‹ La jeunesse de Catherine de Médicis, tr., annoté et augmentéChapitre 15 sur 71 · Î34 LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

Î34 LA JEUNESSE

pensaient d 'autant plus assuré désormais à leur famille que la jeune Duchesse allait être mère. Cette dernière, par son affabilité et sa grâce, était chaque jour plus aimée. Elle se portait bien, était gaie et se trouvait heureuse à Florence : pour plaire à son entourage, elle portait le costume florentin, qui lui seyait à merveille 1 . Mais dès les premières journées de son séjour, la longue et dangereuse maladie de Madonna Alfonsina attrista sa maison. Deux mois et demi ne s'étaient pas écoulés que Laurent lui-même gisait sur un lit de douleur. Son mal commença par une fièvre intermittente 8 : les détails sur sa maladie, tels qu'ils nous sont donnés par les contemporains, ne laissent aucun doute sur son origine, qu'on attribua à sa vie déréglée. Son état empirait de jour en jour : le mal paraissait-il diminuer, il reparaissait de nouveau avec plus de violence. Les symptômes étaient inquiétants, d'autant plus qu'à la faiblesse corporelle se joignait le dégoût de tout travail.

1 Goro Glieri à Gianfi{jliazzi, 30 octobre, 2't décembre 1518 : « La Duclie.ssa sta bene et di bona vofjlia , la tjuale s'è coniiiiciata a vestir alla horentina et riesec molto bene. «

* Goro Gheri au Cardinal fîibbiena, mi-novembre : « I.a Ex* del Dura due di fa ha havuto un poeo di tcrzanclla et è piccola cosa, et presto .spcriaiuo che si risolvera in bene et cosi piaecia a Dio. »

Vers la mi -décembre, les médecins conseillèrent un changement d'air. Le matin du 21, le malade se fit transporter en litière à la villa Sassetti, près la route de Bologne, sur la colline des Montughi, la plus belle de ces collines qui , toutes couvertes de résidences, entourent Florence du côté du nord. La famille Sassetti, dont la primitive habitation était comprise dans la plus ancienne enceinte de la ville, appartenait aux plus zélés de la faction des Médicis : aussi devait-elle la plus grande part de ses richesses à la faveur de Gôme l'Ancien. Elle en avait d'ailleurs fait un noble usage, témoin l'érection d'une chapelle à la sainte Trinité, peinte ensuite par le Ghirlandajo , et la magnifique villa de Montughi. Il n'est point de villa près de Florence d'où l'on jouisse d'un plus délicieux et plus vaste aspect de la ville et de ses agréables environs. Demeurée intacte pendant les désordres de J 529, elle appartient aujourd'hui aux Gapponi. La pureté de l'air, la beauté du lieu , furent d'une heureuse influence sur l'état du malade. « Son Excellence, écrivait Gheri, ce matin, est arrivée a Montughi. Je crois qu'avec le beau temps elle s'y trouvera très-bien , tant le lieu est beau et le séjour charmant. Elle va du reste bien aujourd'hui. » Et le lendemain : « Son Excellence le Duc est bien encore* Ce matin, il est allé par toute la maison. Il paroit

que chaque jour nous amènera du mieux 1 . » L'amélioration sembla devoir persister, et au milieu de janvier suivant on était à même d'espérer qu'avant peu le Duc pourrait revenir à Florence.

Vain espoir! Ce n'était qu'une trêve, et la maladie devait reparaître plus violente que jamais. Déjà , au commencement de 1519, le malade se plaignit de ce que son état l'empêchait de soigner les intérêts du

1 G. Glieri à Benedctto Buondclmonti, 17 décembre : «« Credo clic S. E. fra due o tro giorni in lottiga son' audrà a Montuglii dai SasseUi a «tare 6 o 8 (jiorni per niutarc un |»oeo d'aria e ehe i inedici conseulono c lo consigliano. E le stanze sono mollo buone e laudate dai niedici. »Et le 21 : « La Eer. dol Dura qucsfa matliua di buon ora andô a Mont' Ughi... Credo quando sarà buon tempo lo piglierà maggiorc (piacere) p:T esserc bel luogo e piaeevole slanza, e S. E. sta bene. »» Rircolo Machiavclli rappelle la fortune des SasseUi appuyée -sur la faveur dos Médicis et sur les rapports qu'ils avaient avec eux, « dai elic moite eceessive riccliczzc in moite famiglic di Firenzc nacquero : eome avvenne in quclla <lc*i Toruabuoni, d< i Brnci, dei Portinari c dei SasseUi. » Storie florentine, I, vin. Pour ce qui est de SasseUi, voyez la préface du volume IV, partie II, de YArcitivio slorico italiano, payes xvm-cix, et les Lettcrc édite cd inédite di Filippo SasseUi, recueillies par Ettorc Mareucei; Florence, 1855. Le possesseur actuel de l'antique villa SasseUi, sur la route de Bologne, est un homme aussi distingué par sa naissance que par son intelligence et son cœur : le marquis Gino Cappoui, aussi grand lettré que grand citoyen. Voyez aussi les Vocumenti di storia italiana, vol. I, p. 71, recueillis par Molini.

DE CATUEItKNE DE MÉDICIS. 37

Itoi comme il l'aurait désiré. Pendant qu'on en prévoyait l'issue, que Goro Chéri préparait le Cardinal de Médicis et l'Envoyé de Rome, Messer Hennit Buondelmonti , à recevoir les plus mauvaises nouvelles, et que Laurent était transporté, avec grand'peine, à Florence, de la villa où il avait cherché un air plus pur, Madeleine, sa femme, accoucha d'une fille, le 13 avril 1519. Celte fille était la future Heine de France, Catherine de Médicis.

« Mercredi matin, le 13 avril, à onze heures, écrit Goro Gheri au Cardinal-légat à la Cour française la Duchesse, avec l'aide de Dieu, a donné la vie à un enfant du sexe féminin. Son Excellence le Duc voulut qu'on lui portât aussitôt la petite fille. Madonna Alfonsina la lui présenta , et tous deux en ont ressenti une aussi grande joie que si c'eût été un fils. Madame la Duchesse se porte bien , et ses couches, par la grâce de Dieu, ont été heureuses. »

Dès le berceau, l'enfant parut destinée à toutes les vicissitudes qui remplirent sa vie : fortune et malheur, faveur et disgrâce. Au commencement tout sembla bien : l'état même du père s'était amélioré. « Le Duc se porte beaucoup mieux » , dit le

1 G. Ghcri al Cardinal Bibbiena, 13 avril 1319. Et le mémo à Messer J. GianH^liazzi.

LA JEUNKSSK

bulletin expédie le même jour à Rome ; « la Duchesse se trouve bien, ainsi que le nouveau-né, qui est un bel enfant. » Le 16 avril eut lieu le baptême. Le Roi François avait fait la promesse d'être parrain si la Duchesse avait un fils. On choisit d'autres témoins. «Aujourd'hui, à la vingt-deuxième heure, écrit Gheri à Benoît Buondehnonti, l'enfant fut baptisée. On lui donna les noms de Catherine, Marie, Romola. » Catherine était le nom de la Duchesse; on ajouta le nom de Marie, parce que l'enfant fut baptisée le samedi, jour de la Madone; enfin c'était une coutume à Florence de joindre le nom de Roinola aux autres. L'intendant de l'hôpital de Santa-Maria Nuova, le prieur de Saint- Laurent, l'abbesse du couvent des Murâtes et celle d'Annalena, tinrent \abambîna sur les fonts. Deux prêtres et deux laïques étaient présents. On ne fait point mention de la présence des parents les plus proches, bien que Madonna Alfonsina fût dans la maison

1 G. Gheri à Rencdetto Buondelmonti, 10 avril. M. Rcunvont cite la lettre de Gheri témoignant que le nom de Romola fut donné à Catherine, comme il fut aussi plus tard donné à Isabelle, l'infortunée sœur du Duc Corne l«' r , baptisée le 7 sc|>tembre 1542. Mais M. Trollope, dans son intéressant ouvrage sur la jeunesse de Catherine de Médieis, a rapporté le texte de l'acte de baptême dans les termes suivants, et on n'y remarque point que ce nom de Romola ait été ajouté à ceux de Catherine **t de Marie. .< Extrait fiif par Rirha d'un journal marque 1 G

DK C A T H K il I N K DE MKDICIS.

Nous voyons d'après ce rapport que la bourgeoisie de la République, chancelante, faisait encore valoir ses droits dans la maison qui devenait princière. Des ecclésiastiques, appartenant à de grands instituts, sont les témoins du baptême. Le « Spedalingo » de Santa-Maria Nuova était le président de cet hôpital de la ville, qui, fondé par Folco Portinari, le père de la Béatrice de Dante, prit, dans le cours des temps, une extension toujours plus considérable. Saint- Laurent était la paroisse de la maison de Médicis, qui y avait son caveau sépulcral , à deux pas de sa célèbre bibliothèque. Presque entièrement reconstruite du temps de Jean d'Averardo et de Côrae

existant à Santa-Maria Nuova : u Questo di aprile, 1519, il nostro Reverendn Padre Monsiçnor Lionardo Buonafede, al présente spedalinfto di Santa-Maria Nuova et abbate délia Badia Tedaldi, a richiesta dell' Illustrissimo Duca d'Urbino, Lorenzo di Piero di Lorenzo de Medici, battezzô una fanciulla femmina nata dell' NI. Duca sopradetto e di Madré Maddalena di Bologna in Franeia allevata sua donna, insieme con pli infrascritti conipari, cioè il R* D° Franccsco d'Arezzo, générale dei Serviti, Messer Francesco Campana, Priore di San-Lorenzo, Sorella Spcranza de' Siynorini, Badessa délie Murate, Cliiara degli Albizzi, Priora d'Annalcna, Paolo d'Orlando de Mediei e Gio. Bat. de Nobili, alla quale si pose noine Caterina, Maria, cui Dio presti lnritfhczza, » etc. Voyez the Girlhood of Catherine de' Medici, by T. Adolphus Trollope, payes 18 et 345. London, Chapman ami Ifill; Pieradilly, 1856.

l'Ancien, toujours protégée par les Médicis, la Basilique Laurentienne, à laquelle Léon X, qui y avait été chanoine, accorda des privilèges particuliers à une chapelle pontificale, demeura jusque dans ces derniers temps sous le patronage des Grands-ducs de Toscane Le cloître des Murale, qui ne fut pas fondé par les Médicis, mais qui a eu sans cesse à connaître les bienfaits de leur protection, sera encore souvent nommé dans le cours de cette histoire. Le cloître des Dominicaines d'Annalena était la fondation d'une veuve inconsolable, Ânnalena de Malatesti, qui s'y retira après que son époux, Baldaccio d'Anghiari, comte d'Anguillara , au milieu du quinzième siècle, eut été traîtreusement assassiné dans le palais de la République. Deux prêtres et deux nonnes tinrent sur les fonts de baptême celle qui un jour devait être Reine de France. Et dans le choix des noms on n'avait point néglige la coutume du pays : — Romulus était le patron de Fiesolc, et le peuple florentin, « cite discese da Fiesolc ab antico*, » aujourd'hui encore, à l'époque de la fête de son patron, monte vers les hauteurs de sa ville étrusco- romaine, où ce nom réveille en lui les souvenirs des traditions anciennes.

1 Voyez r.i.iiifofjni, Menwric sioriche dt'IC Ambrosiaua Hi'til Basitira (li S. Loreuzn. Florence, 180V, vol. 1. * Danle, Inferno, xv, f>?.

Ces auspices heureux devaient être éphémères. Le jour même qui suivit la cérémonie, on disait : « La Duchesse est hien , la lambina aussi ; la première a cependant eu un léger accès de fièvre. Les femmes assurent que c'est chose ordinaire et plutôt favorable à la sauté de la malade. » Le 18 avril, l'évêque de Fano écrivait aussi : « Tous s'accordent à dire que le Duc reprend des forces. Mais Son Excellence est aujourd'hui fort inquiète et troublée par la nouvelle que la Duchesse subit l'épreuve d'une forte fièvre, accident que ses femmes avaient tenu caché. Elles ont ainsi commis le plus grand tort; moi-même j'ai écrit que la Duchesse se portait bien, chacun le croyait, ni elle ni personne n'avouant ce qui en était. La fièvre a été violente pendant la journée, mais elle a diminué vers le soir. Les médecins sont inquiets mais non sans espérance, et ils ont ordonné des remèdes pour demain matin. Remarquez-vous comme le sort nous traite mal cette année ! » Les jours suivants se passèrent entre la crainte et l'espérance. Le 22, le Duc fut rassuré , car les médecins pensaient la Duchesse hors de danger; mais, le 25, survint une forte fièvre jointe à de l'oppression, et le 26, vers le soir, la malade dut recevoir l'extrème-onction. Elle vécut cependant jusqu'au lendemain , -28 avril. « Dieu lui accorde la

paix et le salut de son âme! Que Sa Sainteté et le

Cardinal de Mêdicis, auxquels on adresse chaque jour de douloureuses nouvelles sur l'état de nos maîtres, acceptent avec autant de patience que de résignation la perte de notre excellente Duchesse 1 . »

1 Voyez les lettres de Goro Gheri pour ces diverses citations. La suivante fut envoyée, au nom du Duc d'Urbin, au Cardinal Ribbiena :

« R** 8 Domine ta\u\ m perobserv"*. Per Ictteie del Vcscovo di Fano la S. V. Rev m * havrà inteso corne la Duchessa mia dilettissima consorte dipoi el parto délia fànciulla femmina clic fere, per non esscre del parto bene purgata et evacuata, è stata indisposta parecchi giorni et si sono usati et facti tutti quelli remedi che possibili erano per farla purgare et evacuarc, et in effecto la mala sorte nostra ha voluto che nulla cosa o remedio le habbi giovato, in modo che la poveretta questo di ha reso Tanima a Dio et è passata di questa présente vita et me ha lassato in tanto travaglio et aflfanno per aver perso tanto diletta et da me amata compagna, che certamente conosco haver havuto di questa cosa tal bastonata air animo et contento mio che non so quando o di che io mi possa piu eontentarc. Pure pensando che la morte è cosa naturalc et che tutti havramo ad tare questo passo in quel modo et a quel tempo che piace allo Omnipotente Dio, perù in tanto dispiacerc di haver perso si cara compngnia me rimetto a quello che piace alla divina Maestà, et de ogni cosa che succède la voglio ringraziare et restar patiente. Piacerà alla S. V. R. far tutlo intendere alla Maestà X"", alla Regina et alla Ex* di Madaina, et condolersi in nome mio di tanta perdita che io ho fatto et cosi di Lor M tà et Ex' che hanno persa una devotissima servitrice et aile loro M 1 " et Ex* vi piacerà humilinente raccomandarmi. Io mi slo pure nel lecto con un poco di

Page 1