu d’y presque rien changer.
Mais l'historien principal de la guerre est assurément Francis Parkman, mort à Boston quelques semaines avant Dussieux”, au moment où il venait d'achever le dernier volume de son œuvre. Parkman était né d'une vieille famille protestantef, mêlée depuis
1. Ainsi, le court paragraphe que le duc de Broglie vient de consacrer aux origines de cette guerre (L'Alliance autrichienne. Paris, Lévy, 1895, p. 88-89) est rempli d'inexactitudes. Jumonville n’était point d’un grade élevé; il n'est point tombé dans une embuscade; enfin le siège du fort Nécessité n'a pas duré plusieurs jours, mais seulement une dizaine d'heures. Or, ce sont là des faits connus depuis longtemps, Rappelons seulement, à ce propos, que le Scribner’s Magazine de mai 1893 a publié quelques notes inédites de Washington sur ce début de la campagne.