II
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que l’on conserve à Versailles, aurait coûté à la France, pour dixneuf années de splendeur adultère, 37,000,000 de livres au maximum?, Les dépenses du Canada, qui, si nous prenons les chiffres admis généralement ?, ne dépassaient point 4,700,000 livres en 4749, s'élèvent aussitôt brusquement et, pour les dix années suivantes, montent au chiffre colossal de 422,690,000 livres, dont 404,000,000 pour les dernières années, à partir de 4755. Il faudrait aujourd’hui plus que doubler la somme si l'on veut se représenter le poids dont elle menacait de charger les épaules du citoyen‘. Et, comme la population de la France ne dépassait guère la moitié de ce qu'elle est aujourd’hui, nous ne serons vraisemblablement pas loin du compte en estimant que le contribuable français devait dépenser dans cette courte période une somme très supérieure à 400,000,000 de nos jours pour défendre une population d'environ 80,000 âmes, égale à celle d’une de nos
1. J.-A. Le Roi, Relevé des dépenses de M"° de Pompadour, depuis la première année de sa faveur jusqu'à sa mort (Mss, des archives de la préfecture de Seine-et-Oise), Sans lieu ni date [ Versailles, 1853].
2. 36,924,140 livres. Ce chiffre est accepté par tous les Canadiens, Mais nous croyons qu’il est exagéré et que les calculs de M. Le Roi, établis sans critique suflisante, seraient à vérifier, parce qu'ils comportent plus d'un double emploi.
3. Nous reprenons ici les chiffres de l'Espion dévalisé (Londres, 1782, p. 128- 129), déjà signalés par Dussieux (p. 126), et qui s'accordent assez bien avec d'autres renseignements. Si Bougainville écrit, en 1757, que déjà les dépenses « passent 9,000,000, » Z'Espion les porte en effet à 11,300,000 livres pour 1756. Si Désandrouins écrit en 1758 que, « cette année, il y aura pour 24,000,000 de lettres de change » (p. 139), l’Espion indique 27,900,000 livres de dépense (p. 129). Et, quand Désandrouins annonce que le chiffre menace de s'élever l'année suivante à 34,000,000, il est confirmé par la verte réprimande de Berryer à Bigot, du 19 janvier 1759 (Parkman, II, 34), Malartic, chargé d'un travail sur les ordonnances, croit même qu'on en reçut pour 39,000,000, malgré le court délai pour les présenter à l'acceptation (31 octobre 1759). Donc, contrairement à l'aflirmation très vague de l'abbé Casgrain, le budget annuel du Canada déjà coûtait plus qu’une douzainc de maîtresses rétribuées au taux de Me de Pompadour et promettait d’éclipser bientôt, à lui seul, les dix-neuf années de la Marquise.
4, Nous doublons simplement les chiffres pour nous en tenir à l'évaluation générale de M. d’Avenel; mais on sait que, d’après cet auteur, pour le troisième quart du xvin° siècle, il convient de multiplier les sommes par 2 1/3, ce qui donnerait ici 40,000,000 de plus.
5. 80,000 pour toute la N'e-France, Louisiane comprise, dit au commencement de son livre l'abbé Casgrain (1, 14); 80,000 pour le Canada seulement, dit-il à Ja fin (IT, 409), "adoptant ici l'évaluation de Bougainville. C'est à ce dernier chiffre qu'arrive l’auteur du mémoire sur « la Colonisation française dans le continent de l'Amérique du Nord, aux xvun° et xvu siècles, » récemment couronné par l'Académie des sciences morales et politiques (C.-R., 1894, t. I, p. 605). La Louisiane ne comptait guère que 5,000 âmes. — Garneau, qui rai-
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villes de troisième ordre. Encore si cet argent n'avait servi réellement qu'à la défense du pays! Nous savons malheureusement qu’il n’en était rien, Aussi ne peut-on s'empêcher de comparer ici les idées de l'abbé Casgrain sur le gouvernement des colonies aux conseils de Swifl à l'adresse des cuisinières, qui doivent regarder les 25,000 livres de rente de leur maitre comme destinées uniquement à entretenir la danse productive de l’anse du panier*.
Que dire ensuite de l'espoir de conserver le continent, sinon que le rêve était chimérique? Il n’était pas possible que les colonies anglaises, dont les esprits judicieux, comme Bougainville, prévoyaient le développement, ne se fissent point, tôt ou tard, un domaine aussi important qu'irréductible dans les solitudes de l'Amérique. L’Angleterre, prétend Lord Ghesterfield, a dépensé deux milliards pour conquérir le Canada? ; mais elle a, du coup, perdu le territoire des Éats- Unis, puisque les impôts nouveaux exigés pour rembourser les frais de la guerre canadienne ont précisement amené le soulèvement des colonies anglaises#,
sonne intelligemment au lieu de déclamer comme l'abbé Casgrain, objecte que la France n'a payé au total « qu'une très petite partie de la dépense... pendant qu'elle avait les armes à la main, » et que, si le clergé et la noblesse avaient voulu accepter leur part des charges générales, on eût pu suflire à l'occasion (voir, notamment, II, p. 381-382). Mais il est clair que les ministres ne pouvaient escompter la banqueroute ou calculer d'avance qu'ils ne paieraient jamais tous les frais de la guerre. Et, quant aux changements de la constitution fiscale, ce n’est point pour le Canada seul qu'on s’y fût prêté, Maintenant encore, dans « les pays à finances avariées, » nous voyons l'embarras des gouvernements à modifier le système des impôts, quoique les ministres actuels puissent invoquer des motifs infiniment plus graves.
1. Lorsque Montcalm écœuré s'écrie : « Pauvre roi! » l'abbé ricane agréablement : « Quand on songe que ce pauvre roi c'était Louis XV, on est moins porté que Montcalm à s’attendrir sur son sort, {1 aurait été plus juste de dire pauvre peuple! » (1, 328). 11 nous semble que voler Louis XV était toujours voler, et Montcalm, qui ne parlait pas encore le langage de 1789, ne manquait pas d'ailleurs d'associer la France, sa cara patria, à ses plaintes contre les voleurs (Ex. : à Me Hérault, 20 février 1758). Puis, rassurons-nous : ce n’est pas du peuple de France que parle l'abbé, mais des habitants du Canada, auxquels « le prince fainéant qui siégeait à Versailles envoyait à peine de quoi ne pas mourir de faim! »
2. Sans compter ce que dépensèrent pour leur part de la tâche les colonies de la Nle-Angleterre (Casgrain, II, 37). 11 ne faut pas oublier que Chesterfeld trouvait à ce prix l'acquisition du Canada médiocre et qu'il lui préférait l'an nexion de la Floride.
3. 11 est édifiant de constater que le gouvernement anglais se rattrapait sur le détail de la dépense avec une mesquinerie paperassière digne de nos administrations successives. Rogers en fut pour 800 livres sterling de sa poche, — plus de 20,000 fr., — dans l’organisation de son corps de coureurs; et Wolfe ne put
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Au surplus, si l’on ne pouvait à cette heure décisive prévoir l’avenir et régler sa conduite en conséquence, il n'est pas moins vrai que l'opinion publique, qui pèse toujours plus ou moins sur les gouvernements même absolus, était résolument hostile à tout accroissement de dépense dans la vallée du S'-Laurent. On critique impitoyablement aujourd'hui Voltaire pour sa phrase dédaigneuse sur les « quelques arpents de neige » que les puissances ennemies se disputaient au Canada !, Nous n'avons pas l'intention de r<'wübiliter outre mesure le patriotisme de celui que les colporteurs de Paris appelaient déjà « le fameux Prussien; » mais on eûL trouvé, même à Londres, quantité de gens prêts à penser comme lui?, Et si, d'ailleurs, Voltaire n'a jamais varié dans son opinion sur le Canada, sur ces déserts glacés, peuplés « de barbares, d'ours et de castors, » dont les villes n'étaient que des agglomérations de cabanes, tandis qu'il y avait 45,000 carrosses à Mexico et davantage à Lima, — s'il souhaitait de bon cœur que le pays « fût au fond de la mer glaciale, même avec les Révérends Pères jésuites de Québec, » — il n’était point l'ennemi des entreprises coloniales et prêchait sans relâche en faveur de la Louisiane, dont il n’eût jamais compris l'abandon volontaire par la
jamais obtenir le titre ni le traitement de général en chef, qui lui eussent valu l'indemnité de 10 livres st. par jour, au lieu des 2 livres qu'il émargeait. Après sa mort, on refusa de verser les 75,000 fr. que sa mère réclamait de ce chef comme arriéré de solde (Kingsford, IV, p. 10, 47, 224, 301). | 1. Candide, ch. xxur. Il les appelle aussi « quelques arpents de glace » (Leltre à Moncrif, 27 mars 1757). — MM. Levasseur et Nourrisson, récemment, ont discuté l'opinion de Voltaire à l'Académie des sciences morales et politiques (21, 28 octobre, 4 novembre 1894; C.-R., janvier 1895, p. 108-114). M. Levasseur, arguant de ce que la phrase de Voltaire dans Candide porte « quelques arpents de neige vers le Canada, » conclut que Voltaire entend seulement parler du territoire litigieux. En ce cas, peut-être; mais il a toujours été nettement contraire à l'occupation même du terroir.
2. Parkman, I, 3. — Lorsque Townshend partit pour rejoindre l'armée, la surprise fut générale à Londres. Murray pariait volontiers que les Anglais nous laisseraient le Canada « par raison de politique pour eux et pour nous » (Malartic à Lévis, 26 mai 1760); voir aussi Holdernesse à Newcastle, 30 juillet 1755, cité par M. Richard Waddington, Rev. his!., mai 1895, p. 4. 3. Essai sur les mœurs, ch. ou (id., Garnier, XII, 409); Lettre à Me du Deffand, 15 octobre 1759. | 4. Lettre à Tronchin, 5 mai 1758; Siècle de Louis XV, ch. xxxv. Quand k d'Argental veut lui faire modifier sur ce point son histoire, il répond : De « Le gouvernement ne me pardonnera donc jamais d'avoir dit que les Anglais ont pris le Canada, que ‘j'avais, par parenthèse, offert, il y a quatre ans, de vendre aux Anglais : ce qui aurait tout fini, et ce que le frère de M. Pitt m'avait 4 proposé? » — « Si j'osais, je vous conjurerais à genoux de débarrasser pour | jamais du Canada le ministère de France » (4 Chauvelin, 3 octobre 1760 ; à d'Argental, 28 août 1761).
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France‘. Du reste, à ses côtés, on rencontrait des économistes sérieux, — tel, par exemple, Forbonnais, — qui posaient alors la question des entreprises lointaines ?, comme on l’avait déjà posée dans la vieille Rome, comme on a continué de la poser tout le long de ce siècle, en Frances et jusqu'en Angleterre, dans le parti libéral#, et qui se demandaient, comme actuellement se demande en Malie, s'il est sage aux gouvernants d'aller courir des aventures outre-mer, lorsque l'agriculture du pays est aux abois, lorsque ses charges militaires 4ont écrasantes. Frontière bien ordonnée commence par se défendre ellemême. El, si demain la nôtre était menacée, on imagine ce que pèserait dans les préoccupations du peuple la garde du Tonkin, de l'Algérie ou de Madagascar, surtout au prix où était alors celle du Canada.
1. À Tronchin, 5 mai 1758; à d'Argental, 24 novembre 1759, 1°" novembre 1760, — Peut-être, on doit l'avouer, n'était-il pas nécessaire que Voltaire célébrât la chute de Québec comme le triomphe de la liberté sur le despotisme, ainsi que le raconte Garneau (11, 338) d'après le Public Advertliser du 28 novembre 1759, Il y aurait eu banquet suivi d'une comédie (le Patriote insulaire) et d'un feu d'artifice montrant l'étoile de St-Georges brillant au-dessus du Niagara, Reste à savoir si le fait est vrai, — non que Voltaire en fût incapable, — mais parce que l'on n'en voit pas trace dans sa correspondance et que le Patriote insulaire ne figure pas dans sa bibliographie par M. Bengesco.
2. « C'était alors [au xviu* siècle] un axiome en France, et même en Angleterre, que la conquête était incompatible avec le commerce » (Sir Alfred Lyall, The Rise of the British Dominion in India. Londres, Murray, 1893, p. 82). On peut dire que la Couronne seule a soutenu la politique coloniale et, de nos jours, on lui en fait plutôt un reproche, En septembre 1788, Arthur Young s'émerveillait des constructions que la munificence royale avait élevées à Lorient pour la Cie des Indes (Voyage en France, 15 septembre; Marion, Machault d'Arnouville et le contrôle général. Paris, Hachette, 1891, p. 429, 442-449; Léon Deschamps, Hist, de la question coloniale en France. Paris, Plon, 1891, p. 133 et suiv., avec les observations de la Rev. hist., septembre 1892, p. 93, et de l'Edinburgh Review, avril 1893, p. 354 et suiv.).
3. Gailly de Taurines, « la Politique coloniale de la Restauration » (Rev. des Deux-Mondes, 15 septembre 1895). M. G. de Taurines a dernièrement étudié à part Za Nation canadienne (Paris, Plon, 1894).
4. Consulter l'excellente édition du Government of Dependencies, de Cornewall Lewis, publiée par M. Lucas à la Ciarendon Press d'Oxford, 1891, et aussi le ch. 1" de l’Oceana de Froude, Maintenant encore, les libéraux anglais ne sont point résignés à toutes les aventures (Edinburgh Review, « Mashonaland, » avril 1893, et « African Exploration, » avril 1894; voir aussi l'écrivain russe Novicow, les Luttes entre sociétés humaines. Paris, Alcan, 1893, p. 661-664 : cet auteur discute précisément nos pertes de l'Inde et du Canada).
5. M. Marcel Dubois critique, avec une tristesse inquiète, cette disposition d'esprit timide (Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs. Paris, Masson et Plon, 1895, p. 272-277). Mais on ne saurait disconvenir que le président de la commission du budget de 1896, M. Lockroy, a bien quelque apparence de raison quand il proteste que la France n'est pas assez riche pour satisfaire
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Il est donc impossible de ne pas se rallier à l'opinion de Sir Alfred Lyall, que les ministres de la France avaient d'excellentes raisons pour souhaiter avant tout d'équilibrer leur budget ! et ne pouvaient en bonne justice, à l'égard du peuple écrasé d'impôts, persister dans une politique extravagante de dépenses et de guerres coloniales ?, En tout cas, si les caisses de l'État étaient vides, le Canada pouvait, sans impôts ni subsides extraordinaires, trouver chez lui le nécessaire par la seule réforme de ses mœurs”, Toutefois, il eût fallu pour cette réforme du sens et du courage de la part du gouverneur. Or, Vaudreuil reculait devant un éclat; et l'abbé Casgrain, qui ne veut point meltre pour si peu un Canadien dans l'embarras, préfère jeter la responsabilité à la charge du gouvernement central, « Pour arrêter le torrent des abus, il aurait fallu ici, » nous dit-il, « une main de fer fortement appuyée par le roi et ses ministres®, » Mais le ferme appui
à toutes ses ambitions et qu'elle ne pout se donner à la fois le luxe d'une marine comme l'Angleterre, d'une armée comme l'Allemagne, d'une instruction publique comme les États-Unis, d'une expansion coloniale comme tout le monde, et d'un développement de travaux publies comme personne.
1. Zbid,, p. 75. — L'Angleterre a eu la rare fortune do rencontrer ici un ministre de génie, absolument indifférent aux questions de finances, Pitt, succédant À un ministre de talent dont l'économie était la seule préoccupation, Walpole (Edinburgh Review, janvier 1895, p. 118).
2. M. Gaflarel n'est pas loin d'en convenir et d’« excuser presque » les « déplorables » impertinences de Voltaire (p. 106), qui « àe faisait que traduire le sentiment général, » ajoute M, Barbé ‘Rev. htst., juillet 1894, p, 221-322). Chez les Anglais, à l'inverse, l'opinion publique ne voulait pas de la guerre en Europe, Chaque peuple entrafnait son gouvernement à contre-gré (Waddington, 1bid., p. 8).
s. « Les seules pilleries de la plupart de ceux entre les mains desquels passent
“tes effets du roi forment un article des plus considérables » (Désandrouins,
p. 140). — « Si les sauvages avaient le quart de ce que l'on suppose dépensé pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique et les Anglais aucuns » (Montcalm à Belle-Isle, cité par Gafarel, p. 169; Doreil au ministre, 31 août 1758, dans Dussieux, p. 282). Aussi Montcalm, Doreil et les gens clairvoyants demandaient-ils la paix à tout prix, si l’on ne voulait perdre le Canada qui était un gouflre sans fond, où le roi ne serait jamais dédommagé de la dépense énorme qu'un nouveau secours occasionnerait,
4, Vaudreuil avait commencé de gémir dès son arrivée, en 1755. « Malgré son antipathie pour Vaudreuil, Doreil convenait de l'impossibilité où il était d'arrêter le torrent » (Casgrain, II, 16). Doreil écrit en effet à Paulmy, le ?8 octobre 1755, « je conçois qu'à moins d’un éclat ce sera toujours de même : il veut se maintenir. » L'abbé, pour faire croire que Doreil excuse Vaudreuil et contredit Bougainville, supprime tout uniment les quatre derniers mots (Dussieux, p. 208). — Et pourtant, disait Montcalm à ce propos devant ses officiers, « l'homme de guerre n’est pas celui qui sait seulement affronter le danger, mais celui qui sait encore se raidir contre les difficultés et les peines de tout genre » (Bougainville, Journal, 11 octobre 1758).