‹ La jeunesse de Joseph JoubertChapitre 1 sur 29 · MONSIEUR PAUL DU GHAYLA · texte numérisé non relu

MONSIEUR PAUL DU GHAYLA

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M. Joubert était un homme très singulier.

M. Joubert était une dme, — « une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut », disait Madame Victorine de Chastenay, chanoinesse un peu remuante, mais fine et avisée; — une âme, et l'une des aimes les plus délicieuses de notre littérature.

Ce n'est jamais commode d'être une âme. En outre, M. Joubert a vécu soixante et dix ans à l'époque la plus turbulente, violente et variable de notre histoire. Né sous le règne de Louis le Bienaimé en province et loin de Paris, élevé selon la coutume et les croyances de l'ancien temps, soudain séduit par les nouveautés de la Révolution, puis offensé de ce qu'il voit et alors ménageant à son incertitude un abri de sagesse intelligente, il a passé toutes les années de la pire extravagance à organiser son repos : un repos d'idées, puisqu'il était une âme. Sous l'Empire, sous la Restauration, les Cent-Jours et après le second rétablissement de la Monarchie , il possédait et sa doctrine et ses arguments de sérénité.

Le corps dont M. Joubert « ne s'arrangeait qu'à

peu près » était mince, chétif et haut de cinq pieds six pouces.

De petite santé', M. Joubert prenait soin de sa tranquillité, de sa sécurité, de son silence. Il aimait la causerie ; et, plus encore, la rêverie. Parfois, il se taisait et fermait les yeux, afin de laisser son esprit se calmer. Il était sensible, très vite alarmé, nerveux, extrêmement chimérique. Mais il était aussi fort raisonnable et voulait que sa raison fût maîtresse de son émoi. Pour cela, il avait d'ingénieux stratagèmes, qui occupaient une grande partie de son loisir continu. De mouvement, et fût-ce pour écrire, il avouait de la paresse ; mais sa tête ne cessait pas de travailler : elle inventait de beaux et malins systèmes de méditation, qui l'agitaient. Et il vivait dans un trouble perpétuel. Seulement, il prétendait qu'on neùt point à s'en apercevoir. Il méditait à part lui, secrètement, et ne montrait qu'une figure avenante, plaisante, douce, parée de cette bonhomie qui. à ses yeux, était une vertu excellente.

Il avait peur du froid : là-dessus, on le voyait pusillanime. La cravate blanche à maints tours et le col à pointes droites qui l'engoncent, dans son portrait, ne lui suffisent pas : il a encore, à la nuque et sur les épaules, un gros cache-nez de laine qui retombe en torsade et couvre son étroite poitrine. Pauvre de cheveux, il arborait, à la seule pensée d'un rhume, un luxe de bonnets dont Mme de Beaumont s'égayait ; et bientôt, il porta perruque.

D'ailleurs, ses précautions ne nuisaient pas à la juste élégance de son costume. Il veillait à ses dehors et ne choisissait pas avec plus de frivolité le nankin brun de ses redingotes que ses houppelandes, bas de lame, pantoufles et manches ouatées. L'hiver, il se cachait les mains dans un manchon. Il tenait qu'on doit être bien mis, considérant que les hoimnes assortissent presque toujours leurs manières à leur habit.

Ses manières à lui furent constamment aimables et cérémonieuses, avec de l'enjouement.

Il demeurait volontiers à la maison; ?nais il se promenait aussi, la canne à la main, vers la fin du jour, s'il était à la campagne : il aimait le coucher du soleil sur les coteaux de Villeneuve. Sans faire de bruit, songeant tout seul, il regardait le monde apparent s évanouir dans la pénombre et il construisait, pour l'usage de sa pensée, le monde idéal : c'est le monde réel. S'il était à Paris, il rendait quelques visites ; et il allait voir des dames, pour lesquelles il éprouvait un respectueux amour. Il ne méprisait pas le sentiment, bien que la dialectique lui fût chère.

Vieillissant, plus frêle et de moins en moins curieux, il passait la plupart de ses journées dans son lit ; et il avait à portée son crayon, ses carnets. Il recevait, assis, les jambes étendues, habillé d' « un petit gilet fait pour l'attitude » et coiffé d'un bonnet « avec un beau ruban ». C'est ainsi que le vit Madame Victorine de Chastenay ; et, près du

lit de M. Joubert, il y avait M. de Fontanes, en habit de sénateur.

Pendant toute sa vie, il n'a presque pas été de jour sans écrire. Mais il ne publiait pas ses œuvres ; même, il ne les achevait pas. Après sa mort, on a donné un recueil de quelques-unes de ses pensées, non sans les arranger un peu, sans les déranger aussi.

J'ai eu le bonheur d'avoir entre les mains ses papiers. M. Paul du Chayla et Mme Henri de Lander, ses petits-neveux, ont eu la bonté, dont je les remercie, de m' ouvrir leurs trésors et de m accorder leur confiance. Du reste, je le dis avec loyauté : si la lecture de ces papiers, lettres intimes et brouillons de toute espèce, m'avait paru endommager l'image, si agréable déjà, qu'on se faisait de Joubert, je n'aurais plus rien dit de ma lecture. Bien au contraire, dans les quinze ou vingt mille pages de ses carnets et dans les soixante liasses de ces feuillets qui n'étaient pas destinés à nous et qu'il a noircis de son écriture dense, régulière et comme dessinée, je n'ai point remarqué une phrase qui pût faire injure à sa mémoire. J'y ai trouvé le témoignage d'une intelligence admirable et exquise ; et j'y ai trouvé les éléments d'une philosophie qu'on ne distingue, pour ainsi dire, pas dans le recueil imprimé de ses maximes.

Un très grand nombre de pages belles ou jolies avaient échappé à l'intérêt, cependant vif, de son

éditeur, M. Paul de Raynal, gendre de son frère. Et M. Paul de Raynal, négligeant les dates, groupait selon sa fantaisie et, souvent, réunissait dans un même paragraphe des idées que Joubert avait eues à trente ou quarante ans d'intervalle. Or, Joubert a philosophé plus d'un demi -siècle, et durant le demi-siècle où les idées françaises ont été le plus profondément bouleversées. Lui, sans doute, s'était en quelque façon mis à l'écart et de son mieux réfugié en lui-même, assez loin de la tribulation générale. Pourtant, on ne vit pas de 17 5 i à 1894 sans recevoir an moins le contrecoup des événements qui, à plusieurs reprises, modifient l'âme d'un pays. Joubert — et, je crois, vers la fin de son existence — notait ceci : « Quiquonque vit dans des temps incertains a /m au être ferme, invariable dans ses principes, il ne peut pas l'être dans toutes leurs applications ; ferme dans ses plans, dans sa marche, il ne pourra garder toujours ni les mêmes résolutions ni les mêmes chemins. Il faut qu'il abandonne aux vens [cela vent dire aux circonstances) quelques parties de luimême : qu'il laisse flotter ses cheveux et tienne la tête hors d'atteinte. Je le compare à ces gros arbres, à ces noyers dont les rameaux: viennent et vont pendant l'orage, se ployant et se laissant fléchir en haut, en bas, à droite, à gauchi', agités dans toutes leurs feuilles quoique leur tronc reste immobile. Il y a dans cette comparaison une image de moi qui me plaît parce qu'elle excuse en me les expli-

quant des variations que je n'aime ni en moi ni dans les autres. » A la veille et voire au commencement de la Révolution, il a été bel et bien révolu tionnuire, aussi crédule que ses amis ou camarades à de funestes imprudences, fin fin de compte, il aboutit à une philosophie religieuse, tout opposée. Et cette philosophie ne résulte pas du découragement, de l'abnégation mentale : ce n'est pas la déception de l'audace qui a incité Jouberl à retourner sur ses pas. Il ne retourne pas en arrière : il continue d'avancer. Il n'appauvrit pas sa pensée ; il l'enrichit sans cesse : et il l'épanouit, lorsqu'il l'a menée à ses vérités les plus certaines.

C'est le parcours de sa pensée qu'on verra, je l'espère, dans la biographie attentive que je lui consacre. Il mérite qu'on le suive, s'il a cherché la vérité, s'il a cru l'atteindre et si la destinée l'avait placé dans des conditions très difficiles, analogues un peu à celles où nous sommes.

Seulement, sa vérité, Joubert ne l'a point aperçue un beau jour, dans un éclair d'illumination. Il l'a très lentement acquise et par un effort quotidien. Nous n'irons pas vite, en V accompagnant . Il avance à petits pas : et nous devons faire avec lui tous ces petits pas.

j'ai dû tenir compte de tous ses pa/>iers, qu'il a laissés dans un grand désordre : il m'a fallu beaucoup de temps et un zèle de plusieurs années, que le plaisir de la tâche rendait facile.

LA JEUNESSE tik JOSEPH JOUBERT VII

En procédant comme je l'ai fait, il est possible que je n'évité pas tout les inconvénients de la m i nu tir. Mais Jonbert a écrit : « Si je meurs et que je laisse quelques pensées éparses sur des objets important, je conjure au nom de l'humanité ceux qui s'en rrrront les dépositaires de ne rien supprimer de ce qui parotira s'éloigner des idées reçues. Je n'aimai pendant ma vie que la vérité. J'ai lieu de penser que je rai vue sur bien de[s] grands objets. Peut-être un de ces [mots~\ que j'aurai jetés à la bâte... » Ces quelques lignes sont de sa jeunesse. Il faut qu'on soit jeune pour dire : « Si je meurs... » Et, plus tard, de ton plus simple, il n'eût pas invoqué « l'humanité » à propos de lui-même . Moins ardent, et un peu triste, il écrira, le 8 janvier 1815 : « Le ver à soye fie ses coques et je file les miennes. Mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu. » Chateaubriand cite les mots du regret, non les mots de la résignation, quand il publie le premier « recueil des pensées de M. Joubert » en 1838 « Si ; je les ai dévidées ! » ajoutet-il, avec V entrain de son génie, avec la ferveur de son amitié. Je les ai dévidées à mon tour, avec une amitié tardive et avec un soin scrupuleux.

Joubert avait pour moi /' attrait de sa personne originale ; et puis l'attrait de son mystère, car il n'était presque pas connu; et il avait l'étrangcté que lui confère sa pensée qu'il n'a point répandue, que même il a cachée et qu'il a confinée en lui, stérile, isolée, vierge.

// a cherché la vérité, non pas pour la répandre, mais pour la posséder. Il n'était pas un apôtre : il lui manquait, à cet égard, une ou deux qualités et maints défauts ; et peut-être avait-il rencontré, dans sa jeunesse, trop d'apôtres pour imiter leur exubérance. Mais il a désiré, par-dessus tout, d'améliorer son esprit, de réaliser sa perfection. Comme d'autres s'appliquent à peindre ce qu'ils imaginent on à promulguer ce qu'ils découvrent, Joubert a tâché d'être ce qu'il rêvait. Du reste, il aimait la perfection pour elle-même ; et il l'aimait aussi pour les délices qu'elle procure autour d'elle : en somme, il aurait voulu être parfait, par politesse, et par bonté ou charité.

Sun chef-d'œuvre, c'est lui. Nous avons à le connaître comme, d'autres, on n'a seulement qu'à les lire.

Mais, connaître un homme, ce n'est pas l'aborder à l'occasion, noter quelques-uns de ses mots : c'est vivre longuement avec lui. Alors, il n'y a presque plus rien qui soit indifférent ou inutile. Aucun mot ne révèle une âme ; et une âme ne se révèle qu'en tout son détail. Voilà pourquoi je n'ai pas réussi à être court : ce n'est ici qu'un premier tome. Puis, j'avoue que la compagnie de Joubert m'amusa. Puis voudrait-on que le récit d'une existence qui a duré soixante et dix ans put tenir en peu de pages ? Ce ne serait plus la peine de vivre, au jour le jour, tant de jours, avec tant de persévérance !

Enfin, ce n'est point ici Jonbert tout seul ; mais, en quelque mesure, son temps, ses amis. Je sais que les peintures de cette époque ne sont pas rares : mais voici cette époque autour de Joubert.

Et j'avoue que je me suis attardé, avec une opiniâtre et mélancolique patience, à àter à l'oubli, qui nous prend tout, des bribes, quelquefois i?isiqnifiantes, de ce qu'il prend, comme on tirerait d'un tombeau les reliques précieuses et aussi la moindre poussière qui fut enclose avec les reliques. Debemur morti nos nostraquc. Mais, vivre, c'est disputer quelque chose à la mort, en attendant qu'on s'abandonne à elle, qui est la plus forte et peut-être la meilleure.

Les documents que j'ai utilisés sont, principalement, les papiers de Joubert, que m'ont communiqués M. Paul du Chayla et Mme Henri de Lander. Puis j'ai tâché de réunir à cet ensemble les documents épars. M. le marquis de Ségur et M. Paul du Ghavla m'ont, plus d'une fois, aidé dans ma recherche difficile. Je dois beaucoup de pièces intéressantes et inédites aux archives et aux collections de la famille de Noailles, de Mme Eugène Kendu, de Mme Victor Egger et de M. Max Egger, de M. le baron de Barante, de M. La Caille, de M. Félix Chandenier, de M du Sorbier. M. Pasquier m'a guidé dans les Archives de la Haute-Garonne ; M. Lavergne, dans les Archives de la Dordogne. Du reste, les notes, à la fin du volume, indiquent mes références et les objets de ma gratitude. Les pa.piers originaux de Joubert n'ayant pas été classés, je ne les désigne pas à propos de chacun de mes emprunts : et ainsi, les inédits de Joubert dont je n'ai pas indiqué la provenance appartiennent aux archives des deux héritiers de Joubert.

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