CHAPITRE II
La famille.
Origines. — La noblesse des Bonaparte. - — - Leurs biens et leur influence. — Le père et la mère de Napoléon. — Caractère de Charles. — Beauté de Letizia. — Sou ignorance. — Sa fermeté virile. — Son avarice. — Tendresse pour ses enfants. — Sévérité. — Les études de Charles Bonaparte. — Ses relations avec Paoli. — Séjour à Corte. — Proclamation à la jeunesse corse. — Il se rallie à la France. - — - Régnier du Tillet, Jadart, Pichon, du Rosel de Beaumanoir. — Liaison avec Boucheporn et Marbeuf. — Député de la noblesse. — Services rendus par Marbeuf. — Reconnaissance de Napoléon. — Les colonels Marbeuf et d’Ambrugeac. - — Naissance de Napoléon (15 août 1769). - — Son prénom. — - Réfutation des arguments qui lui attribuent l’acte de baptême de Joseph. — Minanna Saveria. — Gertrude et Nicolas Paravicini. — Les Arrighi. — - André Ramolino. — Les Ornano. — Les Giubega. — Le parrain de Napoléon. — Mammuccia Caterina, la dame Saveria, Camilla Ilari la nourrice, Ignazio et Jeanne Ilari, Faustine Tavera, le commandant Poli.
Napoléon a dit que la maison de Bonaparte datait du 18 brumaire et qu’il devait toute sa fortune à son épée et à son amour du peuple, qu’il était de ces hommes
Qui sont tout par eux-mème et rien par leurs aïeux.
Mais sa famille était une des plus anciennes de l’île de Corse.
Elle venait d’Italie. Napoléon racontait volontiers que les Italiens le tenaient pour compatriote et qu’au mariage de sa sœur Pauline avec le prince Borghese ils se répétaient : « C’est entre nous, c’est une de nos familles. » Il ajoutait que lorsque le pape consentit à le couronner, certains cardinaux déclarèrent, pour triompher des scrupules du parti autrichien,
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que le pontife se vengeait ainsi des Gaulois et imposait aux barbares un chef italien.
Y a-t-il une communauté d’origine entre les Bonaparte de Trévise et les Bonaparte corses ? Lorsque Napoléon entra vainqueur dans Trévise, les magistrats lui présentèrent des actes qui prouvaient que des Bonaparte avaient joué un petit rôle dans leur cité. Joseph parlait avec complaisance des Bonaparte trévisois, et Joséphine, bien qu’elle n’eût pas compris la filiation développée par son beau-frère, s’écriait très ridiculement, dans un accès de colère contre l’empereur de Russie, que Napoléon était déjà grand seigneur et depuis plus de cinq cents ans prince de Trévise lorsque les ancêtres du tsar étaient gens de rien.
Il est plus probable que les Bonaparte descendaient d’une famille patricienne de Florence. Lucien disait qu’ils étaient de souche toscane, et Joseph, que Napoléon surnommait par plaisanterie le généalogiste de la maison, assure sérieusement en 1790 qu’un de ses aïeux fut au xie siècle exilé de la République florentine parce qu’il donnait de l’ombrage.
Une branche de la famille florentine s’établit à San Miniato et une autre à Sarzane. Un des membres de la branche de San Miniato est le Jacopo Buonaparte qui raconta le sac de Rome auquel il avait assisté. Le dernier rejeton fut le chanoine Philippe. Il eut des relations avec les Bonaparte de Corse. L’archidiacre Lucien fut son hôte. Charles lui rendit visite lorsqu’il vint passer son examen de docteur en droit à l’Université de Pise. Au milieu de la campagne d’Italie, le 29 juin 1796, Napoléon coucha chez lui et il poussa de grands éclats de rire lorsque Philippe le pria d’user de son influence pour faire canoniser un Bonaparte déjà béatifié par le Saint-Siège. Cinq ans plus tard, le premier consul demandait à Murat si l’abbé de San Miniato vivait encore. Mais l’abbé était mort le 10 décembre 1799 en léguant ses biens, que les Bonaparte avaient autrefois convoités, à un parent du nom de Buonacorsi. En 1802, ce Buonacorsi demandait la protection du premier consul sans s’expliquer davantage; Napoléon renvoya la
requête à Marescalchi pour savoir « ce que demandait cet individu ».
La branche de Sarzane compte parmi ses membres des notaires, des syndics, des prieurs des Anciens. Charles Bonaparte avait, disait Letizia, trouvé chez un habitant de Sarzane, Londinelli, des papiers de famille en grand nombre.
C’est de Sarzane que les Bonaparte seraient venus en Corse. Un François Bonaparte s’établit dans l’île au commencement du xvic siècle. Puis se succèdent de père en fds : Gabriel, qui relève les tours d’Ajaccio en 1567, Jérôme dit le Magnifique, François II, Sébastien, Charles-Marie, Joseph Ier, Sébastien- Nicolas, Joseph II, et Charles-Marie qui eut de Letizia Ramolino cinq fils, Joseph, Napoléon, Lucien, Louis, Jérôme, et trois filles, Marianna, Caroline et Pauline.
Alliée aux Ornano, aux Colonna, aux Costa, aux Bozzi, la famille était une des plus notables d’Ajaccio. Jérôme le Magnifique, le premier Bonaparte qui soit né en Corse, chef élu du Conseil des anciens, député auprès du Sénat de Gênes, porte dans les protocoles le titre de patrice florentin et a été qualifié « egregius Hieronymus de Buonaparte, procurator nobilium ». François II commande la cité en 1626. Sébastien est traité de « magnifions et nobilis vir ». Charles-Marie, Joseph, Sébastien-Nicolas, Joseph II sont membres du Conseil des anciens. Joseph II obtient du grand-duc de Toscane la reconnaissance de ses privilèges : un acte du 18 mai 1757 confirme ses lettres de noblesse, et un autre, du 28 juin 1759, ses droits au patriciat. Charles-Marie obtient pareillement des lettres patentes de l’archevêque de Pise, du 30 novembre 1769, qui le qualifient noble et patricien, ainsi qu’un arrêt du Conseil supérieur de Corse, du 13 septembre 1771, qui déclare sa noblesse prouvée au delà de deux cents ans, et les actes de baptême de ses enfants le nomment « illust rissimo signor » et « nobile del regno ». La famille avait scs armes reproduites sur la porte de sa maison et sur la sépulture qu’elle possédait dans la paroisse : couronne de comte, écusson fendu par deux barres et deux étoiles avec les lettres B. P. qui signifient Buona
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Parte, le fond du blason rougeâtre, les barres et les étoiles bleues, les ombrements et la couronne jaunes.
Le premier général de la Révolution appartient donc à la caste des « aristocrates », et lorsque Boulay de la Meurthe proposa sous le Directoire le bannissement de tous les nobles, Tallien combattit cette motion en demandant si le conquérant de l’Italie pourrait n’être citoyen que par exception. Mais Bonaparte, par bonheur pour lui, était de noblesse trop petite et trop obscure pour éveiller le soupçon. On ne songeait guère qu’il était un ci-devant, et bien que YÉtat militaire de la France l’eût cité sous le nom de Buonaparte, personne ne se récriait lorsqu'on 1794 l’élève du roi et boursier de Louis XYI se disait « non noble ». Sous le Consulat, des gens qui, par manière de jeu, énuméraient les généraux de l’ancienne noblesse qui servaient dans l’armée de la République, citaient les Pully, les Grouchy, les Rochambeau, les Baraguey d’Hilliers, et oubliaient le plus glorieux de tous, le Corse Bonaparte. Lui-même ne remarquait-il pas que, s’il eût été de plus haut parage, il aurait été frappé de proscription ou de nullité, ou du moins, qu’il n’aurait pas obtenu la confiance, n’aurait pas commandé les armées, et, s’il les eût commandées, n’aurait pas osé faire tout ce qu’il a fait?
À la noblesse des Bonaparte s’ajoutait un peu d’aisance et d’influence locale. « Il n’y a pas de richesse en Corse, disait Joseph, et les plus riches particuliers arrivent à peine à vingt mille livres de rentes : mais, comme tout est relatif, notre fortune est une des plus considérables d’Ajaccio. » Les Bonaparte possédaient en effet, à la veille de la Révolution, du chef des Ramolino, une maison sise dans le faubourg, à l’endroit dit Sainte-Catherine, le clos de la Torre-Vecchia au Campo dell’ Oro, quelques vignes au vignoble du Vitullo, et, du chef des Bonaparte, la maison paternelle de la rue Saint-Charles et la maison Boldrini, la propriété de Milelli, les vignes de la Sposata et de la Casetta au territoire de Bacciochi, la vigne de Candia, la terre des Salines et celle de la Pépinière, le moulin de Bruno, des biens fonds à Ucciani, à Bocognano et à Bastelica.
Ils avaient donc de l’influence non seulement dans la ville, mais au dehors, en des lieux où la population était vigoureuse et résolue. Appuyée par les gens de Bocognano et de Bastc- 1 ica , la famille pouvait jouer un rôle. La plupart lui furent toujours dévoués. Ils entouraient Napoléon dans l’expédition de la Madeleine et ils le sauvèrent à Bonifacio. Ils se souvenaient qu’une de ses aïeules, une nanna de l’officier, était native de Bocognano. En 1793 un grand nombre d’entre eux se rallièrent aux Bonaparte et firent cause commune avec eux contre Paoli. Le représentant Lacombe-Saint-Michel écrivait que ces deux communes s’étaient coalisées pour repousser les paolistes et avaient juré de vivre et de mourir françaises. Ce sont, disait Napoléon au Directoire, les cantons qui ont montré le plus d’énergie.
Le père de Napoléon, Charles-Marie Bonaparte, passait en Corse pour un cavalier accompli. Il avait l’extérieur le plus avantageux, les traits du visage fins et réguliers, la physionomie agréable et pleine d’expression, la taille haute, la tournure élégante, une tenue toujours correcte et soignée. L’abbé Chardon, le premier maître français de Joseph et de Napoléon, le jugeait superbe. Sa femme disait qu’il était bel homme et grand comme Murat. Intelligent, spirituel, instruit, il s’exprimait avec beaucoup d’aisance, et ses compatriotes le qualifiaient d’éloquent. Pour un Corse de ce temps-là, il savait très bien le français. Il maniait facilement, non sans négligences, le vers italien : il fit contre la religion de petites pièces dans le goût de Voltaire; en un sonnet à son beaufrère Paravicini, il chante l’amour « le grand monarque » à qui les cœurs, même les plus fiers, ne refusent pas hommage, et aux noces de Marbeuf, en un autre sonnet, il prédit au vieux général un fils qui serait le vrai portrait de son père et suivrait avec éclat la carrière des siens.
Les Bonaparte ont traité Charles de prodigue. A les entendre, il aimait trop le plaisir, le luxe, la représentation, pour administrer sa fortune et veiller à l’éducation de ses