LES PRÉTENDANTS A LA MAIN DE CATHERINE T)F MÉDICIS
D'autres raisons engageaient encore Clément VII à prendre Catherine sous sa surveillance personnelle. La politique étant son bien suprême, sa jeune parente devint l'objet constant de ses calculs diplomatiques. Catherine grandissait, et les plans et projets de mariage se croisaient dans toutes les directions. Les promesses faites au Prince d'Orange n'auraient guère pu être sérieuses : avant ce temps déjà, on avait résolu de la donner à Hercule d'Esté, le fils du Duc Alphonse de Ferrare. Clément, avec lequel ce dernier était en querelles continuelles, espérait ainsi le détacher de la ligue impériale. Soit que le Duc ne voulût point v consentir, soit enfin que les conditions papales ne lussent point admissibles, dès 1528 — Catherine
venant d'atteindre à sa neuvième année — le Prince de Ferrare épousa Renée de Valois , Ja fille de Louis XII. Dans le même temps que les démarches se faisaient à Ferrare, d'autres partis s'étaient présentés. Les projets de mariage pour Catherine de Médicis, depuis 1527 déjà, forment un vrai labyrinthe : rarement, jamais peut-être, la main d'une fiancée n'eut à la fois autant de prétendants. Il est aisé d'en comprendre le motif. Il s'agissait de gagner Clément VII, et de s'assurer le politique le pins chancelant de son temps. Outre l'Italie, se présentaient pour ces îioces l'Ecosse, l'Angleterre et la France.
Le premier de ces prétendants fut le jeune Roi d'Ecosse, Jacques V Stuart. Il était parvenu au trône encore enfant, par suite de la mort prématurée de son père , tombé sur le champ de Flodden , le 6 septembre 1513, à la tête de ses nobles, où, pour parler comme le poëte, furent brisés la lance et le bouclier de la belle Ecosse '. Le projet de
1 u Tradition, legend, tune and son;;
Shall many an âge that wail proloiij; :
Still from the son shall hear
Of tlie stern strife, and carnage drear,
Of Flodden 's fatal field,
Where shivered was fair Scotland's spear
And broken was lier shield ! »
M IRMION j «liant VI.
le marier à Catherine venait d'un de ses proches parents, le Duc d'Alhany, John Stuart. Neveu de Jacques III, il avait été élevé en France, où son père avait émigré en suite des luttes de parti interminables parmi la noblesse écossaise. Régent d'Ecosse après la bataille de Flodden et la mort de son royal neveu, il ne recueillit pas de lauriers dans sa patrie, et revint pour toujours en France en 1523, époque à laquelle il entra au service des armées du Roi '. Ce fut lui que François Ier envoya du camp de Pavie avec une division de ses troupes contre Rome et Naples. Expédition sans gloire, qui, ainsi que l'avaient prévu les ennemis, affaiblit, en les divisant, les forces françaises; et dont le but d'ailleurs, qui était d'empêcher la réunion des troupes impériales contre le Roi , fut manqué complètement. L'armée fut arrêtée dans sa marche, en pleine campagne de Rome, à la nouvelle de la défaite et de la captivité de celui qui, dans cette malheureuse journée, avait tout perdu, excepté l'honneur. Albany s'embarqua pour la France à Civita- Vecchia; plus tard il revint à Rome, mais avec une mission bien différente.
Par sa femme, Anne de la Tour d'Auvergne, Jean Stuart était oncle de Catherine. François Ier l'avait
1 Walter Scott, Storia <li Scozia, I, 323, 325; H, 3-10,
JÎS I. A JEUNESSE
chargé, comme plus pioche parent de In petite Duchesse, de la gestion des biens quelle tenait de sa mère. Ces biens étaient considérables. « Au reste, elle n'estoit si pauvre qu'elle n'ait porté en mariage à la France des terres qui vallent aujourd'hui six vingt mille livres, comme sont les comtés d'Auvergne, de Lauraguais, les seigneuries de Lèverons, Donzenac, Boussac, Gorréges, Hondecourt, et autres terres, toutes de la succession de sa mère; et encor pour son dot eut plus de deux cent mille escus ou ducats, qui vaudroient plus de quatre cent mille, aveeques grande quantité de meubles, de richesses et précieuses pierreries et joyaulx, comme les plus belles et plus grosses perles qu'on ait veues jamais pour si grande quantité, que despuis elle donna à la revue d'Escosse sa belle-fille, que je luv ai vu porter; outre cela, force seigneuries, maisons, actions et prétentions, qu'elle avoit en Italie '. » Le Pape n'était pas content de l'administration d'Albany. Déjà en 152(>, lorsqu'il avait recommandé les intérêts de Catherine à François I", il avait écrit au Duc, le priant de s'entendre avec le nonce Roberto Aeciaiuoli au sujet des payements et des arrérages2. Lorsque
1 Vies des Dames françoises et eslrangeres. Catherine de Médicis.
' Voyez le Brel de Clément VII, 18 avril 1526.
l'Italie fut devenue j)lus tranquille, Albany fut appelé à Rome pour rendre ses comptes et il y demeura quelques mois. Les différends furent aplanis ; mais on prétendit que le Pape fut trop complaisant envers le Duc, au grand désavantage de la petite Duchesse '. Albany avait désiré marier sa nièce avec le jeune Roi d'Ecosse, mais il parait qu'il retira ses propositions, lorsqu'il apprit quels étaient les projets de la France. D'ailleurs, dès le commencement, le Pape s'était montré peu disposé à répondre aux intentions du Duc d" Albany. Au fond, il plaisait peu à Sa Sainteté de marier Catherine en pays si lointain. Les courriers (le Pape le dit un jour) qu'il devrait envoyer pour avoir des nouvelles de sa parente lui coûteraient plus que la dot. Jacques V ne fut donc pas même un fiancé jfour Catherine, et il se maria en 153G avec la Princesse Marie, fdle de François Pr, après la mort prématurée de laquelle il épousa Marie de Guise ; sa tille, Marie Stuart, épousa le fils aîné de Catherine, le Roi François II.
Dans le même temps que le Roi d'Ecosse, un Prince de Lorraine avait demandé la main de Catherine. C'était le Duc de Vaudemont, frère du Duc
1 Antonio Soriano, Relazione délia sua ambasceria pressa Clémente VII, letta il 3 luglio 1531, nelle Relazioni degli Ambasciatori veneti; série il, tomo III, 282.
Antoine de Lorraine et de Claude, Duc de Guise. Issu de Yolande, fille du « bon roi René » , il prétendait à l'héritage de Naples : il tomba devant les murs de cette ville en 1528, lorsqu'il l'assiégeait avec le Maréchal de Lautrec.
On fit aussi une faible tentative pour un prétendant anglais. Sir John Russell, envoyé de Henri VIII auprès du Pape, proposa, en 1527, le Duc de Richmond comme fiancé, dans un temps où les Médicis abandonnés devaient considérer comme avantageuse une alliance avec l'Angleterre1. On ne sait guère, cependant, si l'on a eu égard un instant à cette proposition. Henri, Comte de Nottingham et Duc de Richmond, fils naturel du Roi, était Grand Amiral d'Angleterre. Lors de l'entrevue de François Ior et de Henri entre Boulogne et Calais, ce dernier avait avec lui et près de lui ce jeune seigneur. « Le Roi d'Angleterre, raconte du Bellay2, offrit hier au Roi de mettre à son service son fils naturel, le Comte de Richmond, un jeune homme de quinze à seize ans, et le Roi lui fit présent de plusieurs beaux chevaux
1 Sir John Russell (le premier Duc de Bedford) an Roi Henri VIII; Rome, 11 février 1527. State papers , etc., part. V, vol. VI, u° 149.
2 Mémoires de Messire Martin du Bellay, p. 506. Edition
llnrlion.
de ses écuries, chevaux de courses et autres. » Richmond épousa plus tard Lady Mary Howard, tille du duc de Norfolk, et mourut dès 1536.
Lorsque Catherine fut à Rome, il ne s'offrait rien moins que trois partis. Frédéric Gonzague, premier Duc de Mantoue, rechercha la main de la Duchesse '. C'était le même cjni , en 1522, après s'être brouillé avec François Fr, avait renvoyé à l'Amiral Bonnivet l'ordre de Saint-Michel que le Roi lui avait donné: L'Empereur lui voulait du bien et le considérait comme le soutien principal de sa politique dans l'Italie supérieure : le Pape, par raisons politiques, lui était défavorable, et ses rapports scandaleux avec Elisabeth Boschetti, comtesse de Calvisano, n'étaient point propres à donner du poids à sa demande en mariage ~. En 1531, après avoir refusé une alliance avec la fille du malheureux Roi de Naples, Frédéric Gonzague épousa l'héritière de Mont ferrât, Marguerite Paleolo^a, et par ce mariage il apporta à sa maison , pour quelque temps du moins, de belles possessions singulièrement enviées par le Piémont et Saluées. On parlait aussi d'un Délia Rovere, Guidnhaldo, Prince
1 Voyez aux Appendices la citation de quelques dépêches intéressantes à ce sujet et récemment trouvées par nous dans , les archives de Mantoue. (Note du traducteur.)
- Antonio Soriano, Relazionc, série II, vol. in. p. 283.
héréditaire d'Urbin. L'ambassadeur vénitien Soriano pense qu'on ne pouvait trouver un parti plus convenable. De cette façon on assurait à Catherine le titre de Duchesse d'Urbin que le Pape et le Roi Très -Chrétien continuaient à lui donner, au grand dépit de François-Marie délia Rovere. Mais ce dernier n'était point favorable à ce dessein; le Pape l'était peut-être encore moins. L'ancienne rancune bouillait trop encore dans le cœur des Médicis et des Délia Rovere. Le Duc ne pouvait oublier qu'un jour, sur les instances de Clément, alors Cardinal, et sur celles de l'aïeule de Catherine, Léon X lui avait enlevé son héritage et l'avait chassé et pourchassé à l'étranger. Le Pape, de son côté, n'oubliait point (pie le Duc d'Urbin, capitaine général de l'armée alliée, avait pu sauver Rome, et qu'il l'avait laissé piller par les hordes du Bourbon. Guidubaldo épousa l'héritière de Camerino, Julie Varano, sans hériter de la principauté : et ce ne fut qu'un siècle plus tard, tout étant changé en Italie, qu'un mariage unit les deux familles des Medici et des Roveresclii : le grand-duc Ferdinand II épousa, en effet, Victoire délia Rovere, dernière enfant de cette belle et renommée maison d'Urbin.
Mais Catherine ne fut point consultée pour tous ces partis.
DE CATHERINE DE MED ICI S. VY-i
Parlons donc d'un autre projet , qui lut le seul ou sa propre inclination fut enjeu. Hippolyte de Médicis, que nous avons déjà nommé plusieurs fois, avait été revêtu, contre son gré, de la pourpre en 1520, après (pie le Pape eut résolu de faire Alexandre, et non point lui, Seigneur de Florence. Il était alors à^é de vingt ans. Hippolyte n'était encore qu'un enfant lorsque son père avait déjà songé pour lui à une alliance avec Barbara Pallavicini, plus tard l'épouse du comte Lodovico Rangoni '. En 1520, il avait été aussi question, pour cet Hippolyte, d'un mariage français par l'intermédiaire du Roi de France : la fiancée en vue était une fille de la maison de Civry, parente de l'amiral de Brion et du futur Cardinal de Languy. On parla aussi de le marier à l'unique fille du Seigneur de Fondi, Vcspasiano Colonna, la même qui épousa plus tard (maries de Lannov, fils du Vice-Roi de Naples 2. Il ne sortit rien de tous ces projets, sauf un chapeau
1 Projet forme pendant l'année 1324. Voyez Archives des Médicis. Papiers des Strozzi.
' A. Coppi. Memorie Colonnesi. (Roma, 1855), p. 299, 301. Isabella y est donnée par erreur connue la fille de Julie Gon- /a;;ne. Sa mère fut Beatrix Appiani di Piombino, première femme de Vespasiano Colonna. (Voyez Litta, Famiglia Cqlonna. Tableau IV.)
de Cardinal pour cet Hippolyte. Lui, qui se tenait pour fils légitime du Duc de Nemours , regardait en vérité son cousin Alexandre avec un sentiment de fierté mêlé de quelque dédain : il disait, avec raison , que les Florentins le verraient bien plus volontiers au milieu d'eux comme chef de leur État, que celui qui était né d'une servante africaine. Et, d'ailleurs, si douce, si bienfaisante et si honorable, la renommée glorieuse que le père' avait laissée dans sa chère patrie de Florence ne paraissait-elle pas faite pour soutenir le fils dans l'affection du peuple? En voyant les portraits des deux jeunes hommes, on reconnaît à l'instant la différence des deux natures1. Hippolyte, peint par Titien , est dans le costume hongrois de velours rouge, qu'il avait l'habitude de porter comme Légat auprès de l'armée contre les Turcs, et ses traits fins et nobles ont une expression sérieuse et mélancolique; Alexandre, de la main de Georges Vasari, est en armure complète; son regard dur, ses cheveux crépus et ses grosses lèvres trahissent son origine. Hippolyte était ambitieux, aimant la pompe, généreux, magnanime, passionné et inquiet. Il ne pouvait
1 Le poitrail d'Hippolyte csl an palais l'illj, celui d'Alexandre est dans la galerie des Offices, à Florence.
se faire à l'idée d'être voué à l'état ecclésiastique. Clément VII le savait et le surveillait de près, sans jamais pouvoir donner un autre cours à ses inclinations. Sa conduite n'était point celle d'un Prince de l'Eglise. Lorsque après la mort du Pape, Pierre Strozzi , le futur maréchal de France, et Jacques Nardi, l'historien, vinrent à Rome au sujet des affaires florentines, il se présenta à eux avec un chapeau de peluche de soie rouge, un habillement militaire, un manteau flottant aux épaules, et une épée au côté; les visiteurs ne le reconnurent qu'après qu'il leur eut dit : « Je suis le Cardinal. » Il était en grande intimité et en grande amitié avec sa cousine Catherine. « On se dit à l'oreille, raconte l'Ambassadeur vénitien, que le Cardinal a l'intention de laisser lii son chapeau et d'épouser Catherine, pour laquelle il a l'inclination la plus vive et dont il est tendrement aimé. Elle n'a de confiance en personne qu'en lui, et elle ne s'adresse qu'à lui soit pour les choses qu'elle désire ou pour ses affaires personnelles ' . »
Hippolyte vit cependant Catherine épouser le prince français, et il mourut bientôt après , à Istri , sur le chemin de Rome à Naples. Etranges vicissi-
1 Nardi, II. 27:>. Antonio Soriano, Helazione , 282.
tudes du sort! Il était alors en visite chez la bellemère de celle qui lui avait jadis été destinée, la belle Giulia Gonzaga Coloirna, dont la résidence de Fondi était voisine. On prétendit qu'il fut empoisonné par son cousin le Duc de Florence, ce même Alexandre qu'il aimait si peu.
FRANÇOIS SFORZA F.T HENRI d'ûRLÉANS A C T H F. S PF, F T F X D A XTS.
Catherine était encore une jeune entant, que déjà la mort lui avait enlevé plus d'un de ses prétendants. Deux seulement survivaient lorsqu'il s'agit sérieusement de la marier : François Sforza, le jeune et pauvre Duc de Milan, et Henri de Valois, fds de France, Duc d'Orléans. Les partis, du reste, étaient inégaux, quoique le Prince français ne fût point encore si près du trône où devait le placer la mort prématurée du Dauphin, en 15.3b'.
Ce ne fut point par un sentiment de préférence
particulière que Charles-Quint chercha à donner
Catherine de Médicis pour compagne au Duc de
Milan : ce n'était que dans l'unique hut et désir
de contrecarrer les plans français. François Sforza
n'avait pas eu do plus terrible adversaire que l'Empereur. Il était le fils de Ludovic le Maure , de celui qui , plus que tout autre , avait péché contre sa patrie, et il avait succédé à son frère, exclu pour cause de son incapacité trop démontrée. Faible et malheureux, il fut entraîné, comme la plupart des Princes italiens, dans les agitations de cette funeste politique que Clément VII croyait diriger, et dont il était la victime. Ballotté entre les deux pôles du monde politique d'alors, entre l'Empire et la France, le Duc avait déjà cherché, en 1525, à s'entendre avec l'Empereur. Charles- Ouint exigea alors six cent mille ducats pour l'investiture, la renonciation au Duché de Bari et le monopole du sel dans la Loinbardie ' . L'entente ne fut que d'un instant. L'armée impériale occupait les villes milanaises et retenait le Duc comme prisonnier dans la forteresse de la capitale. Sous le commandement du Connétable de Bourbon , elle dévasta pays et villes avant de se diriger sur Borne. En désespoir de cause, Sforza, ainsi que le Pape, s'était rapproché de la France, et par suite de cette alliance, il fut mis au ban de l'Empire. L'Espagnol Antoine de Leyva, qui
1 Lettre de Charlea-Quini au grand-Duc Ferdinand; Tolède. 31 juillet 1525. Bradford, Càrrespondence ofthe Emperor Charles V; Londres, is:>0. p. I V2
commandait à Milan, n'était certes pas homme à ne pas exécuter les ordres de son souverain. Mais toute cette affaire traînait en longueur. En octobre 1529. le Roi Henri VIII, étant à Windsor, fit cette question à l'ambassadeur impérial Eustache Ghapuy : « Ditesmoi, Ambassadeur, que compte-t-on faire de ce pauvre Duc, et quel dommage peut-il vous causer? » Puis il continua : « Peut-être pense-t-on à porter cette cause devant un tribunal que le faible Duc, bien probablement, ne tiendra pas pour composé de juges tout à fait impartiaux? Quelle honte pour l'Empereur d'accabler ainsi des Princes chrétiens, tandis que, au sein même de son Empire, les Turcs dévastent la Hongrie ' ! »
La réconciliation se fit enfin lors du couronnement de l'Empereur, à Bologne, le 23 décembre de la même année. L'Empereur renouvela l'investiture, et le Duc promit de payer neuf cent mille ducats. Malgré cette somme énorme, les pauvres Lombards poussèrent des cris d'allégresse. Ils avaient encore un reste de dévouement pour le Duc , malgré ses défauts. N'était-il pas le dernier de cette race, sous le premier Prince de laquelle Milan avait connu des jours meilleurs, et d'ailleurs n'avaient-ils pas souffert
1 Bradfbrd, îbid., 27S. 27«».
ensemble? Et maintenant les Milanais vivaient avec l'espoir d'être délivres du persécuteur espagnol. « Le pauvre peuple, dit un chroniqueur de ce temps1, simple boutiquier, témoin de la fin de Sforza, le pauvre peuple espère, par la grâce de Dieu, que le Seigneur le délivrera cette année des nombreuses épreuves que nous avons supportées jusqu'à présent. >» Les nombreuses épreuves! ce n'étaient pas seulement les Italiens qui en écrivaient ou en parlaient. Ecoutons Nicolas Carewet Richard Sampson, envoyés au Congrès de Bologne : « Sire, écrivent-ils à Henri VIII, nous crovons que jamais, dans la chrétienté, on n'a vu misère pareille à celle de ces pays-là. Les villes sont détruites et désertes; en certains endroits, on ne trouve d'aucune espèce de viande. Entre Vercelli et Pavie, le pays le plus fertile du monde, tout est désolé sur un espace de quinze milles. Plus de vin ni de froment. Personne ne travaillait dans les champs; nous n'avons vu aucun être humain, si ce n'est dans une vigne, où trois pauvres femmes récoltaient quelques restes de raisin. On n'a ni semé ni récolté. La vigne est devenue sauvage; les raisins pourrissent sans que personne s'en inquiète. Dans
1 Giovanni .Marco Burigozzo, dans les Cronache inilunesi, éditées par Cantù; Arclàvio star. iUiL, III (Florence, 1842), p. 501,
DE CATHERINE DE MEDICIS. Ul
cette contrée se trouve Vigevano , autrefois un village aisé avec un château. Maintenant tout est ruine et désolation. L'aspect de Pavie éveille la pitié. Dans les rues, les enfants pleurent, demandent du pain et meurent de faim. La population de ce pays et d'autres con liées de l'Italie a été exterminée par la guerre , la famine et la peste. Nombre d'années peuvent s'écouler axant que l'Italie prospère de nouveau, tant le manque d'hommes est grand '. »
Tel était le pavs qui devait rassembler neuf cent mille ducats pour l'investiture de son Duc; et encore, ce Duc, en quel état se trouvait-il? Lorsque François Sforza parut à Bologne devant Charles-Quint et qu'il lui rendit la lettre de sauvegarde qu'il avait reçue, en lui disant qu'il n'avait plus besoin d'autre protec-
1 State Papers. Part. V, vol. VII. N° 266. Comparez la description des misères de la Lorabardie, au temps du dernier Sforza, avec celle que Gottifredo de Viterbo fait de cette même province et en de semblables circonstances, au temps de Frédéric Barberousse :
« Tiiryuln messis erat, aucun curia perdere querit,
» Arma prémuni segetes , que non potuere tueri,
» Terra iacet steri/is, fructus ubique périt.
» Surgit a/> obsessis, postquam périt undique messis,
n Civibus oppressis, ad proxima castra recessit,
» t^iiii requiem querat , frigus et imber erat. »
Godefridi Viterb., Carmen de qe&tis Friderici 1 , imp., edit. Ficker, V, 472-177. Inspruck, I 833, p. 37.
tion que la justice de l'Empereur et sou innocence , il était dans un état si pitoyable , que tous ceux qui le virent furent émus de compassion ' . Le Duc de Milan avait alors trente-sept ans'2.
« Sire , — écrivit François Sforza à François Ier, le premier jour de l'an 1530, de Bologne, — comme il est de mon devoir d'instruire Votre Majesté Très- Chrétienne, mon maître et seigneur, de tout ce qui m'advient d'heureux ou de triste, je n'ai point voulu vous taire qu'il a plu à l'Empereur, mon souverain , après la connoissance de mon innocence, de me reprendre en grâce, ce qui, je n'en doute pas, causera une véritable satisfaction à Votre Majesté. » Tels étaient alors les rapports qui existaient entre un Duc de Milan et un grand souverain tel que le Roi de France3.
Il en était bien autrement de Henri d'Orléans. Né le 31 mais 15J8, il était donc alors à peine jeune homme. L'xVmbassadeur vénitien Giovanni Soranzo et Brantôme ' nous ont donné le portrait de l'homme
' Pietro Verri, Stor'ui di Milano, cap. zxvi.
- François Sforza, fils de Louis le More et de Béatrix d'Esté, était né à Vigevano, en LVD?.
; Lettre publiée par Molini dans ses Document! <li storia italiana, t. II , j». 267.
1 Giovanni Soranzo, ambassadeur, à Henri II, 1558. Relazioni venete, série I. tomo II, 424. Brantôme, Hommes illustres et grands Capitaines français.
mûr; d'autres nous l'ont dépeint dans les années de la jeunesse, mais toujours rependant après le temps de son mariage. « Monseigneur d'Orléans, écrivait Marino Giustiniani en l'an 1535 ', est âgé de seize à dix-sept ans, et il est d'un tempérament mélancolique comme le Dauphin (François) 5 mais il passe pour avoir plus de raison que ce dernier. » Marino Cavalli, du temps de la paix de Crespy, s'exprime ainsi sur Henri : « Le Dauphin, par ses qualités excellentes, donne aux Fiançais l'espoir de trouver en lui le roi le plus vaillant qu'ils aient eu depuis des siècles. Ce Prince a vingt-sept ans, il est d'une constitution très-robuste et maître dans tous les exercices militaires. Son tempérament incline ii la mélancolie. Il n'est pas éloquent, mais ses réponses sont claires et précises, et il tient ferme à ses idées, terme à ses décisions. Ses qualités spirituelles ne sont point brillantes , et il est plutôt lent (pie prompt dans ses conceptions, mais de telles natures offrent souvent des avantages : elles mûrissent lentement comme les fruits d'automne, qui sont toujours meilleurs et plus durables que ceux i\n printemps et de l'été 2. »
1 Marino Giustiniani 5 ambassadeur, à François 1", I535i Relazioni, etc. Marino Cavalli, 1546, ibîd.
1 Voyez Km;;. Albèri, Relazioni degli Ambasciatùri Veneti.f
m LA JEtJNESSE
Grand et majestueux, préservé d'embonpoint par son activité continuelle, les cheveux noirs, « il estoit beau Prince, comme dit Brantôme, encore qu'il fust un peu mouricaud; mais ce taint brun en effaçoit bien d'autres plus blancs : il estoit fort agréable, bien adroict, fort dispost ' , » expérimenté dans tous les exercices du corps, excellent cavalier dès sa jeunesse, habile à l'escrime, à la chasse, au jeu des cerceaux, à la danse, à la balle; patinant et sautant parfaitement, toujours actif, soit en affaires, soit autrement; à la guerre toujours en avant, pendant les sièges toujours dans les tranchées, si bien rpie pendant la guerre allemande le Connétable de Montmorency s'écria un jour : « Sire, Sire, si vous voulez faire ceste vie, il ne faut pins que nous facions d'eslat de roy non plus (pie d'un oyseau sur la branche, et qu'ayons une forge neufve pour en forger tous les jours de nouveaux, si tous les autres veulent faire tout de mesme que vous. >> Il n'était point, comme
Florence; N. Touunaseo, Rapports des Ambassadeur* vénitiens du retour de leurs missions, Paris, 1846, et Armand Baschet, De la Diplomatie vénitienne, les Princes de f Europe au seizième siècle, p. 430, Vol et suiv. 3e partie, chap. m.
1 Vies des grands Capitaines èstrangers et françois, ie livre, i.xxm.
son père, connaisseur et amateur passionné de littérature et d'arts, mais cependant protecteur de ceux qui les exerçaient, et en particulier de Ronsard, le poète favori de son temps, qu'il nommait sa nourriture, et qu'un envoyé vénitien estimait au-dessus de Pétrarque1. Tel était Henri de Valois, qui dans un de ces exercices chevaleresques, dont il faisait sa passion, devait trouver une mort prématurée, fatale à sa famille, à son peuple et à son pays.
1 » Si faut-il que je die ce mot de M. de Ronsard — - c'est Brantôme qui parle avec son apparente et piquante ingénuité, — (pie nioy estant un jour à Venise chez un des principaux imprimeurs, ainsv que je lui demandois un Pétrarque en grosse lettre, grand volume, et commenté, il y eut un grand magnifique près de mov, «'amusant à lire quelque livre , qui, m'oyant, me dit, moictiè en italien, moictié en assez bon françois, car il avoit esté autrefois ambassadeur en France, qui me dit : « Mon gentilhomme, je m'estonne comment vous estes curieux de chercher un Pétrarque parmy nous, puisque vous en ave/, un en vostre Fiance plus excellent (\c[\\ lois que le nostre, qu'est M. de Ronsard. » Et là se mit à l'exalter pardessus Ions les poète-, qu'il avoit jamais leus, et m'entre! in I ton) nu long temps, non-seulement de ce subjecl , mais de plusieurs autres beaux, avecques certaine douce courtoisie et affabilité de leur nature. Voila le bel honneur que déféra ce bon vieillard magnifique à M. de Ronsard, connue il avoit raison. (Brantôme, le Grand Henry II.
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