LXXXI. Souvenirs d’un cadet de Brienne
En 1788, après la suppression de l’école militaire de Paris, les cadets-gentilshommes furent répartis dans les deux collèges de Brienne et de Pont-à- Mousson. À Brienne allèrent les aspiranls au génie; à Pont-à-Mousson. les aspirants à l'artillerie. L’auteur de ces souvenirs, qui venait de Tournon, se destinait au génie et resta plus de trois ans (1788-1792) à Brienne. Il nous présente dans son récit, non pas la petite école, mais la grande école, comme disaient les élèves. La compagnie des cadets-gentilshommes à laquelle il appartenait, n'était pas, écrit-il sous la discipline des moines et n’avait pas de conlact avec le reste des écoliers. Elle était commandée par un ancien sous-aidc-inajor de l’Ecole militaire de Paris, M. de Pernon, « vieux capitaine d'infanterie et rien de plus », assisté du capitaine des portes Hanicle. « Les Minimes avaient seulement l’administration matérielle de la compagnie; ils pourvoyaient à sa nourriture, à son habillement. Nous professions peu de respect pour ces moines et nous ne reconnaissions nullement leur autorité. Cependant c’était un moine, Je Père Àvia, qui nous gardait pendant les études. Le Père Kehl était professeur d’allemand. Nos autres professeurs étaient des bourgeois : celui de mathématiques, M. Verkaven; celui de fortifications, M. Marteau et le professeur de dessin proprement dit, M. Léon. Nous nous trouvions souvent en contact avec un maître de quartier à la petite école, qui depuis a joué un malheureux rôle, le pauvre général Berton. » L’école de Brienne, telle qu’elle est retracée dans ces Mémoires, n’est donc nullement l’école où Bonaparte passa son enfance. Mais ce fragment d’autobiographie est le seul document de quelque étendue que nous ayons sur l’établissement des Minimes et il contient de précieux détails sur les écoles militaires de la fin du xviii0 siècle. Plusieurs traits répugnent et rappellent les vilains endroits des Confessions de Rousseau. D’autres, malgré leurs longueurs et les négligences du style, se lisent avec agrément. Et qui sait si le jeune Bonaparte n'alla pas en promenade au village d’Arsonval, comme notre cadet, et n’éprouva pas sur la grande route de Bar-sur-Aube les mêmes sensations de fraîcheur et de bicn-Otrc ?
« Y... fut de tous mes camarades celui avec qui je conservai la liaison la plus intime. Ce fut lui qui fit toutes les avances; car, loin de me sentir aucun penchant pour lui, j’éprouvais plutôt une sorte d’éloignement. Plus âgé que moi de trois ans, ayant été à l’École militaire de Paris, l’égalité entre nous n’élait pas parfaite. Aussi je l’évitai, bien loin de le chercher. Mais lui me cherchait toujours, au point que M. de Pernon, craignant qu’il n’y eût de sa part autre chose que de l’amitié, me prit un jour à part pendant une récréation et me dit brusquement et sans aucun préambule : « Cadet, ne fréquentez plus M. de V...; si vous continuez à le fréquenter, je serai obligé d’écrire à
vos parents ». Je cherchai plus que jamais à éviter Y...; mais comme, de son côté, il cherchait sans cesse à se rapprocher de moi, notre liaison s’est formée je puis dire malgré moi. Les soupçons de M. de Pernon étaient du reste bien mal fondés; jamais V... ne m'a fait une proposition déshonnête. Je n’en puis dire autant de tous mes autres camarades, car les vices de Tournon existaient à un plus haut degré peut-être encore à Brienne.
Ces habitudes vicieuses étaient répandues parmi les élèves de Tournon d’une manière effrayante. Les plus sages n’en étaient pas exempts. Outre les commodités où l’on trouvait, malgré toute la surveillance et les précautions des supérieurs, le moyen de se réunir pour se livrer à ces infâmes plaisirs, on trouvait encore le moyen de se les procurer sous les tables d’études, sous les tables de jeu, car nous avions la permission de jouer le whist, le reversis, le boston. Sous les tables, dis-je, et sans que le jeu fût interrompu, les plus effrénés, et c’étaient quelquefois d’ailleurs les meilleurs sujets, trouvaient le moyen de se satisfaire. Je n’ai bien su tout cela que quand j’ai été un peu grand, dans la dernière année de mon séjour. Cette sale relation d’élève à élève s’appelait faire des immodesties-, c’était le terme officiel. Jamais aucune proposition ne m’a été faite; j’y aurais résisté sans doute, comme je résistai au penchant qui aurait pu me porter au vice solitaire par la sage précaution que mon père avait prise de me prévenir et de m’instruire de tout un peu avant que l’âge eût fait naître en moi les désirs, mais à une époque cependant où je pouvais le comprendre. Il prit son texte de l’exemple de mon cousin F***, tellement livré à ce vice à Sorèze qu’il en tomba malade au point qu’on fut obligé de le renvoyer chez lui. L’horrible habitude était tellement invétérée et devenue irrésistible qu’on fut forcé de lui lier les mains dans son lit, ce qui ne l’empêcha pas de mourir misérablement au milieu de sa famille. Ce tableau peint comme mon père savait peindre, les principes religieux que le P. Verdet, mon confesseur, m’inspirait, me préservèrent complètement et des habitudes solitaires et des habitudes deux à deux.
Ce vice était commun à toutes les Ecoles militaires. Il n’est pas étonnant qu’il régnât à l’Ecole militaire de Paris qui se recrutait dans les autres. Les élèves de chacune de ces dernières avaient à Paris leur sobriquet sous ce rapport. C’étaient les indécents de Tournon, les nymphes de Brienne, etc.
Ces heureuses épithètes réunies à l’Ecole de Paris, et plus tard dans les compagnies de cadets de Brienne et de Pont-à-Mousson, y formaient un véritable cloaque sous le rapport des moeurs. Les conversations étaient habituellement très licencieuses; il y avait un argot tout particulier pour ces matières; chaque chose, chaque acte avait son nom que je n’ai jamais retrouvé depuis nulle part. L’âge, qui aurait fait disparaître ces habitudes d’enfance, s’il s’était trouvé d’autre moyen de satisfaire les besoins de la nature, ne faisait que leur donner plus de force. Je n’ai pas été à l’abri des propositions ni même des tentatives sur ma personne; mais j’ai toujours résisté et, comme je viens de le dire, je suis sorti de Brienne aussi pur que de Tournon, quoique, dès la première année que j’y passai, la nature eût parlé clairement et énergiquement. L’image de mon cousin mourant n’aurait sans doute pas suffi pour me retenir parce que je voyais de mes camarades constamment livrés à ces excès et qui se portaient fort bien : les principes de morale et de religion vinrent à l’appui et enfin je me sauvai.
La preuve qu’il ne manquait que l’occasion pour transformer ces habitudes en d’autres plus naturelles, c’est ce qui arriva à une jeune fille qui servait à l’infirmerie. Nous la voyions quand nous étions malades ou indisposés. Il me semble que nous la rencontrions aussi quelquefois dans la maison ailleurs qu’à l’infirmerie. Elle était grasse, fraîche et jolie; l’embonpoint très proéminent de sa poitrine m’avait souvent frappé et faisait assez fortement palpiter mon cœur quand je la rencontrais ou seulement quand son souvenir venait se retracer à moi, ce qui arrivait assez fréquemment. Il paraît qu’elle avait fait une im-
NOTES ET NOTICES
pression plus vive encore sur notre sergent-major Des Roys. C’était un garçon de vingt ans, fort et vigoureux, ayant à l’excès cette surabondance de santé ordinaire à son âge, qui lui causait de violents maux de tète, ce qui donnerait lieu de croire qu'il n’était point livré aux infâmes habitudes si communes parmi ses camarades. Il jugea apparemment que Nanette (c’était le nom de la jeune fille) aurait un remède pour ses maux de tète. Par continuation des usages de Paris, le sergent-major pouvait sortir seul. Il s’entendit avec Nanette et il arriva qu’un jour d’été, dans un grand champ de blé prêt à être moissonné, la pauvre Nanette devint grosse. Quand sa rotondité ne lui permit plus de le cacher, ce fut un grand scandale dans la maison; et cependant il faut rendre justice aux bons Minimes, ils n’étaient pas faciles à scandaliser. L’infirmière en chef n’était pas très scandalisable non plus; quoique n’étant plus jeune, le bruit courait qu’il lui arrivait souvent avec le Père X*** ce qui avait perdu la pauvre Nanette, mais qu’elle et le Père étaient plus heureux ou plus prudents. Malgré le penchant à l’indulgence, il fallut pourtant éloigner au moins l’objet du scandale. La pauvre Nanette fut renvoyée. Je ne sais qui prit soin de son enfant ni ce quelle est devenue. Il me semble pourtant me rappeler confusément que le sergent-major prit des mesures pour lui assurer un secours. Quant au sergent-major, il me semble qu’on ne fit semblant de rien; les choses se passèrent comme si Nanette eût fait l’enfant toute seule. Seulement le règlement fut modifié et la faculté de sortir seul fut retirée aux sergents-majors. Je crois que celui-ci quitta l’école peu de temps après la naissance de son fils aîné, mais sans que sa sortie eût rien de commun avec la naissance ou la procréation de cet enfant. Je l’ai perdu de vue depuis sa sortie et j’ignore absolument ce qu’il est devenu. J'ai pourtant une idée confuse qu'il a émigré et qu’il est passé au service de Bavière.
Tout cela se passa fort paisiblement : il me semble que, si pareille chose fût arrivée à Tournon, c’eût été un bien autre scandale; mais aussi on prenait des mesures pour que pareille chose n’arrivât pas; jamais nous ne voyions une fille ou femme d'une figure passable. On ne mettait pas les étoupes près du feu.
Nous nous occupions un peu de Révolution. Je n’ai pas besoin de dire que nous étions tous aristocrates. Gentilshommes, élèves du roi, commandés par un vieux capitaine qui avait fait les guerres du Hanovre, nous ne pouvions manquer de nous déclarer ennemis de la Révolution. Je me rappelle pourtant que moi, dans mon intérieur, j’applaudissais aux principes sur lesquels elle s’appuyait; je les trouvais grands, beaux et justes; mais je gardais ces sentiments pour moi et je professais extérieurement les principes de mon chef et de mes camarades. Cependant nous prîmes la cocarde tricolore quand il fut ordonné de la prendre.
En 1790, nous célébrâmes la Fédération avec la garde nationale de Brienne. Le comte de Brienne, sorti depuis peu du ministère de la guerre en même temps que son frère, l’archevêque de Sens, de l’emploi de principal ministre, avait été nommé maire du bourg. Il se prêtait à la Révolution dont il adoptait ostensiblement les principes, et il présida le 14 juillet 1790 à la fédération dans la commune. La garde nationale prit les armes. Son colonel était le bailli qui en même temps magistrat-guerrier-citoyen et poète, avait composé un chant patriotique sur l’air : Malgré la bataille qu'on donne demain. La compagnie de cadets-gentilshommes prit aussi les armes et fraternisa avec la garde nationale. Une pluie à verse (je crois qu’il plut ce jour-là dans toute la France) n’effraya ni la compagnie de cadets ni la garde nationale. On se réunit à l’église du bourg où le curé célébra la messe. Je me rappelle que, pendant cette messe, M. de Brienne lisait un journal, ce qui me scandalisa beaucoup. Après la messe, toujours par une pluie battante, nous montâmes au château où M. de Brienne avait fait servir dans l’orangerie un très bon repas pour la garde nationale, la compagnie de cadets et tous les fonctionnaires, grands et
petits, de la commune. Les armes furent déposées le long des murs de l’orangerie, et l’on se mit à table où l’on dîna copieusement et gaiement. Ce fut pendant le repas que le bailli chanta sa chanson patriotique; mais, soit qu’il eût voulu économiser les rimes en ne rimant que deux vers sur quatre, soit que do deux vers il n’en eût fait qu’un, voici comment elle était prosodiée, car je me rappelle le premier ou le second couplet :
Soldats patriotes, braves citoyens,
Ce jour mémorable a brisé nos liens;
Nous avons juré une sainte union,
C’est pour maintenir la constitution.
Il y avait un couplet pour nous dont je ne me rappelle que le commencement :
Les enfants de Mars viennent parmi nous;
Jouissez, Messieurs, ce concours est bien doux.
Après dîner, M. de Pernon nous ramena, tambour battant, à l’école, et quand nous eûmes déposé nos armes, on nous fit changer de bas et de souliers, et l’on nous lâcha dans le bourg, pour aller chercher et conduire au château chacun une ou plusieurs dames pour le bal qui allait y avoir lieu. Je fus envoyé chez M”0 Grenet dont le mari était receveur ou des contributions ou de l’enregistrement ou de je ne sais quoi. La toilette de Mme Grenet n’était pas finie. J’en vis la fin. Elle n’était même pas très avancée, car il restait encore à changer de chemise. Mme Grenet passa, pour faire cette opération, dans un coin de la chambre ou dans une alcôve où je ne vis pas tous les trésors qu’elle dut sans doute découvrir; mais il me semble que j’aurais bien pu les voir un peu, pour peu que j’eusse osé regarder, et certes cela en valait bien la peine, car Mrae Grenet était encore assez jeune et très fraîche. Mais les bonnes leçons de Tournon et une excessive timidité m’empêchèrent de lever les yeux. Cette toilette était fort difficile à terminer; il y eut plusieurs fois quelque chose à arranger aux jarretières; je ne pus m’empêcher de voir une jambe fine et rondelette, d’entrevoir même une peau bhn blanche au-dessus du bas. Bonne madame Grenet! Dans votre vertu, vous fiiez-vous à mon inexpérience? Ou, au contraire, attendiez-vous quelque chose de ma jeunesse? L’occasion était bien belle : un jeune homme tout neuf et dont la discrétion était assurée par sa position; s’il se fût passé quelque chose entre lui et vous, une fois rentré à l’école, qui l’aurait osé dire? Oui, l’occasion était bien belle; mais il ne se passa rien, je dois l’avouer. Je sortis pur et sans tache de chez Mme Grenet, lui donnant le bras. Il me semble qu’elle dut concevoir une mince opinion de moi. Où était pendant ce temps-là M. Grenet? En vérité, je n’en sais rien; je ne me souviens pas de l’avoir vu ni d’avoir un instant pensé à lui; il devait cependant n’être pas bien loin; il vint aussi au bal.
Chacun de MM. les cadets arriva, menant comme moi sa danseuse. Je ne dansais pas trop mal, mais j'étais si timide que j’osais à peine inviter une dame ou une demoiselle. Il y avait au château, et par conséquent au bal, une toute jeune femme qui venait d’épouser le comte Charles de Brienne, neveu ou cousin du comte de Brienne. Elle avait treize ans et demi, et il y avait six semaines qu’elle était mariée, jolie, je n’en sais plus rien, mais elle faisait sur moi, et probablement sur les autres cadets aussi, l’effet d’une divinité. Le bal aurait bien duré deux jours que je n’aurais jamais osé la prier à danser. M. de Pernon, qui m’aimait bien et qui me considérait comme un des meilleurs sujets, voulut me procurer l’insigne honneur de danser avec elle; il me présenta a elle et l’invita pour moi. Jamais de ma vie je n’ai eu si peur et, comme le lièvre de La Fontaine,
Je crois mOmc qu’en bonne Toi
La dame avait peur comme moi.
NOTES ET NOTICES
Ce qui est sur, c’est que clans les moments où nous ne dansions pas, nous ne disions rien ni l’un ni 1 autre. Enfin, elle se lance et me dit d’un ton peu assuré : « Aimez-vous la danse, Monsieur? — Assez, Madame ! » fut ma réponse et le dernier mot qui fut prononcé entre nous pendant toute la contredanse
Elle ne parla plus, je ne lui dis plus rien;
Ainsi se termina ce brillant entretien.
Pendant plusieurs jours l’idée de M"'e Grenet et celle de la jeune comtesse Charles se succédaient alternativement dans mon esprit et m’occupaient assez agréablement.
Vingt-neuf ans après, en 1819, j’ai eu occasion de passer par Brienne. Je m’y suis arrêté exprès pour parcourir le pays, m’informer des personnes que j y avais vues, des événements qui avaient pu s’y passer. Je ne retrouvai plus les bâtiments de l’Ecole; ils avaient été vendus et démolis, et l’emplacement était labouré. Je ne pus trop savoir ce qu’étaient devenus mes professeurs, M. Marteau, M. Léon. On me dit que Mme Grenet était veuve et dans la misère. La comtesse Charles habitait le château qui lui était échu après la mort, violente ou naturelle, de toute la famille de son mari. J’eus envie d’aller la voir; mais je pensai que c’était un compliment peu agréable à une femme que de lui rappeler qu’il y a déjà vingt-neuf ans qu’elle dansait. Je n’y allai point. Je me contentai de parcourir le pays à cheval pendant quatre heures : les choses changent aussi, mais moins que les personnes.
Revenons en 1790. Quelque temps après ce bal, peut-être l’année suivante, nous eûmes une autre occasion de nous trouver en armes avec la garde nationale. M. de Brienne avait reçu en présent du roi Louis XVI deux pièces de canon qu’il avait placées sur la terrasse de son château. Le bruit se répand un beau jour que la garde nationale de Troyes vient pour enlever ces canons. Aussitôt grande rumeur. La garde nationale de Brienne prend les armes pour défendre les canons de son ancien seigneur, devenu son maire. La compagnie des cadets fut invitée à se joindre à elle. M. de Pernon nous fait prendre les armes. Nous étions enchantés. Comme la meilleure défense est la défense offensive, il fut bientôt décidé que nous n’attendrions pas l’ennemi, que nous marcherions au-devant de lui. La garde nationale qui, à la Fédération, avait pleinement usé de son droit en prenant la droite et le pas sur nous, nous céda cet honneur quand il s’agit de marcher à l’ennemi, et nous formâmes l’avantgarde.
M. de Pernon passa le cordon de sa canne autour d’un bouton du revers de son habit, le bout de la canne dans le retroussis, tira son épée et se mit à notre tête. M. Hanicle, capitaine des portes, se mit à la queue, aussi l’épée à la main. Nous, l’épée au baudrier et l’arme au bras. Nos baïonnettes étaient émoussées pour éviter les accidents quand nous faisions l’exercice; on ne pensa point à les faire émoudre. On ne nous donna point de cartouches; vraisemblablement il n’y en avait pas dans tout le bourg. On ne remplaça même pas par de vraies pierres les pierres de bois de nos fusils qui nous servaient habituellement. J’ai pensé depuis que M. de Pernon, en nous laissant partir ainsi, prévoyait bien, avait même une espèce de certitude que nous ne rencontrerions point d’ennemis. Quant à nous, nous espérions bien en trouver. Nous marchions avec toute l'ardeur, tout l’enthousiasme, toute l’imprévoyance de la première jeunesse. A quoi bon les cartouches quand on a des baïonnettes! Et, tout émoussées qu’étaient les nôtres, nous ne doutions pas de les pousser assez vigoureusement pour les faire entrer dans le ventre des gardes nationaux de Troyes.
Après avoir marché une lieue ou deux, nous prîmes position sur un terrain un peu élevé, et, après avoir attendu un certain temps, ne voyant rien venir et des avis étant sans doute parvenus que la première nouvelle était sans fonde-
ment, nous nous mîmes tous en marche pour Brienne, la garde nationale prenant alors la tête et nous formant l’arrière-garde. Ainsi se termina cette journée qui semblait nous promettre tant de gloire. Cette petite alerte fut le seul trouble causé par la Révolution dans la bonne et paisible Champagne, au moins dans le très petit cercle où je fus à portée de savoir ce qui se passait.
Mon père, dans notre correspondance, me parlait très souvent de M. de Pernon et me chargeait de lui faire des compliments. 11 employait toujours, en parlant de lui, les expressions les plus flatteuses, comme par exemple : M. de Pernon me paraît un homme d’un mérite bien rare, et autres semblables. M. de Pernon m’a toujours paru, au contraire, un homme bien ordinaire. Mon père se faisait-il illusion sur son compte? Ou bien le flattait-il, sachant que, d'après les règles de l’Ecole, M. de Pernon lisait nos lettres avant de nous les remettre? Cette dernière supposition me paraît la plus vraisemblable. Cependant mon père n’était certainement pas flatteur. Il avait de la fierté dans le caractère, mais il croyait sans doute par ces compliments disposer M. de Pernon en ma faveur et il faisait pour moi ce qu’il n’aurait certainement pas fait pour lui.
Je vis à Brienne M. de Ileynaud, sous-inspecteur des Écoles royales militaires, avec l’abbé Cbarbonnet et M. Legendre. Nous devions, aussi bien que la petite Ecole, être inspectés par eux. Mais voilà que, tout à coup, messieurs les cadets se mettent dans la . *ête que Ivi Legendre, ayant été simple professeur à l’Ecole militaire de Paris, n’est pas digne de les examiner et déclarent qu’ils ne paraîtront point devant lui ou qu’ils ne répondront point aux questions qu’il leur fera. M. de Pernon eut beau nous représenter que par ce refus, nous risquions de nous faire renvoyer à nos parents. Personne ne voulait céder. Les cadets venus de Paris disaient bien à ceux qui, comme d’Hautpoul et moi, n’étions arrivés qu’à Brienne, que nous n’avions pas les mêmes motifs qu’eux de refuser parce que nous n’avions pas vu professer M. Legendre. Mais nous répondions fièrement que nous étions élèves autant qu’eux et que, pas plus qu’eux, nous nous laisserions examiner. Voilà la compagnie au moment d’être dissoute, et chacun de nous au moment de perdre le fruit de six ou huit ans de travail pour un enfantillage, pour une vraie bêtise. Quand j’ai vu, depuis, l’École polytechnique prête à être dissoute pour des causes à peu près aussi futiles, et que j’ai entendu dire que la jeunesse d'aujourd’hui n’était plus disciplinable, je me suis rappelé Brienne et j’ai pensé que la jeunesse de tous les temps, comme les hommes de tous les siècles, avait été toujours à peu près la même. Je ne sais plus comment cela finit. Je doute que ce soit l’éloquence de M. de Pernon qui nous ait ramenés. Je ne pense pas non plus que l’autorité ait cédé. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir été examiné, ni moi ni les autres. Tant y a que nous ne fûmes point licenciés et que nous reprîmes paisiblement le cours de nos études.
Nous faisions d’assez longues promenades deux ou trois fois la semaine. Quelquefois, de loin en loin, nous passions toute la journée dehors. L’une de ces grandes promenades me rappelle une des plus agréables journées que j’ai passées de ma vie, de ces journées dont le souvenir conserve toujours une fraîcheur vive et pure qui tient bien moins aux événements qu’à la disposition d’esprit, à l’âge, etc.
Je ne sais plus quelle année, mais vraisemblablement la dernière que j’ai passée à Brienne, 1791, car nous n’étions déjà plus très nombreux, M. de Pernon eut l’idée de nous mener dîner chez le curé d’Arsonval, que sans doute il connaissait. Arsonval est un joli village à quatre lieues de Brienne, sur la route de Bar-sur-Aube ; c’était la patrie de Nnnette, cette jeune fille de l’infirmerie dont j’ai raconté l’aventure avec le sergent-major Des Roys. Peut-être cette circonstance a-t-elle contribué à jeter pour moi sur cette journée ce joli reflet qui n’est pas encore effacé après cinquante ans.
NOTES ET NOTICES
Sans doute M. de Pernon ne voulut pas rendre au curé d’Arsonval son hospitalité trayeuse. Sans doute tous les éléments du dîner furent apportés de Brienne ou achetés sur place aux frais de l’Ecole. La gouvernante du curé, si elle eut quelque chose a faire, n eut qu’a les apprêter, ce qui ne laissait pas que d’être un travail; c’est ce qui nous inquiétait peu.
Quoi qu il en soit, nous partîmes par un magnifique jour de printemps (je serais tenté de dire qu’on n’en voit plus de pareils, et, effectivement, il est bien probable qu’on n’en voit plus à soixante ans), nous partîmes, dis-je, à cinq heures du matin, conduits par M. de Pernon (cette fois l’épée dans le fourreau), accompagnés par M. Hanicle et suivis du tambour Drapeau et du domestique Coulon, ces deux derniers chargés comme Esope dans le voyage de Xanthus. Je ne me sentais pas en jambes : sans être malade, j’étais mal à mon aise et je craignais de ne pas jouir du plaisir que je m’étais, comme les autres, promis de cette journée. J’allais cependant, mais je traînais un peu. Au bout d’une heure environ, nous fîmes halte: nous nous assîmes à l’ombre d’une haie, et là, Drapeau et Coulon nous distribuèrent du pain, du vin et des gigots de mouton rôti froid. Quand nous eûmes fait ce repas, je reconnus bien vite que le malaise que j’avais éprouvé ne venait que du besoin de manger; mes forces, ma gaieté me revinrent. Nous voilà repartis sur la grande route de Bar-sur-Aube. Comme je jouissais alors de l’éclat et de la chaleur d’un beau soleil de mai! Le ciel était pur et bleu, sans le moindre nuage; la chaleur était tempérée par une petite brise du nord; quand le soleil, qui nous donnait en face, nous échauffait un peu trop, nous nous arrêtions quelques instants et nous nous retournions pour humer la fraîcheur du vent; j’ouvrais mon habit pour la laisseï* pénétrer, sans craindre, comme je l’aurais craint depuis, un rhume, un refroidissement. Comme tout me paraissait beau dans la nature! Comme je jouissais de tout, et surtout de mes dix-sept ans! Aux jouissances réelles que j’éprouvais, se joignaient celles de l'imagination, cet avenir d’espérance quand on entre dans la vie, et puis enfin l’idée de cette Nanelte, car à dix-sept ans, quelles sont les idées d’un homme dans lesquelles ne se mêle pas quelque image de femme?
Arrivés à Arsonval, nous fûmes reçus hospitalièrement par le curé. Nous nous promenâmes longtemps dans son jardin qui se prolongeait jusqu’à la route au-dessus de laquelle il s’élevait en terrasse et dominait la vallée de l’Aube qui déroulait à nos yeux son charmant paysage.
Longtemps après dîner, nous repartîmes. Le soleil avait baissé. Nous avions en face la fraîcheur du vent, tout autour de nous celle du soir. Nous rentrâmes à l’Ecole contents de nous, contents de tout. Je le répète, cette journée est une des plus agréables que j’ai passées de ma vie. Je ne sais pas si le sergenj-major Des Roys avait déjà quitté l’Ecole; s’il était avec nous, ce nom d’Arsonval dut lui rappeler doucement et douloureusement Nanette, et le souvenir de Nanette, lui inspirer en même temps des regrets et quelques remords.
A la fin de 1701, nous apprîmes qu’il y aurait un examen. Ceux de nous qui étaient en mesure de le subir, reçurent des lettres d’examen à la date du 16 décembre. On avait cru jusqu’à ce moment que l’abbé Bossut, examinateur, viendrait nous examiner à Brienne. Il en fut décidé autrement. Nous dûmes venir à Paris. On fit retenir à Troyes toute une diligence. Nous étions huit, M. de Pernon, M. Verkaven (protégé de l’abbé Bossut, mais très mauvais professeur), quatre de mes camarades, moi et un domestique. Nous partîmes dans les premiers jours de janvier 1792. Nous arrivâmes à Paris un malin. C’était la première fois que je voyais cette immense ville. Quoique le mouvement des x-ues ne fût pas encore très grand, il l’était cependant assez, joint à l’ébranlement causé en moi par vingt-quatre heures de voiture, pour m’étourdir au point que je pouvais à peine me ranger des voitures qui circulaient dans les rues.
Nous allâmes loger hôtel d’Aligre, me d’Orléans-Saint-Honoré, où l’on nous
avait d’avance arrêté un logement. Une grande pièce nous servait de salle à manger et en même temps, je crois, de salle d’étude et de salon. Tous nos lits étaient dans une autre chambre. M. de Pernon et M. Verkaven avaient chacun une petite chambre ou un grand cabinet.
On nous avait choisi ce logement parce qu’il était voisin de la rue de l’ Arbre- Sec où logeait l’abbé Bossut. Les examens n’étaient pas publics; le patient était tète-à-tète avec son juge. J’ai depuis ouï dire que l’abbé n’était pas parfaitement exempt de partialité. Alors, au contraire, on était généralement, du moins nous étions, nous, convaincus de sa rigoureuse justice. Seulement, on disait qu’il était beaucoup plus difficile lorsqu’on lui donnait des démonstrations de théorèmes ou des solutions de problèmes qui n’étaient pas de son cours. Il poussait alors l’examiné d’objections. Si celui-ci s’en tirait bien, l’abbé était juste : le jeune homme était bien classé, même mieux que s’il eût simplement bien répondu en tirant ses réponses du cours de Bossut. Mais, s’il s’en tirait mal, l’abbé lui disait quelquefois assez durement ; « Que n’apprenez-vous tout simplement votre cours, au lieu d’aller chercher des démonstrations étrangères? » et il le classait mal, ou même ne le recevait pas du tout. Lorsqu’au contraire on lui répondait bien exactement et bien couramment d'après son cours, il ne faisait habituellement aucune objection ni aucune question, et vous admettait sans difficulté et même dans un très bon rang.
Je ne me rappelle pas précisément combien de temps nous restâmes à Paris, probablement quinze jours ou trois semaines. Nous travaillions sous la direction de M. Verkaven pour mettre le dernier poli à notre préparation de l’examen. M. de Pernon trouvait en outre le temps de nous promener pour nous faire voir les principaux monuments de Paris.
Enfin, le jour de l’examen arriva. Je ne sais pas si nous passâmes plusieurs le même jour. Mon tour, à moi, vint le 26 janvier. Je trouve cette date sur les feuilles où j’écrivais les calculs et faisais les figures nécessaires pour répondre aux questions de l’examinateur. Je conservai alors ces feuilles; elles ne se sont pas perdues et je les ai encore. Comme nous étions tête-à-tête avec l’examinateur, il n’y avait pas besoin de tableau. M. Verkaven ne s’en servait jamais. Pendant les trois ans que j’ai passés à Brienne, j’ai toujours travaillé sur le papier. A Tournon, nous allions au tableau.
Mon examen dura deux ou trois heures. J’en sortis satisfait. Pour nous ôter la possibilité d’aller courir et vagabonder après l’examen, on nous y faisait conduire et l’on nous en faisait ramener par le domestique qui nous attendait pendant la durée de l’examen.
Nous revînmes à Brienne attendre le résultat. Il ne tarda pas à être connu. Nos lettres d’admission comme élèves sous-lieutenants à l Ecole de Mézières sont du 12 février. »