DE C A T 1 1 E P. I N E D E M EDI C I S
particulière était plus belle que nulle autre; et de même, pour les temps fastueux cpii suivirent, elle fut la digne émule de celles <pu étaient les plus renommées en splendeur. Ce palais vit dans ses murs la réunion des savants de la Grèce et de l'Italie, des peintres, des artistes, des voyageurs célèbres; tous ceux qui négociaient et les manuscrits et les objets antiques se pressaient dans ces appartements devenus trop vastes, après la mort de Jean , pour une si petite famille, selon l'expression de ce père affligé, errant dans les salles silencieuses et comme vides de ce grand palais. Laurent l'Illustre y était né : c'est là, ainsi que dans sa villa de Careggi, qu'il assemblait les membres de l'Académie platonicienne et les meilleurs artistes ; c'est là que vécut Ange Politien, précepteur de ses fils, que vinrent Pic de la Mirandole, Marsile Ficin , Luc et Louis Pulci , et autres grands esprits de la société Médicis; c'est là que. Michel -Ange Buonarroti, encore enfant, considérait les grands marbres des maîtres antiques dont il paraissait destiné à devenir le puissant rival; ce fut là qu'il transforma la loggia du portique, destinée, selon l'ancien usage de Florence, aux conversations publiques ou familières, en une salle dont les fenêtres ont été tant admirées, bien qu'elles soient peu en harmonie avec le style de l'édifice, salle dont
le plafond fut orné de stucs et de peintures par Jean d'Udine, élève de Raphaël, et pour l'exécution desquelles il s'était révélé si vaillant maître au Vatican. Léon X et son frère y virent la lumière; c'est de là qu'ils s'enfuirent déguisés, au commencement du bouleversement fatal de 1404, qui devait éloigner les Médicis de leur patrie pendant dix-huit ans; là encore Pierre Capponi y menaça le Roi de France, Charles VIII , de répondre par le bruit des cloches d'alarme au bruit de ses clairons. Après le retour du second exil, le palais fut habité par les parents de Léon X, Julien le Clément, avant son départ pour Rome, l'ambitieux Laurent et le Cardinal-archevêque Jules, jusqu'à ce qu'il échangeât le séjour de Florence contre un plus grand centre d'activité, celui du Vatican. C'était là le point central ou se rencontraient les opinions si souvent contradictoires de ces hommes qui, avant que les Médicis occupassent le siège ducal de Florence, voulaient donner une nouvelle constitution à la République en décadence : François Guicciardini , François Vettori , le protecteur du pauvre Machiavel, Philippe Strozzi et Baccio Valori. C'est là, comme nous l'avons déjà raconté, que naquit Catherine ; c'est là que demeurait le futur premier Duc, Alexandre; c'est de là que Côme Ier sortit pour aller au palais ou avait siégé un joui" la Sei-
gneurie. Et l'arrière-petit-fils de Corne, le cinquième Grand-Duc, vendit cette habitation, peuplée de ces mille souvenirs partagés entre la gloire et la tristesse, au marquis Gabriel Riccardi : famille d'origine étrangère et enrichie depuis peu. Les nouveaux venus agrandirent cette résidence en y ajoutant le terrain laissé vacant par la destruction de la maison où Alexandre avait été assassiné par Lorenzino ; ils ornèrent la cour d'antiquités et d'inscriptions, et construisirent la galerie magnifique et étincelante d'or, sur les plafonds de laquelle Luc Giordano, un des peintres de fresques les plus célèbres des temps modernes, peignit les faits glorieux des Médicis au milieu des dieux de l'antiquité. Gomme elle a changé, cette maison, depuis ce jour ou, dans la cour carrée entourée d'arcades au milieu de laquelle se voyait l'Orphée du Bandinelli en face du David de Donatello, Glarice Strozzi, qui avait passé ici les premières années de son enfance, descendit de sa litière et en monta les degrés !
Le Cardinal Passerini, dès la nouvelle de son arrivée, s'était levé et était venu à la rencontre de la courageuse femme : « Monseigneur! Monseigneur! qu'avez-vous fait? à quoi nous avez-vous conduit? lui dit aussitôt Glarice. Pensez-vous que votre conduite passée et présente ressemble à celle que mes
Si) I. A JEUNESSE
ancêtres ont tenue? » Le Cardinal voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps. « Mes ancêtres, continna-t-elle, n'ont eu de pouvoir que celui que le peuple leur accorda. Ils se soumirent à la volonté du peuple et ils allèrent en exil : rappelés par le peuple, ils revirent la patrie. Vous aussi, pour éviter la pire des conditions, vous deviez vous soumettre aux circonstances, au milieu de cette oppression où se trouve le Pape. » Puis, s'adressant à Hippolyte et à Alexandre : « J'ai à veiller sur votre fortune, à laquelle je tiens plus que le Cardinal. » Et elle les pressa de quitter la ville. Niccolô Capponi et d'autres citoyens considérés, qui étaient présents, intervinrent, car ils désiraient éviter tout ce qui ressemblait à un acte de violence : mais ce ne fut qu'avec peine qu'ils réussirent à apaiser l'orage.
Comme c'était l'heure du dîner, Glarice resta : après le repas elle pressa encore les jeunes gens de partir, avant qu'on les renvoyât. On disait dans le peuple que Clarice Strozzi leur avait adressé des paroles outrageantes; et que, insultant à leur naissance illégitime, elle les avait sommés de quitter le palais, la maison de Côme l'Ancien n'étant point une écurie pour des mulets. Mais il n'en fut rien, ou tout au moins le récit avait été grossièrement exagéré.
La ville, sur ces entrefaites, était devenue inquiète,
les mercenaires du palais avaient saisi les armes. On entendit un coup de feu devant la porte de l'appartement où la discussion s'était faite si vive : c'était, disait-on , Messer Ottaviano qui effrayait Clarice pour mettre fin à toute indécision. Celle-ci, en se plaignant de ce qu'on la chassait de la maison de ses pères, se rendit par une porte dérobée à la demeure de Jean Ginori, dans la rue qui porte le nom de cette famille. Plus de soixante citoyens l'accompagnèrent. A peine y fut-elle que Messer Ottaviano vint la supplier de revenir dans la maison de Médicis, que sa présence seule lui semblait devoir protéger, au milieu du tumulte croissant.
Le matin suivant, Philippe Strozzi était dans la ville. Il trouva sa maison pleine de citovens; il s'y arrêta fort peu et se rendit au palais, accompagné seulement de son frère Laurent. Ils traversèrent des lues toutes remplies d'hommes armés, et où l'on avait en plusieurs endroits dressé des batteries, afin que ni le gouvernement ni ses adversaires n'osassent prendre une mesure énergique. Hippolyte de Médicis se plaignait amèrement de la dureté des paroles de Clarice, disant qu'elle avait pris parti contre son propre sang. Lui, Philippe et son beau-frère Capponi, aidés de ses partisans, auraient encore pu donner au mouvement une direction qui ne fût pas
trop directement contraire aux intérêts de la famille Médicis et du Pape. Strozzi ne répondit que d'une façon évasive : lui-même d'ailleurs n'était plus maître de la sédition , qui avançait à grands pas et prenait les proportions d'une révolution complète.
La Seigneurie, favorable aux Médicis, se retira. La révolution fut accomplie sans verser de sang; comme cela est arrivé si souvent à Florence. Les combats politiques que les partis ennemis se livraient avaient quelque chose de la tactique des condottieri du quinzième siècle : celui qui soutenait la place était vainqueur, peu de san^j était répandu. Les troupes soldées ne massacraient pas, elles faisaient des prisonniers. Les vainqueurs, maîtres du palais et de la place des Signori, envoyaient leurs adversaires en exil. Eu un mot, la forme avec laquelle on ôta le pouvoir des mains des Médicis fut modérée; mais le fait n'en fut pas différent pour cela. Hippolyte, Alexandre et Catherine de Médicis, à l'égal de tous les autres, ne durent plus être considérés que comme de bons et de fidèles citoyens, sans que personne eût à les importuner ni a leur demander compte de ce qui était arrivé depuis 1512; ils devaient jouir comme auparavant de l'exemption d'impôts comme ils en avaient (oui jusqu'alors, à l'abri de tout dommage et de tout préjudice à leurs propriétés. Enfin il leur ('lait
permis de rester dans l'Etat et de demeurer ou bon leur semblerait.
Cette résolution fut un terme moyen qui ne suffisait pas aux uns et qui ne rassurait pas les autres. La ville, comme s'exprime un historien contemporain , n'était plus dans la servitude et ne pouvait cependant pas se dire libre. Comme la disposition des esprits devenait toujours plus menaçante, Niccolô Capponi et Philippe Strozzi se rendirent encore une fois chez le Cardinal de Cortone. Ils le persuadèrent de quitter Florence avec les deux jeunes gens, et de promettre la reddition des forteresses au nouveau gouvernement.
Ijes jeunes Médicis montèrent a cheval avec leur suite, en même temps que le Cardinal, qui mourut de chagrin l'année suivante, par suite de l'accueil indigné que lui fit le Pape à son retour à Rome. A peine furent-ils partis, que le peuple se porta en masse à leur habitation pour la piller. Xiecolo Capponi n'empêcha cette furie qu'avec peine. Le jour suivant le tumulte s'était accru, à la nouvelle, parvenue dans Florence, que le Pape était sorti du château Saint-Ange, et que les Médicis étaient en inarche avec des troupes de cavalerie et d'infanterie pour s'emparer de la ville. Ce n'était qu'un faux bruit et une vaine crainte, mais ce fut le signal du tumulte, et des
lors apparurent les symptômes de la défiance entre le parti noble qui haïssait les Médicis et la faction populaire, défiance qui, dans la suite, donna à la révolution de Florence une direction si funeste.
LE SIEGE DE FLORENCE PENDANT L ANNEE Ibl'J.
Alors que dans Florence commençait l'agitation (jui devait avoir une fin si fatale pour les Médicis d'abord et pour la République ensuite, le Cardinal Silvio Passerini jugea prudent d'éloigner de tout danger la jeune enfant du Duc d'Urbin. Il la fit conduire à la villa de Poggio, à Gaiano. Les chefs du parti qui était 11 la veille de tenir le pouvoir virent d'un mauvais œil cet acte du Cardinal, et depuis lors ce parti décida de ne pas perdre trop de vue la nièce du Pontife. Aussi Bernardo di Jacopo Binuccini, citoyen de grand renom, fut-il envoyé an Poggio avec des gens armes pour y prendre Catherine et la ramener à Florence. Aussitôt arrivée, elle ne fut point reconduite à la maison Médicis, mais elle fut confiée aux
religieuses Dominicaines de Sainte-Lucie, dans la via San Gai In ' .
Le cloître avait été restauré , vers la moitié du quinzième siècle, par Madonna di Bardi, femme de Côme l'Ancien. Il est vrai de dire que sa fondation remontait à cent cinquante ans auparavant, et que le Pape Eugène avait enlevé le couvent aux Dominicaines, qui, pour user des expressions de la bulle, étaient plus adonnées aux vanités de ce monde qu'au service de Dieu, devenues qu'elles étaient une honte pour la religion, un scandale pour la ville. Aussi, non-seulement Madonna Contessina eut à entreprendre la reconstruction de l'édifice, mais elle dut encore s'occnper d'v établir une réforme complète. Pendant que son époux reconstruisait le cloitre voisin de Saint-Marc, et qu'il le donnait à l'ordre des Prédicateurs, admirablement fourni de livres et orné d'ouvrages d'art, Madonna Contessina consacrait tonte sa dot à la renaissance du couvent de Sainte- Lucie. Le saint archevêque Antonino l'avait aidée dans cette œuvre, en prenant la direction spirituelle des religieuses de l'ordre, auquel il appartenait luimême.
' Aiazzi, Ricordi di Filîppo di Ci/m Rinticcini; Florence, 1840, p. 130.
Alors qu'un quart de siècle avant L'époque à laquelle appartient notre récit, frère Jérôme Savonarole, avec la puissance de sa parole, émouvait non-seulement le couvent de Saint-Dominique, mais encore la ville entière et tout l'Etat, les religieuses de Sainte-Lucie subirent aussi l'influence du fervent prédicateur. Au couvent de Saint-Marc comme au cloître de Sainte-Lucie, il s'était tonné une opposition contre les Médicis, à qui cependant, pour ainsi parler, ces couvents devaient leur existence. Telle est sans doute la raison qui lit choisir le cloître de Sainte- Lucie lorsqu'il fut question de faire garder la petite Duchesse, dont la personne, bien que d'un âge encore si tendre, l'ut dès lors le point de mire de projets politiques pour ceux qui ne voyaient en elle que l'instrument d'une faction.
Madonna Glarice était revenue dans la maison Strozzi , mais elle n'y avait point de repos. Elle se fit transporter au couvent de Sainte-Lucie, où Catherine demeurait, elle prit l'enfant avec elle et elle se rendit au palais Médicis. Messer Ottaviano y était resté, gardien fidèle de la propriété de la famille; le Cardinal Ridolfi, lui aussi, était dans la maison, et un grand nombre de citovens considérables y allaient et en venaient. Cela déplut au peuple : on murmurait que toute l'affaire n'était point conduite avec loyauté.
Xiccolo Capponi fut averti. » Prenez garde qu'ils ne vous mettent en pièces, lui disait l'un . » — « Vous avez changé le tonneau mais non le vin, disait un autre, et le peuple, lui. veut aussi changer le vin. » On faisait comprendre de maintes manières, le plus souvent avec une ironie amère, qu'on voulait plus (pie l'éloignement du Cardinal et celui des jeunes gens. Mais il arriva pis encore quand on apprit qu'Hippolvte et Alexandre s'étaient enfuis de Pise à Lucques, sans livrer auparavant les forteresses occupées par des troupes à leur solde. Alors éclata l'orage contre le Strozzi, qui avait accompagné les jeunes princes et qui s'était laissé jouer par eux. Clarice quitta de nouveau tout en hâte la maison des Médicis et se rendit à Sainte- Lucie accompagnée de sa nièce. Le Cardinal-archevêque, craignant la sédition, passa dans l'habitation voisine des Martelli, et de là, lorsqu'il y eut plus de tranquillité, se réfugia au palais épiscopal , également voisin. Il ne reste plus aujourd'hui de ce palais qu'une petite partie, reconnaissable aux armes du Pape Pie II Piccolomini, un incendie violent l'ayant réduit presque complètement en cendres, six ans après les faits que nous racontons ici. Quant au nouveau palais, il fut construit par le fils d'Ottaviano, le Cardinal-archevêque Alexandre de Médicis, qui occupa la chaire de saint Pierre quelques jours seu-
lemeiit, sous le nom de Léon XI. Au grand scandale de ceux qui le virent, les gens du Cardinal emportèrent de la maison qu'ils abandonnaient toutes les choses de prix dont ils purent se charger.
Le 21 mai 1521), le Grand Conseil de lu République s'assembla dans l'immense salle du palais de la Seigneurie, où avait siégé un jour frère Jérôme Savonarole. Le parti de Jérôme, après trente ans, était encore extrêmement nombreux ; il semblait à beaucoup que l'on fût revenu aux jours de l'inspiré Dominicain. On sait combien d'années encore ses prophéties sont restées gravées dans la mémoire du peuple, qui croyait à leur accomplissement. Un long temps ne s'écoula point avant que Florence fût en pleine révolution et que le parti modéré des principaux citoyens, qui s'était acquis la direction des affaires par le choix de Capponi , dut reconnaître son impuissance à maîtriser l'élément démocratique. La Seigneurie était faible : on prenait et on exécutait, sans son consentement, résolution sur résolution. Des hommes de familles considérables devinrent partisans populaires, et les actes tumultueux se multipliaient.
On commença par la destruction de tous les blasons des Médicis. Une troupe d'individus masqués, parmi lesquels nombre de jeunes gens de bonnes familles,
mutilaient ou détruisaient les écussons sur les façades des édifices, dans l'intérieur des maisons et même dans les églises. Ils mirent en pièces les statues de Léon X et de Clément VII , dans l'église de l'Annonciade, où Pierre de Médicis, fils de Côme l'Ancien, avait fait construire la magnifique chapelle cpii contient l'image miraculeuse et vénérée de l'Annonciation. Le Pape en fut si indigné, qu'il jura de ne point reposer en terre bénite avant que Florence lui eût ouvert ses portes.
Mais le mal ne fit que s'accroître, quand le parti démocratique, qu'on nommait les Ârrabbiati, renversa celui des Ottùnati et de tous les partisans des idées de Savonarole, lorsqu'on sut que le Pape s'était remis avec l'Empereur et que les Florentins avaient été exclus de tout traité de paix, lorsqu'on sut que l'armée qui avait quitté Rome et défendu Naples contre le Maréchal de Lautrec, renforcée par des troupes papales, se mettait en marche vers la Toscane, afin de briser la résistance de la ville rebelle et résolue de défendre sa liberté ! Le peuple fut mis sous les armes. Cette mesure rencontra d'abord une vive résistance, car les vieux et tranquilles citovens qui avaient vécu si longtemps en paix, et qui ne songeaient plus qu'au commerce et aux métiers dont ils prévoyaient ainsi la ruine, ne voulaient point en reconnaître
la nécessité. D'un côté, les fatigues les épouvantaient; d'un autre, ils croyaient la sécurité de la ville bien plus menacée que protégée par un armement général, et ils avaient encore souvenir des années du second exil des Médicis. Philippe de Nerli, l'historien, dit qu'il craignait un César pour cette République : et vraiment, que ne l'a-t-elle trouvé ce César ! Niccolo Capponi , au commencement, s'opposa aussi à ces mesures; néanmoins, cette prise d'armes eut lieu tumultueusement, et si les compagnies civiques ne maintinrent guère l'ordre et ajoutèrent même à la haine des partis, au moins prirent-elles leur revanche lors du siège, en combattant courageusement aux côtés des troupes soldées et. laissant des milliers de morts sur le champ de bataille.
Ce fut le 24 octobre 152Î) que commença ce terrible siège, qui, semblable aux éclairs qui illuminent un ciel ténébreux, devait répandre sur les derniers jours de la République un éclat triste, il est vrai, mais néanmoins émouvant et tout à l'honneur des grands citoyens. Dans le cours de l'été, le Pape et l'Enlpereur s'étaient mis d'accord à Barcelone, et par les négociations de Cambrai, le Roi François s'était joint à eux. Les Florentins se voyaient donc abandonnés, et une reddition sans conditions leur était imposée. La tentative de réconciliation
avec Charles-Quint , lors du voyage de ce Prince à Gênes, avait complètement échoué. Vers la miseptembre, l'armée impériale, conduite parle Prince d'Orange, avait envahi les confins du territoire des Florentins. Les troupes pontificales le soutenaient, et Baccio Yalori était dans ce camp , commissaire principal du Pontife. Cortone et Arezzo, petites villes sises sur cette route, ouvrirent leurs portes sans résistance. Tandis que l'ennemi traversait lentement le val d'Arno, les citoyens dévastaient les riches et délicieux environs de la ville. Eglises et monastères, villas et métairies qui se trouvaient près des portes, furent incendiés. Plutôt les voulait-on voir en cendres et en ruines que de les laisser au profit de l'ennemi. Pendant la mémorable journée d'octobre, le 24, le camp fut établi sur les collines popolate di case e d'oliveti qui entourent la ville au sud-est. Cinq jours après, l'artillerie commença à répandre ses foudres sur les hauteurs de San- Miniato, où le Buonarroti, le grand Michel-Ange, contraint de lutter autant contre la sottise et les trahisons au dedans que contre l'ennemi au dehors, avait fait une forteresse de la vieille basilique du onzième siècle , laquelle , plus que tous les autres ouvrages d'art, protégeait la ville qui était a ses pieds et portait le désordre au camp des assiégeants.
DE CATHERINE DE MEDICIS. <j:î
Ce fut un temps héroïque : ni le danger chaque jouiplus grand , ni la perte de la pins grande partie du territoire , ni les énormes contributions auxquelles étaient soumis et la commune et les particuliers, ni la famine qui , dans cette ville assiégée , se Taisait sentir avec la contagion , pins cruelle de mois en mois, ni les obstacles à toutes communications extérieures , ni les déplorables divisions cpii , sons le prétexte et sous le faux nom de la justice, entraînaient à des haines atroces et à des peines capitales, ni l'indifférence ou l'inconstance des amis, et enfin ni la trahison manifeste de celui qui avait dans ses mains le gouvernement militaire, ne purent dompter ou affaiblir le courage du peuple, inébranlable dans sa défense, ferme dans ses privations, heureux de son propre sacrifice. Tels prédicateurs de l'ordre auquel avait appartenu Savonarole enflammaient d'autant plus son courage , réconfortaient sa constance. Les assiégeants étaient repoussés, on tentait des sorties, non sans succès, et telles villes du territoire étaient secourues et reconquises; et jusqu'au dernier moment, malgré la supériorité des forces ennemies, le côté de la victoire demeura incertain. Mais plus courageuse et glorieuse était la défense soutenue par les Florentins, plus était désespéré l'état de la ville , qui , pour prolonger encore ce
combat pour ses libertés désormais impossibles à sauver, dut recueillir ses forces extrêmes et réveiller les derniers souffles de cet élément démocratique qui luttait aussi dans sa dernière heure.
Niccolô Capponi était néanmoins encore chef du gouvernement lorsqu'on séquestra les biens des Médicis, et qu'on enleva aux héritiers de Madonna Alionsina les droits de pêche dans le lac de Fucecchio. Il ne put l'empêcher, et son successeur François Garducci ne le voulut pas. Malgré tant d'outrages, malgré tant d'injustices, le Pape Clément se montra encore disposé à entier en arrangements avec la ville. Il fit proposer ses conditions par des partisans et des médiateurs : rappel de sa famille, rétablissement des rapports antécédents, levée du séquestre des biens, restitution et liberté de sa nièce, la petite Catherine de Médicis, l'unique rejeton de la grande famille, au milieu de tant d'épreuves '.
1 Lettre de l'Ambassadeur vénitien Carlo Capello, 17 septembre L529. Relazioni degli Ambasciatori veneli, Raccolta Atbérî, série II, tome I, 217.
CATHERINE DE MEDICIS AU COUVENT DES M! lit IL.
Catherine était demeurée à Florence, 'font était changé autour d'elle, et la jeune fille de dix ans se trouvait isolée au milieu d'indifférents ou d'adversaires. Messer Ottavian», qui, selon le désir secret du Pape, n'avait point quitté la ville, ne pouvait être d'aucune utilité à la petite Duchesse : poursuivi et menacé de tous côtés, on l'avait enfin emprisonné, lorsque l'année impériale avait entrepris de faire le siège. Madonna Glarice Strozzi était morte le 3 mai 1528, profondément regrettée de son époux, qui, plus tard, ordonna, par son testament, que dans son épitaphe on lit mention de sa candeur, de sa sagesse et tic ses nobles sentiments, ainsi que de l'amour qu'il avait eu pour elle, et de leur union
constante. Après la mort de Clarice, Philippe, prévoyant la tendance désastreuse des affaires florentines vers une licence effrénée, partit pour L\on , sous le prétexte de mettre ordre à ses affaires de commerce et de banque. En réalité, ce n'était que pour éviter l'orage qui s'approchait, et que moins que tout autre, an milieu de la défiance et des suspicions de la faction démocratique, il était capable d'affronter. La nouvelle Seigneurie, loin de montrer aux Médicis les égards et les bonnes dispositions qui avaient coûté à Niccolô Capponi ses dignités, déclara perfides tontes les propositions du Pape, et résolut, en attendant, de garder Catherine comme otage.
Du couvent de Sainte-Lucie, la petite Duchesse, avant même la mort de Madonna Clarice, avait été transférée dans celui de Sainte-Catherine de Sienne. Mais la contagion qui pendant plusieurs années infecta Florence et ses environs, à des degrés de violence plus ou moins forts, ayant envahi ce cloître, l'ambassadeur de France, M. de Velly, avec le consentement de la Seigneurie, en fit sortir la petite Duchesse, le soir du 7 décembre I 5:27, et la conduisit toute voilée dans le couvent de la Santissima Annuttzîata délie Murale, ou elle dut rester jusqu'à nouvel ordre. Le nom de ce couvent, les Murale, convenait
bien à une résidence ou la jeune Médicis était sous une surveillance voisine de la captivité1.
Lorsqu'en prenant pour point de départ l'abbaye des Bénédictins fondée par le margrave Hugo, il Gran Barone de la Divine Comédie, et qu'on se dirige par la longue rue qui , en raison du palais de justice, bâti dans le douzième siècle, s'appelle via del Palagio, si on va toujours à droite, on trouve d'abord une autre rue qui , par une allusion aux anciennes familles, s'appelle via Ghibellina, et puis la via San Giuliano. En suivant cette dernière, à peu de distance des murs de la ville, à gauche, on aperçoit la façade longue et nue d'un vaste édifice sur la porte d'entrée duquel, en grosses lettres de fer fondu, on lit : Prigione délie Murate. Le couvent, cpii jadis était là, a fait place à une vaste prison cellulaire, trop souventes fois nommée dans l'histoire moderne de la Toscane, à l'occasion de ses commotions politiques.
1 Fragment de la chronique manuscrite du couvent délit Murale, par Sœur Giustiua Kiccolini. Voyez Ricordi del Gran Duca Cosimo , écrits par Mellini et publie's par Moreni; Florence, 1820, |>. I 20. C'est un ou\ rage qu'il est bon de consulter non -seulement poiu ce qui est de la personne du premier Grand-Duc, mais pour connaître diverses particularités des temps précédents. La nom de Moreni, chanoine de la Basilique Laurentienne , est toujours une garantie pleine de sécurité pour tout ouvrage <nm<>h: , commenté el augmenté.
En 1424, Mona Apollonia , avec douze de ses compagnes, transforma sa maison en nn petit, couvent qui, sous le nom de Maria 'Annunziata, fut donne aux Bénédictines. Le nom des Murale, qu'il prit ensuite, remonte à une plus liante antiquité, et provient d'une petite maison qui se trouvait sur l'un des piliers du pont bâti sur l'Arno par Messer Rubaconte de Mandelia, et qui, en vertu d'une petite chapelle dédiée à la Vierge, reçut ensuite le nom de ponte aile Grazie. C'est sur ce pont, le plus ancien de ceux qui existent , et d'où l'on jouit de cet agréable paysage des collines que couronne la basilique de San-Miniato, et de la vallée du fleuve, pour ainsi dire enfermé par la montagne de Vallombreuse , que les deux couvents ont été fondés. Dans l'une des maisonnettes bâties à cet endroit habitèrent les premières nonnes </ell Arcangelo RaffaeUo, appelées les Romite del Ponte ; dans l'autre étaient les Murale. Une inscription rappelle encore la dernière de ces maisonnettes, dans l'étroit espace de laquelle, selon un usage du moven âge observé aussi dans d'autres pays, se réfugiaient depuis l'an 1390 les romite ou sachette, qui, dans le sens précis du mot, étaient enfermées entre quatre murs, au point de ne pouvoir même sortir pour entendre la messe. La miséricorde des passants leur donnait de la nourriture et des vêlements au travers d'une ou-
on
verture pratiquée dans la muraille1. L'esprit de civilisation des temps (jui suivirent fit cesser de semblables coutumes, et le concile de Trente, sur ce point comme sur tant d'autres, en mettant un frein, par de
Moniale; Muratarum in hoc pontis
Latere sponte reclusae mccclxxxx
Vit.un eremiticam degentes crescente
Numéro ad eum locum mccccxxiv
TJIii nunc suni migrantes nediculam
Hanc in suae ipsariiin originis memoriam
Ferdinando Magno Etruriae Duce III
Annuente construi eurarunt mdcvi.
L'inscription se trouve son.; mi tabernacle nui représente les Bénédictines agenouillées en face de l'image de YAnnunziata.
Avant la moitié du quatorzième siècle, on commença à construire des chapelles sur les piliers du pont Rubaconte. Ainsi le 10 avril L347, le troisième pilier à gauche fut concédé à vie au h Presbyter Andréas de Sancta-Catherina de Ripolis » pour une chapelle en l'honneur de sainte Catherine. (Gaye, Regesta flurentina, dans le Carteggîo inedito, I, 498.) De même un autre pilier, pour une chapelle dédiée à saint Laurent, à <i Johanna de Castro Scti Jfohannis nunc habitatrix Florentiae in popolo Seli Niccolay pinzoehera. » Pinzocchera répond au nom de Béguine, si connu en Belgique et sur le Rhin. Il y avait des Pinzocchere et aussi des Pinzoccheri, tant dans l'ordre dominicain que dans l'ordre franciscain. Dans le couvent de Sainte- Lucie, «m v recul des Pinzocchere domenicane , après la nouvelle fondation de Madonna Contessina. La via délit' Pinzoechere rappelle encore aujourd'hui ces religieuses d'un tiers
OTHcCA
sapes mesures, à toutes exagérations, transforma ces claustrations en ordres réguliers, pendant que du même coup il supprimait quantité de ces couvents de nonnes qui, au quinzième et au seizième siècle, avaient dégénère en maisons d'abus et de dissolution. Le petit couvent de la via San Giultano, où vinrent les Murate, s'agrandit avec le temps. Giovanni Benci , riche et fastueux citoyen , d'une famille élevée par la faveur de Côme l'Ancien, le reconstruisit, et les Médicis lui donnèrent aussi toutes sortes de marques de munificence. Des grandes dames, voulant fuir le monde ou forcées de le fuir, s'y réfugièrent. Là se retira, après les orages d'une vie tourmentée, Catherine Sl'orza Biario , autrefois Seigneuresse de Forli et d'Imola, veuve de Jean de Médicis, de la branche qui devint plus tard grand -ducale , l'héroïque mère, en un mot, de l'héroïque Jean des Bandes-Noires. Ce fut là qu'elle mourut en 1500, ne prévoyant guère,
ordre dont l'institution ne prit cependant jamais en Italie l'importance qu'elle eui dans les Flandres et le Rrabant. (V. Lastri, Osservatore fiorentino, V, 33.) Le 17 août 1352, on trouve nommée la chapelle diSan Barnaba; le 24 novembre 1370 lut donnée l'autorisation de construire la chapelle de lia Madonna, d'où le ]>oiit prit le nom qui lui est resté. Élevé en I 2->7 , par Messer Rubaconte «le Mandella, il a résisté à toutes les inondations, bien qu'il lut déjà en fort mauvais état dans la première moitié du quatorzième siècle.
sans cloute, la future grandeur de son petit-fils, non plus que sa future puissance sur cette même ville et sur le même pays qui avaient condamné à l'exil les descendants de Corne l'Ancien1. Les Bénédictines des Murale eurent encore à recueillir, dans d'autres temps, des hôtes non moins illustres. Eleonora Gybo Malaspina , veuve de Gian Luigi de' Fieschi , choisit cet asile si calme, devenue veuve une seconde fois par la mort de Ghiappino Yitelli, qui, dans la guerre de Flandre contre Philippe II, eut un sort semblable à celui qui échut au comte de Lavagna dans le port de Gênes. D'autres dames de la famille Gybo y prirent le voile, et plusieurs en devinrent les ahhesses. Camilla Martelli, seconde femme du Grand-Duc Gôme Ior, lut renfermée chez les Murale, témoins de ses larmes et de ses lamentations, jusqu'à ce qu'elle fut transférée, aussitôt la mort de son mari, dans le cloitre de Sainte-Monique, d'où la mort seule vint la libérer2.
1 Devant le grand autel était la pierre sépulcrale, avec cette
inscription :
Caterina Sfortia Meclices
Comitissa et Domina Imolac Forolivii
Obiit iv kal. Junii
MDIX.
2 Sur le séjour de Camilla Martelli chez les Murale, voyez le fragment du manuscrit ('rouira di Suor Giustina Niccoliui, page 112.
Là enfin fut élevée, par l'ordre du Grand -Duc Ferdinand Ier, Vittoria Piccolomini, fille d'Alphonse de Montemarciano , chef de bandits redouté, qui du fond des gorges de l'Apennin vint finir sa triste vie sur l'échafaud.
Ce fut donc à ce couvent de la Santissima Annunziata que la Seigneurie de la République confia la garde de Catherine de Médicis. Reconnaissantes des bienfaits multipliés de l'illustre famille, malgré les inquiétudes auxquelles elles étaient elles-mêmes en proie , les religieuses l'accueillirent avec autant de joie que de bienveillance. On lui réserva la cellule que Gaterina Sforza s'était jadis fait construire, et deux femmes furent attachées à son service. Affable et gracieuse, la petite Duchesse était vraiment bien vue de toutes les nonnes : chacune prenait part à toute l'incertitude de s;i situation. Elle resta ainsi pendant toute la durée du siège sous l'affectueuse vigilance des religieuses '.
Cependant, les murs même des couvents n'offraient point assez de sécurité, dans des temps si
1 Cronipa di Suor Giustina Nîccolini, page 126 .■ » Era piccoliha di anni otto, di stile graziosissima , e per se stessa si faceva amare da ciascun. Colle Madri era benigiiissima ed affahile ;i taie, che d'ogni suo disgnsto i-t\ afflizione ne compativano stremamente. »
orageux. Si la division avait pénétré dans les familles, si le père et le fils, le frère et le frère étaient en inimitié, l'un partisan des Médicis, l'autre des Capponi, un troisième des Arrabbiali, il n'est pas étonnant que la désunion régnât aussi parmi les nonnes, qui alors avaient beaucoup plus de rapports avec le monde et avaient beaucoup plus de liberté qu'elles n'en ont eu depuis. Il en était ainsi aux Murate. Les nonnes avaient pris parti pour ou contre les Médicis, suivant leurs inclinations ou selon l'exemple des parents et des amis. (Iliaque parti priait pour la victoire et pour le bien des siens.
Le moment vint où la balance sembla pencher pour les Médicis, lorsqu'au printemps de l'année 1530, les négociations avec l'Empereur d'un côté et avec la France de l'autre, n'aboutirent ii aucun résultat; les amis de la République devinrent plus tièdes et les ennemis plus ardents. Le blocus aussi prit un caractère plus inquiétant, après qu'Empoli, la clef de la fertile vallée inférieure de l'Arno, lut perdue, et que toute la bravoure du capitaine François Ferrucio ne put contre-bal an cer la trahison du capitaine général Malatesta Vaglioni de Pérouse, vendu au Pape. De tels faits augmentèrent le courage du parti Médicis parmi les nonnes. D'ailleurs, les excès supportés et encouragés par le pouvoir, la dévastation
et la destruction des propriétés des Médicis et la ruine de leurs partisans, les persécutions, les emprisonnements, les condamnations à mort des personnages considérés, les emportements sans frein de la haine, montraient clairement que cet état de choses ne pouvait durer, lors même que l'inégalité des forces eût été moins grande. Nombre de fois déjà, les nonnes s'étaient permis d'envoyer aux prisonniers de leur parti des corbeilles de pâtisseries au nom de l'abbesse et même aussi au nom de Catherine. Alors elles montrèrent encore plus d'audace et elles allèrent plus loin. Au fond de ces corbeilles, on représenta, soit avec des fleurs, soit d'une autre manière, les armes des Médicis. Divers prisonniers reçurent plusieurs de ces corbeilles, et le geôlier, en les examinant, reconnut les écussons. Il porta plainte devant les Seigneurs des Dix de la liberté, comme on appelait alors ceux qui avaient en leurs mains une puissance presque illimitée dans les affaires de guerre et dans les négociations, en ces temps de trouble et d'agitations à toute heure, à tous moments.
CATHERINE DF. MÉDICIS Al COUVENT DE SAINTE-LUCIE.
Il se fit grand bruit, et de vives discussions s'élevèrent dans le Conseil. Les uns disaient que ce n'était qu'un enfantillage; les autres exigeaient les mesures les plus sévères. On se permit les propos les plus amers contre les Médicis et leurs partisans. Contre toute attente, le résultat fut favorable aux prisonniers. On fut d'accord qu'il ne pouvait être question ici «jue d'une intrigue pour nuire à ces citoyens, et qu'en était allé trop loin contre eux pour que le fait pût être même taxé d'imprévoyance. On leur rendit la liberté. Mais en même temps on résolut de ne plus laisser Catherine auprès des nonnes. On cuirait le danger que la jeune fille ne fut enlevée par des citoyens du parti Médicis ou délivrée par un
coup de main des assiégeants. La position du couvent facilitait l'une et l'autre de ces entreprises, et aucune des deux ne répondait aux desseins de la Seigneurie. Tandis qu'au Conseil on agissait encore avec tant de modération, les Arrabbiati donnaient tumultueusement carrière à leur haine contre les Médicia, par les excès les plus grossiers; ils incendièrent la célèbre villa de Caregi, et se raillèrent du Pape par des caricatures indécentes et des couplets infâmes. Dès le commencement des troubles, la petite Duchesse avait été l'objet de leur aversion. Gomme elle était la seule héritière légitime de la ligne aînée des Médicis, on craignait pour l'avenir les prétentions qu'elle pourrait élever ou qu'on élèverait en son nom. En tout cas on craignait d'avance les tentatives continuelles, les prétextes sans fin de la voir mêlée aux affaires publiques. Léonard Bartolini, un homme dépravé qui avait menacé son frère de lui briser la tête lors de l'émeute contre Capponi s'il dépassait le seuil du palais de la Seigneurie, avait conseillé au commencement du siège d'enfermer Catherine plutôt dans une maison publique que dans un cloître ; le Pape perdrait ainsi l'envie de la marier à des Princes ou Seigneurs. Cette proposition ne fut entendue qu'avec mépris et dégoût; mais maintenant que les esprits étaient plus exaltés par la misère et par le blocus, il
s'en trouva qui opinèrent pour lier Catherine à l'endroit le pins expose: des remparts, afin de voir ce que diraient les balles du Prince d'Orange devant ce rejeton de la famille. Mais cet autre odieux projet ne fut pas mieux accueilli que le premier. Les gouvernants avaient trop d'humanité et de prudence pour céder à de pareils conseils. Ils se dirent cependant que Catherine était entre leurs mains un otage, un gage qui détournerait le Pape de résolutions extrêmes. Le danger qu'elle courait n'en était pas moins imminent.
Salvestro Aldobrandini, rejeton de noble famille, jurisconsulte habile et homme de grand sens, chancelier et secrétaire intime de la Seigneurie, fut charge*, avec trois commissaires, de retirer Catherine de Médicis de chez les Murale et de la ramener à Sainte- Lucie. Les religieuses de ce couvent, ainsi (pie les frères de Saint-Marc leurs voisins, s'étaient montrés favorables au parti populaire; l'esprit de Savonarole vivait encore parmi elles. Accompagné de gardes bourgeoises, Messer Salvestro se rendit au cloitre et demanda à voir l'Abbesse des Murate. Une confusion et une angoisse indescriptibles s'emparèrent des nonnes. Il pouvait arriver du mal à l'enfant, la mort peut-être 1 attendait. Salvestro eut grand'peine à accomplir sa mission, et ce ne fut qu'après un long temps que les
nonnes apparurent à la grille du parloir avec Catherine. La petite était habillée en nonne, et, à l'égal des autres, elle s'était fait tailler les cheveux. L'envové lui fit part de l'ordre du gouvernement d'une voix douce et usa des paroles les plus obligeantes. « Allez et dites à mes maîtres et pères que je deviendrai nonne et passerai ma vie entière auprès de ces mères respectables, » lui répondit Catherine. Messer Salvestro ajouta ce qui lui parut propre à agir sur l'esprit de l'enfant et sur sou entourage. Il ne s'agissait (pie de la mettre en lieu plus sur, car ce cloitre était à quelques pas seulement des murs de la ville et risquait d'être trop exposé en cas d'attaque. Sainte-Lucie, une fondation de sa famille, lui promettait un accueil et un traitement aussi bienveillants qu'aux Murale; d'ailleurs, n'y avait-elle pas déjà vécu? elle devait le savoir par expérience. Mais rien n'y fit. Aux protestations de Catherine les nonnes joignirent les leurs : elles entourèrent Messer Salvestro, le suppliant de leur laisser l'enfant au lieu de l'exposer à une mo;t certaine dans le désordre d'une ville soulevée. Agenouillées, elles demandèrent au ciel le salut de leur protégée. Aldobrandini, Voyant que les meilleures paroles qu'il avait pu dire n'avaient aucun résultat, repartit et rendit compte de sa mission échouée à la Seigneurie.
On fit tenir à l'Abbesse l'ordre de se soumettre à la volonté de la Seigneurie. Peu de jours après, le '20 juillet, Messer Silvestro reparut le soir au couvent des Murale. Catherine pleura amèrement, puis elle se tranquillisa et se montra disposée à mieux écouter l'envoyé de la Seigneurie. Les exhortations entraînantes de Silvestro et les paroles encourageantes de Messer Antoine de Nerli qui l'accompagnait firent une impression salutaire sur l'esprit de la jeune fille. Suivie de ses gens, elle gagna sans éclat, à dos de mule, le cloître de la Via San-Gallo. Elle y fut reçue cordialement et bien traitée, et y resta jusqu'au jour ou, épuisée plutôt que vaincue, la courageuse Florence dut mettre bas les armes et se rendre '.
Les rapports entre Catherine de Médieis et le couvent des Murate n'ont point cessé avec l'année 1530, année pendant laquelle le couvent avait été la rési-
1 Varchi, XI (il, 389, 390); Nardi, îbid.} IX (11, 22Ô. 22(i;; ('rouira di Suor Giustina NiccoHni, 128. Gio Batista Busini [hettere a Benedetto Varchi sugU avvenûnenti delt assedio di Firenze; Pisa, 1822, 147) nous fournit [a note curieuse que voici : « Ancora avete a sapere che la Regina, che è nia, era nelle Murate, e messe tant arte e confusione fra quelle Nencioline, cite il Monastero era confuse e divise-, e chi pregava Dio (che altr' arme non avovano) perla libertà e chi per i Medici ; talchè i magistrati la tramutarono, e mandarono per M. Salvestro a cavarla di quivi; ed ella piangeva credendo ch«' la votessero lare ammazzare ed ora è regina. »
dence et le refuge de la jeune princesse, et don elle avait été, on peut dire, arrachée. Dauphine, Reine de Fiance, Catherine a toujours gardé des dames de ce cloître le pins fidèle et le plus heureux souvenir. Elle fut même en correspondance avec l'Ahhesse, lui donnant des nouvelles de ses affaires privées, lui parlant de son époux et de ses enfants, se recommandant à ses prières. Jadis ce couvent avait protégé sa personne; elle lui recommandait maintenant son âme. Etant Dauphine, elle s'était promis de hénéficier les Mura te et de rendre à cette maison tous les services possihles. Elle n'a point manqué à ces promesses de gratitude, et, une fois qu'elle fut sur le trône, elle leur fit don d'une belle possession dans le val d'Eisa, et eut une longue correspondance avec les Grands- Ducs François et Ferdinand pour garantir les dispositions qu'elle avait prises à cet égard , et exempter les nonnes des droits et des taxes ordinaires en de pareils contrats ou en de telles donations. Elle avait pensé un instant à faire exécuter pour leur église sa propre statue; mais ensuite elle se contenta de leur offrir un portrait des plus ressemblants. Peu d'années avant de mourir, et déjà bien vieille, elle avait manifesté le désir de savoir si quelqu'une des nonnes qui lavaient vue enfant vivait encore, et elle pria ces dames «le Continuer à prier pour ses bien -aimés
défunts, pour le feu Roi son époux, pour les deux Rois ses fils trépassés, pour le Roi Henri régnant alors et pour elle-même, demandant surtout que dans ces prières ces dames invoquassent la bonté céleste pour qu'il lui fut donné de revoir la France rétablie dans la prospérité et la splendeur où elle l'avait trouvée au temps où elle y était venue comme fiancée du Duc d'Orléans. Un an aussi avant d'avoir rempli sa vie si agitée, elle se recommanda de nouveau et pour une dernière fois à l'Abbesse et à ses dames, appelant leurs prières sur le Roi son fils et la Reine sa belle-fille, pour qu'ils eussent une descendance à la gloire du royaume et de la chrétienté. On est, il faut le dire, touché de rencontrer ces marques d'une vive gratitude, ces témoignages d'une affabilité constante au milieu d'une existence si remuée et si tourmentée, en proie aux violents orages des passions politiques, des inimitiés des factions, et livrée aux angoisses de la guerre civile et à toutes les anxiétés et les inquiétudes pour la conservation d'un royaume si beau, menacé de devenir la proie d'irréparables divisions ' .
1 Voyez aux Appendices les lettres écrites en divers temps par Catherine de Medicis à Madame îles Murattes à Florence. 12 juin, d'Escleron, 1542; G juillet, de Paris, 1544; 1er octobre, de Lyon, 1548; 22 septembre, de Paris, 1592; <> juillet, de Mézières, 1583; 14 août, de Paris, 1584; 3 janvier, «le Paris,
Catherine fut aussi toujours reconnaissante envers Messer Aldobrandini pour les égards et pour la bonté qu'il lui avait montrés dans ces moments malheureux. Après que Florence eut ouvert ses portes, les proscriptions commencèrent; elles auraient rappelé celles de Marins et de Svlla, si l'on n'en avait eu des exemples plus récents pendant les luttes de parti et de faction entre les Guelfes et les Gibelins, et entre les Albizzi et les Médicis. S il vestro Aldobrandini , qui, en qualité de Secrétaire de la Seigneurie, avait dû ratifier la capitulation conclue le 12 août au camp impérial, risqua de perdre la vie. Au commencement du siège, il avait exprimé en vers énergiques, devenus bientôt populaires, la douleur causée par la destruction des églises et des tombeaux des ancêtres à laquelle le Pape, citoyen lui-même, excitait les citoyens; il finissait en disant que lorsque le Pape prendrait la ville, ce ne serait plus qu'une mourante à laquelle il aurait à donner l' extrême-onction ' . C'était contre lui main-
1 « Deh! quanto è gran dolore
Ruinai <li nostre niani L'arche «le Padri nostri, Li templi de' Cristiani.
Ihli! quanto è grau dolore Pensar che a tal destina Mena la madré patria Un Papa, un cîttadîno !
tenant que se tournait la colère des Pallcsc/ii. Ils voulaient sa mort. Catherine apaisa d'abord Baccio Valori, qui, comme plénipotentiaire du Pape auprès de l'armée impériale, pouvait beaucoup et pensait à se venger sur Silvestro d'une épigrumme que ce dernier avait faite à son adresse. Ensuite, la jeune Princesse s'adressa à Clément VII. Sur sa prière, le Pape changea la peine capitale en celle de l'exil. Faenza lui fut assignée comme séjour de trois ans, et on exigea de lui une caution de deux mille ducats. Il n'était pas riche et il avait plusieurs enfants; la bienveillance de la petite Duchesse se manifesta de nouveau et lui fit porter secours par Valori '. Aldobrandini se fit, dans plusieurs des villes de laRomagne où il s'arrêta durant son exil, la réputation d'un bon jurisconsulte, et, après la mort du Pape, il
Ma di tener Fiorenza Non avrai, Papa, il vanto!
O tu l' avrai morente Per darle l'Olio santo ! »
Les sonnets à Baccio Valori commencent ainsi : « Povero Campanile sventurato
Vanne, Baccio Valor, dal Padre Santo. «
1 Varchî, XI I, n, 559 : « Baccio Valori non ostante il sonetto faitogli contra, ,<;li campo, fàvorendolo ancora la Duchessina, la vita. »
s'attacha à Hippolyte de Médicis, sur lequel les Floreutius expatries reportaient toutes leurs espérances. Loin de sa patrie, il lui consacra toute son activité, il prit part aux remontrances éloquentes adressées à l' Empereur par les chefs des émigrés contre la tyrannie du Duc Alexandre et la violation des conditions conclues lors de la reddition de la ville. Il remplissait à Bologne les fonctions de juge lorsque Lorenzino vint à lui pour lui annoncer le meurtre du Duc ' ; mais pour le peu de cas et d'estime qu'il faisait du messager, il ne voulut pas croire à la nouvelle, et il n'y prêta point foi jusqu'au moment où lui parvint l'avis de poursuivre Lorenzino, qui se réfugia à Venise, ou il trouva Philippe Strozzi aussi peu disposé à le croire, dès le premier instant'. Pendant le séjour de Messer Silvestro à la Cour d'Urbino, il se passa, à l'occasion de sa fille Julie, un incident qui fit du bruit. Fabrice Maramaldo , un capitaine napolitain dans L'armée impériale, après le combat de Gavinana avait tué le général François Ferruccio fait prisonnier et blessé. A un banquet de la Cour, il engagea la jeune Florentine à la danse. Elle refusa, et lorsqu'il lui en demanda
1 Lorenzino de Médicis, hls de Pier-Lorenzo , appartenait à la branche collatérale de Cosme, Père de la patrie. Tous les recueils de documents manuscrits en Italie sont remplis de détails sur ce dramatique événement de l'année L536.
la raison, objectant qu'elle avait danse avec d'autres, la tille de l'Aldobrandini lui répondit fièrement qu'elle ne voulait point avoir devant soi le lâche meurtrier du courageux Ferruccio.
Lorsque Silvestro Aldobrandini ', pauvre et affligé, partit pour l'exil, — c'était en 1530, — aurait-on pu lui prédire avec vraisemblance l'éclat et la grandeur future de sa maison dans la personne de son fils Hippolvte, qui, né cinq ans plus tard à Fano en Homagne, s'éleva, de degré en degré, dans les dignités ecclésiastiques, jusqu'à la dignité suprême. Le 30 janvier 1 590, en effet, encore plein de force et de vigueur, le fils de cet Aldobrandini se vit poser la tiare sur la tête, en prenant le nom de Clemens Octavus, Pontifex Maximus.
1 Voyez dans le Giornaie slorico deij/i archivi Toscani aniio ii, dispenza na, 1858) les curieuses pièces publiées par l'honorable et savant commandeur F. Bonaini, surintendant des archives de Florence, de Sienne, de Lacques et de Pise : Iîicon- < iliazione di Silvestro Aldobrandini con Cosimo de Medici dimoslrata per le loro lettere e pei dispacci <lelC ambasciatore Averurdo Serristori , p-. 129. [Note du trailuctevr.)