‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 367 sur 504 · VAS NOUS · texte numérisé non relu

VAS NOUS

CONCLUSION

Il a fallu, pour comprendre la crise que nous venons de raconter 1, embrasser d’un même regard les événements qui l’entourèrent, le cœur de celui qui s’y laissa conduire, et les exigences de sa pensée, en dépendance étroite de son tempérament.

Depuis 1812, l'heure du renoncement que l’on a cru définitifau projet d’être prêtre, les événements se sont précipités, appels à grands cris de la Providence indignée de cet abandon. En 1812, le petit séminaire de Saint-Malo ferme ses portes: en 1813, Dieu retire à Féli sa fortune en ruinant son père ; en 1814, l’invasion le frappe dans sa patrie; en 1815, c’est l’exil. De ruine en ruine, à travers les décombres de son passé, où le conduit sa destinée ?

Sans doute vers le renoncement. Mais que de fatigue aussi, pour ce cœur devant lequel se ferment toutes les voies du bonheur humain! Perdu dans les détails irritants, en proie aux mille soins, aux incertitudes de sa position nouvelle, s’il a

1. Renan ne l’a pas comprise; il n’a vu dans ce drame intime qu'un prétexte à l'apologie de sa propre conduite, ce qui l’égare au point de le faire disserter trois pages durant de l'influence qu’exerça sur La Mennais le séminaire, dans lequel nous savons qu'il n’est jamais entré. (Cr. l'Etude de Renan, qui précède l'édition du Livre du Peuple, 1 vol. in-18. Paris. Michel Lévy. Nouvelle édition, 1866, PP. 9-11). Sainte-Beuve luimême, beaucoup mieux informé que Renan, et d'esprit plus libre, s'est gravement mépris néanmoins sur la signification véritable d’un cri de colère dont, pour la première fois, quand il écrivit son article, la révélation venait d’être faite au public, lorsqu'il a dit de La Mennais à ce propos, que « dès 1816, il avait déjà proféré entre ses dentsle mot qui éclatera un jour et qui sera le mot de la fin ».Il ne se peut contre-sens plus grave ni plus complet. (Cf. SaINTE-BEUVE, Nouveaux LUNAIS ENT p. 397).

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demandé le mot de l'énigme, tout d’abord, il n’a pas compris. Car il a cherché de douteuses ressources dans des spéculations étranges, il s’est débattu contre la pauvreté ; il a couru Paris, en quête du succès littéraire : il a lutté contre l’obscurité ; il a multiplié les appels à son frère aîné, Jean-Marie : il s'est indigné de sa solitude morale. Vains efforts ! le voilà sans ressources, le voilà seul où Dieu l’a chassé.

Il est seul; mais en lui survit l’unique-passion qui l’anime : dans ce vaste écroulement d’un monde et de tant d’espoirs, si vous savez lire dans ses œuvres, et surtout en lui-même, vous y découvrirez toujours la passion de la liberté. Le joug le révolte et l’indigne; s’il sent sur lui la main de l’homme, il s’emporte et ne se connait plus. Qu’opposera-t-il donc, à cette tyrannie de la force, sinon le pouvoir de l’Église ? Où se réfugiera sa haine de toute puissance de la terre, sinon dans indépendance du Chrétien ?

Ainsi les faits, son cœur troublé, sa pensée que le joug offense, le trainent au pied de lautel.

Y goûtera-t-1l le bonheur ? Non point cette félicité dont, après une vie d'épreuves, le Chrétien espère qu’un jour il jouira, s’il a bien vécu; mais ce bonheur humain auquel, en véritable romantique, il n’a jamais su renoncer ? Pour lui, ses landes ont toujours les voix qui charmèrent sa première enfance, et les affections de la terre des douceurs que rien ne remplace. S'il faut s’en priver à jamais, certes, nul bonheur ici-bas n’existera jamais pour lui. Mais d’ailleurs, s’il retourne au monde, comment pourrait-il oublier les appels qu'il a entendus ? Il n’y trouvera non plus que sa misère et ses regrets.

Témoin de ses succès d’apologiste, abbé Carron tranche le débat entre les sollicitations du monde et l'appel impérieux de Dieu.

Il est donc prêtre. A quelle dépendance étroite se trouve brusquement soumis cet indomptable ennemi du joug, ce passionné de liberté! Que d'hommes, que de « laquais-prêtres » vont pouvoir, pense-t-il, se mêlant de sa destinée, imposer leur vouloir tyrannique à la fantaisie journalière du romantique impénitent ! Déjà même, la vie qu'il mène en commun chez l’abbé Carron, greffe les menues contrariétés, ces grands sujets d’irritation, sur l’amère désillusion que cause le silence de Dieu ! Il gémit, il proteste, il s’emporte contre l’irrévocable vœu: délire d’une imagination furieuse de retrouver le joug

de l’homme, où l’on s'était bercé du rêve d’être seul à seul avec Dieu. ?

Ces chimères étaient guérissables et se sont en effet guénes. L’exeat auquel il tient tant va lui rendre la liberté; : vienne le succès, et à la Chenaie,il jouira de tout le bonheur | dont il aurait jamais pu jouir. À ce malade, l’abbé Carron a donné, par sa décision, vingt années de santé morale. Quel | médecin fit jamais mieux ?

Osons dépasser cependant ces exigences du romantique en quête du bonheur humain. Regardons plus loin et plus haut. C’est notre héros tout entier qui survit sous l’habit du prêtre, Ce catholique sous condition, tant qu’il trouvera dans l'Église son point d'appui pour tenir tête au pouvoir politique et civil, n’en doutons point, sera son homme. Mais que, dans l’ardent combat de Féli contre tous les pouvoirs humains, la suprême autorité morale ait un jour à se prononcer; si, chargée des destins de l'Eglise, dominant de haut l'horizon, patiente, ayant les promesses; parce qu’elle doit tenir compte d'opportunités dont jamais romantique ne s’inquiéta; elle croit devoir sinon donner tort, du moins imposer silence à l'ennemi de tout pouvoir humain ; elle perdra d’un seul coup, avec l'unique raison d'être que lui prêtait la passion de Féli, son rayonnement divin à ses yeux. En elle, il ne verra plus qu’une forme dissimulée de la tyrannie politique : et ce révolté contre l’homme trouvera dans sa désillusion un motif suffisant de cesser d’être catholique. Alors, seul à seul avec Dieu, comme il l'avait rêvé jadis, entouré d’étranges disciples, en guerre avec les deux pouvoirs, il réalisera pleinement, pour l'édification des hommes, les destinées du romantisme religieux dont il est à la fois chez nous le promoteur et la victime.

Mais si, détournant nos regards de ces effets lointains encore, nous les reportons sur l’époque que vient d'atteindre ce récit, nous n’y trouverons pas, je pense, de raisons d’accuser le sort. C’est bien rarement dans la joie que naissent les œuvres puissantes : l’Æssai sur l’Indifférence était de ces œuvres là.

CCE PREMIER VOLUME rase DE L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

MARECHAL. — La Jeunesse de La Mennais. RAS See 4

Un trait dominant se dégage à la fois de la vie et des écrits de Félicité de La Mennais, à l’époque où nous sommes arrivés : la passion de l’indépendance. Elle a provoqué sa fureur à l’époque où, brusquement, il s’est vu « attaché au poteau où l’on avait rivé sa chaine » ; elle le fait s’épancher violemment, dans sa corre spondance, contre l’épiscopat tout entier !, et contre le pouvoir civil; elle explique son insistance à réclamer son exeal ; elle est l’âme des nombreux articles que, de 1814 à 1817 il publie dans le Mémorial. Sous les idées libérales l’expérience révolutionnaire a fait sentir à sa famille et par conséquent à lui-même la tyrannie philosophique et l'oppression jacobine ; c’est pour cela qu'il les combat. Parce qu’elles identifient la force-et le pouvoir,

la tyrannie et l’autorité, les doctrines philosophiques, et celles

même de J.-J. Rousseau, qui conduisent involontairement leurs disciples au matérialisme et à l’athéisme, sont l’objet de sa haine sans merci : ce sont des doctrines oppressives?, et soit qu’elles substituent la fausse sagesse à la charité chrétienne ?, soit qu’elles cherchent à abolir l'observation du

1. Par exemple, lorsque l'abbé Le Gonidec vient d’être nommé évêque de Saint-Brieuc, il s’empresse de faire passer à Jean-Marie cette note inédite, peu flatteuse pour le nouveau prélat : « Voici ce que de longs et fréquents rapports m'ont fait juger du caractère de M... C’est un saint ecclésiastique, mais d’un esprit très borné, très étroit — et si minutieux en affaires spirituelles et temporelles, que je ne puis concevoir comment il pourrait entreprendre l'administration d’un diocèse — par sa fréquentation habituelle des hommes de la petite Église, s’il ne s'est pas totalement laissé entraîner dans cette secte, il a du moins été fortement ébranlé — un de ses intimes amis nous a dit que, malgré le dépérissement de sa santé, il n'avait pu se décider à venir en France, tant il y trouvait d'embarras pour sa conscience. » Et il résume tous ces commérages : « Imaginez une bonne sœur mitrée, voilà l’homme. » (Suite inédite à la lettre Blaize, t. I, p. 290, 14 août 1817.)

2. Cf. l'art. De l'influence des doctrines philosophiques sur la société. Mémorial relig., polit. et litf., n° CXI, p. 144.

3, Sur les Vies des Justes de l'abbé Carron. Mémorial, n° CXLI, pp. 563-564.

dimanche !, c’est toujours, par une diminution de la spiritua- | lité dans l’homme, l’oppression de l'humanité qu’elles prépa- | rent. Si le clergé doit être propriétaire?, c'est parce que, | véritable représentant et seul organñe autorisé de la spiritualité dans le monde social, il ne peut, en face du pouvoir civil, protéger la liberté humaine, que s'il est véritablement libre lui-même, indépendance dont il ne peut jouir qu'en possédant. Un Tabaraud, qui veut faire du mariage un acte purement civil, favorise l'oppression et fait le jeu de la philosophie en matérialisant, si j'ose dire, une institution que l'Eglise a sanctifiée 3; et que penser de celui qui invoque contre le Pape les libertés de l'Eglise gallicane, et nie sous ce couvert la validité du Concordat, sinon qu’en affaiblissant autant qu’il est en lui l'autorité pontificale, il tend à préparer un état de choses qui livrerait l’épiscopat et le clergé tout entier sans défense à la tyrannie du pouvoir politique et civil ? Que penser enfin de ceux qui veulent établir le monopole de léducation en faveur de l'Etat? sinon qu'ils tendent à favoriser une oppression des consciences sans nul précédent dans l’histoire ?

Ainsi, avec un sûr instinct, sous les formes diverses qu’il revêt, sous les fausses apparences dont il se voilé, le descendant des Malouins poursuit sur tous les terrains un seul ennemi toujours renaissant, la tyrannie. Et s’il s'attache d’une ardeur si vive et si passionnée au christianisme catholique, au catholicisme intégral, à l’ultramontanisme, c’est qu'il y voit, c’est qu’il y sentla seule barrière contre laquelle tous les efforts de la tyrannie devront à jamais se briser. Déjà son cri de guerre, son cri de chrétien est celui qu'il | lancera plus tard : Là où est l'esprit de Dieu, là aussi est.la | liberté.

Si le sort de la liberté est lié à celui de la religion en France, la question qu’il faut résoudre avant toutes les autres, n'est-ce pas celle de la vie religieuse ? Et si le mal de P7ndifférence en matière de religion semble, après la Révolution |

1. Sur l'Observation du Dimanche, Mémorial, n° CXLII, pp. 571-572.

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