‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 30 sur 86 · X. Paoli à Roland, ministre de l’intérieur (p · texte numérisé non relu

X. Paoli à Roland, ministre de l’intérieur (p

Corte, le 4 février 1793, l'an 2« de la République.

Citoyen ministre,

Vous n’ignorez pas sans doute la conduite des volontaires des Bouches-du- Rhône arrivés dans ce département. Elle a été blâmable à tous égards et a laissé dans le cœur des habitants de la Corse des impressions très désavan-

tageuses sur la morale et les sentiments de ceux de nos frères qui se livrent à des actes d’atrocité et déshonorent la liberté dans le temps même qu’ils croient la servir : pour prévenir toutes les erreurs que des fausses relations pourraient produire, j’ai cru devoir vous en adresser une véritable et impartiale.

Je n’ignore pas que dans ces moments d’orage et d’effervescence la calomnie montre sa tète hideuse avec l’impudence et l’effronterie du crime. Les hommes de quelque mérite dans la cause de la liberté ne sont pas à l’abri de ce poison corrupteur, et vous, citoyen ministre, vous qui combattez contre elle, avec les armes de la vertu et de l’innocence, connaissez combien elle est active dans sa méchanceté et sait se couvrir du masque du patriotisme et du zèle pour porter des atteintes plus mortelles à la réputation des véritables amis du peuple. Je sais qu’elle obsède le Conseil exécutif sur mon compte et que des hommes intéressés à voiler les abus de leur administration et contre lesquels je me suis élevé par l’horreur que l’injustice m’inspire, cherchant à pervertir l’opinion publique en faisant des faux rapports sur la situation de ce pays et jetant des doutes injurieux sur mes sentiments. Je méprise ces hommes que le peuple juge tôt ou tard et condamne au mépris et à la honte. Le Conseil exécutif, quoique forcé de les entendre, saura sans doute repousser leurs insinuations qui ne pourraient être accréditées par le gouverdement sans occasionner dans ce pays des désordres que la persécution et l’injustice excitent toujours chez des hommes habitués à ne pas les supporter avec un silence d’esclave.

L ambition de dominer, la soif de l’or sont aujourd’hui l'objet des spéculations de plusieurs prétendus patriotes. Ils savent que le peuple qui combat contre tous les genres du despotisme, ne souffrira pas celui de l’intrigue, et ils cherchent à induire le gouvernement en erreur et à le faire intervenir pour les fortifier. Vous avez trop d expérience des hommes et des choses pour reconnaître et apprécier au juste cette cabale devenue d’autant plus odieuse dans ce pays que tous les aristocrates connus cherchent à s’y rallier et y portent le discrédit de leur réputation et de leur caractère.

Ma situation et mon expérience me mettent à portée à cet égard de voir les choses dans leur essence. Étranger aux petites passions et aux besoins du commun des hommes, je puis envisager tout dans son véritable point de vue, et j ail honneur de vous assurer que, malgré toutes les menées insidieuses des méchants, les habitants de la Corse qui ont droit de s’assurer d’avance de la justice du Conseil exécutif, sauront répondre à toutes les calomnies avec l’argument de leur bonne conduite et leur attachement invariable à la République.

Le lieutenant-général commandant la 23e division militaire en Corse,

Pasquale de Paoli.

N°te du ministre. Répondre que le Conseil exécutif est satisfait des détails qu il a reçus sur la conduite du général, qu’il compte sur son Zèle et son patriotisme pour maintenir de concert avec les corps administratifs la paix et l’union et réprimer les perturbateurs.

Relation sur la conduite des volontaires des Bouches-du-R/iune dans le département de Corse.

La voix publique annonçait depuis quelque temps l’arrivée de l’escadre française et des volontaires des Bouches-du-Rhône pour porter ensuite les armes de la République en Sardaigne.

Le contre-amiral Truguet, étant au golfe délia Spezia sur les côtes de la

NOTES ET NOTICES

Ligurie, pria le général Paoli de faire préparer 1 500 hommes pour le seconder dans l’expédition dont le Conseil exécutif venait de lui conférer le commandement.

Le Conseil exécutif n’avait pas donné jusqu’alors au général Paoli aucune communication de l’expédition de Sardaigne. Cependant, empressé de venir au secours du contre-amiral et de coopérer au triomphe des armes de la République, ce général ordonna un rassemblement à Ajaccio de deux bataillons des gardes nationaux du département et de 900 hommes de la troupe de ligne, ce qui formait au delà du tiers effectif des forces militaires de la division qu’il commande.

Au commencement du mois de décembre, l’escadre commandée par le citoyen Truguet se présenta à Ajaccio, et elle y fut reçue avec les démonstrations les plus fraternelles par les troupes et les habitants qui les attendaient. Le contreamiral en a témoigné au général et aux corps administratifs toute sa satisfaction. Peu de jours après, la confiance entre les équipages de la flotte et les gardes nationaux fut sensiblement altérée. Les premiers commencèrent à parler de lanterne, ensuite à désigner différents citoyens à ce supplice, et finalement a promener publiquement des cordes et des lacets préparés pour l'exécution.

Ce spectacle sema la terreur et l’épouvante dans le sein des familles; plusieurs abandonnèrent leurs foyers et se réfugièrent dans l’intérieur.

Le 18 décembre, quelques marins de la flotte se disputèrent pour des motifs indifîérents avec un sergent de la garde nationale soldée. La patrouille les arrêta en flagrant (sic) et les mena au juge de paix. La rixe n’avait eu aucun caractère sérieux. Cependant les marins paraissaient s’agiter et vouloir former un attroupement. Alors, le juge de paix crut obvier à tout inconvénient en ordonnant la translation du garde national dans la maison d’arrêt. La patrouille, s’étant donc mise en marche, arriva aux portes de la citadelle. Là, elle fut assaillie et désarmée par un grand nombre de matelots qui lui arrachèrent le prisonnier et le traînèrent dans la citadelle, dont les portes furent fermées à l'instant. Par cette précaution, toute communication étant interceptée, le malheureux qui était entre leurs mains, fut pendu à l’arbre du pavillon, sous les yeux de toute la ville et de l’escadre. Ensuite, descendus dans les prisons, ils en arrachèrent un autre garde national, prévenu d’avoir blessé un soldat de la troupe de ligne, et lui firent suL ir le môme sort. Les cadavres furent hachés en morceaux et promenés dans la ville avec une atrocité vraiment barbare et révoltante. A cette nouvelle, les deux bataillons nationaux qui étaient casernés à l’extrémité de la ville, prirent les armes; et il en serait arrivé un massacre inévitable sans les ordres donnés à temps par les chefs de rentrer dans leurs quartiers; mais, comme la fermentation durait toujours, on prit l’expédient de les cantonner dans les villages : ce qui fut exécuté.

La sensation excitée par l’atrocité d’un acte si barbare n’occasionna aucune représaille. A Sartène, où l’un des gardes massacrés avait plus de 150 parents, le peuple alla au devant de la compagnie de ligne qui y était en garnison et la rassura d’une manière vraiment généreuse.

Cependent un événement pareil changea les combinaisons projetées entre le général Paoli et le contre-amiral pour renforcer l’attaque sur Cugliari; le général mit à ses ordres le 42e régiment et les détachements tirés des 26° et 52e. Les Corses furent destinés à opérer une contre-attaque séparée dans le nord de la Sardaigne pour diviser les forces de l’ennemi. Ce qui est au moment de s’exécuter.

La flotte partit donc, ne laissant pas une opinion très avantageuse de la discipline dont elle était gouvernée.

Quinze jours après, une partie des convois provenant de Nice, escortée par deux vaisseaux de guerre, a relâché à Saint-Florent. L’autre partie s’est portée

sur Ajaccio. Les premiers, au nombre de 2 000, ont débarqué et se sont transférés à Bastia sans aucune autorisation. La ville manquait de vivres dans cette occasion. Cependant, la municipalité, le club et le peuple allèrent à leur rencontre les recevoir au milieu des acclamations, et ils furent logés chez les bourgeois ou casernés dans les bâtiments nationaux.

Le jour après, réunis avec la compagnie des grenadiers du régiment 26e déjà notée par sou insubordination, ils commencèrent une farandole et entrèrent dans la citadelle. Après avoir promené, ils s’approchèrent à un ouvrage séparé, servant de magasin d’artillerie, gardé par un détachement des canonniers du continent et une centaine de gardes nationaux corses commandés par le lieutenant-colonel Giampetri. La sentinelle ayant fermé la porte, ils commencèrent à la battre avec une massue de fer. A ce bruit, le commandant du poste accourut et ouvrit le guichet. Alors ils répétèrent le même désir, sous prétexte qu'il existait des fleurs de lys dans l’enceinte. Le commandant leur offrit d’entrer par vingtaine ou trentaine, en ajoutant que les fleurs de lys avaient été effacées; c’était tout ce qu’il pouvait faire d’après sa consigne. A ce mot, les volontaires se jetèrent sur lui et crièrent « a la lanterne ». Plusieurs lui lâchèrent des coups de sabre. La sentinelle tira sur eux, et un Marseillais fut grièvement blessé. Alors ils se retirèrent.

Un moment après, ils se rangèrent tous en bataille sur les ouvrages de la place, et demandèrent des munitions de guerre, qui leur furent refusées. Comme la nuit tombait, ils rentrèrent dans leurs logements, menaçant d’escalader le poste et de passer au fil de l’épée les Corses qui le gardaient. Ils ajoutaient qu’il y avait des aristocrates, qu’Arena leur avait dit de s’emparer de la place, et tant d’autres extravagances semblables. La nouvelle se répandit dans la campagne. Tous les habitants accoururent en foule à Bastia. Leur surprise était extrême, d’autant plus lorsqu’ils voient Giampetri désigné comme aristocrate et à la lanterne, lui qui jouit d'une réputation justifiée par des travaux, des blessures et des persécutions souffertes pour la liberté. Le Département, alarmé par la situation des esprits, envoya des commissaires. Le général Paoli donna des ordres et des conseils pour ramener tout le monde à la paix, et elle n’a pas été altérée depuis, quels que soient les dégâts que les Marseillais ont commis dans leur séjour à Bastia.

Ils ont déchiré les images des deux églises tenantes aux bâtiments nationaux où ils étaient logés, brûlé les croix, profané les autels de la manière la plus révoltante; ils sont parvenus jusqu’à fouiller dans les tombeaux. L’on s'imagine que le peuple voit de pareils attentats avec indifférence; mais les exhortations des bons citoyens, le désir de conserver la paix et de démentir les calomniateurs lui ont fait supporter tout avec patience. Il était indigné contre Arena; mais l’autre avait eu la précaution de rôder autour des côtes sans beaucoup se compromettre, et c’est ainsi qu’il est arrivé à Ajaccio.

C’était dans cette ville que l’autre partie du convoi avait relâché. Pendant quelque temps, il s’était bien comporté. Mais cette apparence n’a pas duré longtemps. Avant de s’embarquer, ils ont menacé le général Casablanca qui doit les commander en Sardaigne. Comme il voulait les calmer, on a lâché un coup de fusil qui a tué à ses côtés un pauvre Corse, garde national. D’autres ont commis des vols à main armée. Quelques-uns avaient été arrêtés et remis entre les mains du juge de piaix; mais ils surent s’évader, et l’on n’a pas voulu les tirer de leur bord.

Un autre, lieutenant-colonel, a ravi la femme d’un orfèvre, après avoir dépouillé sa maison. Le mari a réclamé sa femme et ses effets, mais il n’a rien obtenu. Enfin, ils sont partis pour la Surdaigne sans causer de regret.

On peut bien croire que, si l’on eût laissé aux habitants le soin de les réprimer, ils l’auraient été dans six heures. Mais on ne saurait assez souffrir pour épargner le sang de ses frères et attendre qu’ils soient mieux dirigés.

Les Corses ont été frappés de voir ces nouveaux hôtes associer la liberté à

NOTES ET NOTICES

des actes qui la déshonorent et lui donner un caractère d’atrocité et de désorganisation. Mais ils savent bien que les vainqueurs de Brunswick et de l’Autriche n’auront remporté la victoire que parce qu'ils ont réuni l’ordre et la discipline au courage et à l’enthousiasme, et ils se font une plus juste idée des vrais défenseurs de la patrie.

L’on prépare ici des établissements qui annonceraient une augmentation de troupe; on la désire, pourvu qu’elle ne ressemble pas à ceux des Marseillais qui ont troublé la tranquillité publique chez nous. Ces derniers étaient en petit nombre, et l’on se faisait un point d’honneur d’user de générosité à leur égard. Mais, s’ils sont renforcés par des gens qui leur ressemblent, alors naîtra la nécessité de se défendre, si l’on ne veut pas s’avilir, et ce dernier parti ne sera jamais suivi.

Que les Marseillais puissent de leur côté faire des progrès en Sardaigne; qu’ils puissent respecter les propriétés des ennemis vaincus; mais aussi qu’ils puissent mieux se pénétrer de leurs devoirs, s’ils veulent séjourner chez nous!

Nous aimons nos frères, nous voulons partager avec eux la gloire et les dangers; mais nous voulons qu’ils soient nos frères par les sentiments et par les actions, et non par un vain nom en contradiction avec leur conduite.

Dans tous les cas, la génie de la liberté et de la révolution nous préservera des malheurs. Puissent-ils tomber tous sur les ennemis de la République!

Note du ministre : faire l’extrait de la relation de Paoli; répondre que le Conseil exécutif est satisfait des détails donnés sur la conduite du général, qu’il compte sur son zèle et son patriotisme ainsi que sur la conduite sage et loyale des corps administratifs de. l’ile.

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