‹ La jeunesse de NapoléonChapitre 8 sur 109 · Cf., p. 35-36, sa conversation avec Desmazis · texte numérisé non relu

Cf., p. 35-36, sa conversation avec Desmazis

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physiqiic » et l’habitucle du travail? Qu’il sache donc brider son imagination; qu’il se garde de la cupidité; qu’il rejette loin de lui toutes les richesses de la contrée, même si on les lui offrait ; être maître de soi, être content de son état, voilà le vrai bonheur, le bonheur de la raison et du sentiment. Et à la fin du Discours, le jeune homme reparaît. Il a compris que la richesse est inutile, voire dangereuse. 11 se modère; il contracte le goût du devoir et de la simplicité; son existence s’écoule au milieu des travaux domestiques, et lorsqu’il meurt, il conseille à ses enfants de sentir et de raisonner comme lui, d’avoir, comme lui, une vie réglée, exempte de passions violentes.

Tel est, résumé sommairement et débarrassé de ses digressions, le Discours de Lyon. L’officier a trouvé de remarquables accents et il est vraiment poète lorsqu’il retrace les principaux aspects de la nature et qu’il esquisse, pour parler comme lui, des modulations différentes sur ce thème inépuisable. Il mêle à ces peintures quelque chose de ses propres impressions, et cette série de descriptions est une sorte de revue des paysages de l’ile natale où son cœur errait alors jour et nuit. Dans une de ses traversées, il avait été jeté par les courants à Monte-Cristo; il prit terre et passa deux heures sur ce roc : cc Vous l’avez, dit-il, bientôt parcouru; vous trouvez, au milieu, sur une hauteur, les débris d’un vieux monastère; derrière un pan de mur couvert par le lierre et le romarin, vous faites dresser votre tente. Le mugissement rauque des vagues qui se brisent sur les rochers, car le vaste gouffre des mers vous environne, vous représente l’idée de cet élément terrible pour le faible passager. Une légère toile et un mur de plus de quinze siècles vous abritent. »

11 a parfois le ton emphatique. 11 dira que les ennemis de la nature feraient bien de se taire et d’ « avaler de rage leur langue de serpent » ; que « l’écume épaisse de’ l’effervescence voile la nature aux yeux de l’homme tourmenté par la passion )> ; (pie, si le cœur s’attendrit, « les perles du sentiment errent

dans les yeux ». Il a le langage de l’époque et tombe dans ce pathos qui se mêlait à tout; il nomme le sentiment un « agent consolateur »; il parle des « douces émotions de l’épanchement », du « nectar de la volupté », du « baume salutaire de la rêverie », du « baume restaurateur de l’énergie », des u glaces de la vieillesse », du « poignard de la fureur1 », des lis qui sur un visage remplacent les roses et du drap noir qui succède à la tapisserie de la gaieté. Quand le jeune homme qu’il met en scène, se plaint à son père, le « respectable », le « vénérable » vieillard répond dans le style du temps : « Mon fils, le sacré caractère de la nature est tracé dans ton sein avec toute son énergie. »

La liaison, la cohésion manquent. Comme ces sciences qu’il cite au début de son mémoire, Bonaparte s’entortille dans le labyrinthe de l’obscurité, et l’on a peine à suivre en certains passages au milieu d’un verbeux remplissage le raisonnement tic l’auteur. Quelques développements ne conviennent pas il la place où Napoléon les a mis, et l’on remarque l’effort qu’il a lait pour rassembler et coudre ces morceaux ajoutés après coup2. Que de hors-d’œuvre comme la critique (ï AI zi re et les tirades contre la musique perfide, dépravatrice qui n’inspire que la mollesse ou n’excite que « l’appétit déréglé »! Que d’idées bizarres! Napoléon conseille d’enseigner aux enfants, pour « accélérer et fortifier la logique », plusieurs propositions d’Euclicle et de substituer au catéchisme des leçons de mathématiques. 11 s’imagine qu’un bon cours de géométrie et d’algèbre, joint à l’étude de l’histoire, découvre à la jeunesse toutes les vérités politiques et la rend capable de concourir puissamment à la prospérité de l’Etat.

1. Cf. dans la nouvelle des Réfugiés de Gorgona « le glaive de l’indignation» et « le stylet de la vengeance » (Masson, II, 82); dans les Lettres sur la Corse ( id II, 164), « le poignard de la vengeance ». C’est une phrase du temps, et Robespierre, à la fête du 20 prairial, déclame contre les rois, armés des poignards du fanatisme et des poisons de l’athéisme.

2. On peut retrouver çà et là dans le Discours les traces de récentes lectures : c’est ainsi qne Napoléon cite l'Eurotas (Masson, II, 258 et 295), les ilotes (259 et 301), le fakir (261, 209, 302), l’ichlyophagc et le rhizophage (259, 316, 318), Morgarten et Naefcls (229, 233, 317), Winkelried (232 et 318), Donaueschingen (227 et 328), le palladium (204 et 331).

LE DISCOURS DE LYON

Aussi 1 étude de Napoléon ne fut-elle pas couronnée, bien qu il eût qualifié de « sages » les académiciens de Lyon et vanté la question qu’ils avaient proposée comme vraiment cligne des méditations de 1 homme libre. La commission d’examen qui comprenait cinq membres, MM. de Campigneulles, Jacquet, Mathon de La Cour, Vasselier et de Savy, avait reçu seize mémoires. Celui de Napoléon porte le numéro quinze. Vasselier le qualifia de « songe très prononcé » et le rapporteur, M. de Campigneulles, déclara qu’il ne devait pas arrêter longtemps les regards, qu’il était peut-être l’œuvre d’un homme sensible, mais qu’il était « trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer l’attention ». Le 29 novembre 1791, l’Académie de Lyon décidait qu’elle ne décernerait le prix que dans deux ans, et elle accordait simplement une mention honorable au manuscrit qui portait le numéro huit. L’auteur de ce mémoire était Daunou; il remania son travail et remporta le prix en 1793. Napoléon avait-il espéré, comme il dit, enlever la palme? On peut croire qu’il retoucha son discours, dans le dessein de l’imprimer et d’en appeler au public. « Mon ouvrage, écrit-il h Joseph le 7 août 1792, est fini, corrigé, copié; mais, ajoutait-il, ce n’est pas dans ces circonstances que l’on fait imprimer; aussi bien je n’ai plus la petite ambition d’être auteur. »

En réalité, Bonaparte avait déchargé son âme dans le Discours de Lyon. Au lieu de traiter le sujet proposé par l’Acaclémie ou du moins de se renfermer dans les limites de sa matière, il avait laissé déborder son cœur. Et voilà ce qui fait l’intérêt et l’originalité de ce Discours. A chaque page se reconnaît le Bonaparte de ce temps-là.

Même amour de la Corse. Bonaparte évoque le souvenir de ces Corses vendus à Rome comme esclaves et demeurant impassibles, se raidissant contre les mauvais traitements, résolus à périr de faim et refusant toute nourriture, aimant mieux mourir cpie de rendre aucun service à leurs bourreaux. Lorsqu’il cite des traits de l’héroïsme des peuples, il rappelle, outre les Athéniens de Marathon et les Spartiates des Thermo-

pyles, outre les Suisses de Morgarten et de Naefels, ces vingt et un Corses qui battirent huit cents Allemands et cette vaillante troupe de sept insulaires qui désarma cent Génois a elle seule. Parmi les bêtes que l’espèce humaine a domptées, il compte le mouflon qui « vole sur les rochers ».

Même enthousiasme pour Paoli. A plusieurs reprises le nom du législateur corse qu’on n’attendait guère en cette affaire, revient dans le Discours. Comme Boswell, Napoléon le compare à Lycurgue, loue sa sollicitude pour ses compatriotes, son incroyable activité, son éloquence persuasive et chaleureuse, son génie fertile, pénétrant, transcendant. Paoli, dit-il, a eu ces sentiments « que la nature réunit dans un même homme pour la consolation des peuples1 » ; il a su « maîtriser les choses et les conduire à une heureuse fin »; il a fait renaître pour un moment au milieu de la Méditerranée les beaux jours deSparte et d’Athènes; il a été le précurseur de la Révolution de 1789. La constitution nouvelle de la France n’est-elle pas fondée sur les mêmes divisions administratives que la constitution donnée par Paoli à son île? N’y a-t-il pas en France, comme en Corse, au temps du généralatde Paoli, des municipalités, des districts, des procureurs-syndics, des procureurs de la commune? Ainsi que Paoli, la nation française a « renversé le clergé » et s’est « approprié le bien des évêques ». La Révolution actuelle a eu presque la même marche que le gouvernement de Paoli.

Mêmes réminiscences de Rousseau. Quand Bonaparte écrit que le récit des crimes de Sylla révolte encore les humains après deux mille ans, (pic la vue de l’oppresseur les indigne ou que le spectacle de l’innocence enchaînée leur brise le cœur, il imite un célèbre passage de la Profession de foi du vicaire savoyard. Comme Rousseau, il pense que « dans le sentiment gît la conscience », et il fait l’éloge de l’homme de la nature cpii « vit heureux dans le sein du sentiment et de la raison naturelle » lorsque tant d’infortunés Européens sont le jouet de leurs propres passions et le « triste rebut des grands ».

1. Cf., p. 110, une expression semblable dans le mémoire du 25 juin 1790 : « cet homme créé pour la consolation commune ».

LE DISCOU I! S DE LYON

Comme Rousseau, il déclare que la loi est l’acquiescement de la raison individuelle à la raison générale sur des objets qui intéressent tous les citoyens. C’est à Rousseau qu’il prend l’idée principale de son Discours. Jean-Jacques ne veut-il pas dans Emile retenir le tempérament et exciter la raison? Ne dit-il pas à son élève que le bonheur est la lin de tout être sensible, que la route du bonheur est la route de la nature, qu’il faut imposer des lois aux appétits et aux désirs, vaincre les affections, résister an cœur et écouter la raison?

D’un bout à l’autre du Discours, Bonaparte recommande cette énergie qu’il possède et que ses proches, ses amis remarquaient alors dans ses conversations et son caractère. Que de fois il emploie dans son mémoire les mots force et énergie ! Il ne faut pas, selon lui, que le sentiment se pervertisse et que la tendresse nous conduise à la mollesse, car « sans force, sans énergie, il n’est ni vertu ni bonheur ». Il loue les Spartiates parce qu’ils avaient cette force, cette énergie qui « est la vie de l’âme comme le principal ressort de la raison ». Il admire la mort de Caton parce qu’elle offre « le spectacle de la force ». 11 glorifie les vingt mois qui se sont écoulés depuis les commencements de la Révolution, ces « mois de force et d’énergie ». Mais Rousseau n’avait-il pas dit dans Y Emile qu’il n’y a point de bonheur sans courage ni de vertu sans combat, que le mot « vertu » vient de force et que la force est la base de toute vertu? « O Rousseau, s’écrie Napoléon en un endroit du Discours, pourquoi faut-il que tu n’aies vécu que soixante ans! Dans l’intérêt de la vertu, tu aurais dû être immortel ! »

Mêmes réminiscences de Raynal. Comme Raynal, Napoléon méprise la théologie, « cloaque de préjugés et d’erreurs de tout genre ». Comme Raynal, il déclare que 1’ « humiliation monacale » détruit toute vertu, toute énergie, tout gouvernement. Comme Raynal, il s’emporte contre les prêtres qui, dans le dessein d’affermir leur empire, assurent que cette vie n’est qu’un voyage et que l’homme, s’abandonnant à la Providence et travaillant sans raisonner jamais, doit bien se garder

d’approfondir les décrets de la justice divine et de réfléchir sur l’existence de la société.

Raynal s’élève contre le célibat qu’il nomme le célibat de convenance par opposition au célibat ecclésiastique ou de profession et au célibat militaire ou d’usage, et il s’indigne que des gens de toutes classes renoncent à être pères de famille et corrompent les femmes d’autrui, jouissent des plaisirs du mariage sans en avoir les peines. A l’exemple de Raynal, Napoléon ne veut pas de célibataires. L’inquiétude, le dégoût, la maladie, « la mort désolante de la solitude » ne sont-elles pas leur partage? Ces libertins peuvent-ils concourir au maintien de l’orclre dont ils violent les lois? Ne se révoltent-ils pas contre les décrets de la nature? Ne « fondent-ils pas sur les femmes des autres la satisfaction de leur appétit? »

Raynal rappelait au clergé que Dieu a dit croissez et multipliez, et il ajoutait que le vœu de chasteté répugne à la nature et nuit à la population. Napoléon souhaite que le ministre de la religion vive en homme et choisisse une compagne : le jour où le prêtre prendra femme sera « le vrai triomphe de la morale »; une fois marié, l’ecclésiastique mérite confiance parce qu’il est « l’homme de la nature et 1 interprète de ses décrets ».

Même républicanisme, même haine de la monarchie absolue. « Où les rois sont souverains, dit Bonaparte, il n’est point d’hommes; il n’y a cpie l’esclave oppresseur plus vil que l’esclave opprimé. » Les rois, suivant lui, furent toujours égoïstes; ils s’imaginent que tout est fait pour eux; « ils croient porter dans eux leur peuple, leur devoir, les lois, comme Louis XI portait avec lui son conseil ». Honneur aux hommes courageux qui délivrent leur patrie du joug d’un despote ! Bonaparte préconise ces « rédempteurs » des nations; il se prosterne devant eux; il leur « offre de l’encens ». 11 voudrait s’enrôler sous les drapeaux de Thrasybule pour frapper les tyrans d’un « bras désespéré 1 II, qui ne connaît plus

1. Masson, II, 308; cf. la môme expression dans les Lettres sur la Corse ( id .,

II, 154, et plus haut, p. 58) et dans la nouvelle de la Gors;ona (id., II, 78); Bonaparte l’a prise dans Alzire, V, 4.

LE DISCOURS DE LYON

de dangers ». 11 voudrait être à côté de Brutus qui vengea le monde ravagé et la République renversée, suivre Brutus au Capitole, l’accompagner partout, lui faire plastron de son corps et crier avec lui d ans les champs de Philippes à l’heure de la mort et dans l’accablement de l’àme : « Vertu, ne seraistu qu’une chimère! » A la vue de Caton qui s’entr’ouvre les entrailles pour ne pas survivre à la perte de la liberté, il se sent « enorgueilli de son espèce » et se jette aux pieds de la statue de ce dernier des Romains. L’héroïsme des stoïciens qui bravèrent les tyrans et moururent pour la République le remplit d’une admiration profonde : « Ce spectacle m’enlève, m’inspire le respect, l’étonnement; mais je ne me sens pas le courage d’y arriver. Le dirais-je même? Cette perfection est un travail continu, n’est pas l’état naturel, n’est... mais je m’arrête, la plume me tombe des mains, la vénération m’impose silence. Caton était stoïcien, Brutus était stoïcien, Thraséas était stoïcien. Ombres des plus grands des humains, ;i qui tout ami de la vertu ne peut penser qu’avec un religieux enthousiasme, votre vie fut la perfection du sage et du patriote ! »

Les événements de la Révolution le transportent presque autant que la « force indomptable », que le « calme inaltérable » que déployait le stoïcisme antique. 11 rend honneur et justice aux quelques hommes hardis qui ne craignirent « ni le tonnerre des despotes ni les cachots de la Bastille » et qui, de même qu’Ubalde ramenait Renaud ii la vertu en lui présentant le divin bouclier ', éclairèrent la nation en lui présentant leurs ouvrages. 11 célèbre la liberté que les Français ont « conquise après vingt mois de lutte et de chocs les plus violents » et qui fera leur gloire à jamais : ce après des siècles, les

1. Napoléon se souvenait-il de ses conversations sur le Tasse avec Gassendi, qui traduisit, comme on sait, le poème italien? Ubalde, dit Gassendi, tourne vers Renaud

ce bouclier fameux >

Où tics diamants purs étincelaient les feux.

Là, comme en un cristal, rencontrant son image,

Il voit d’un luxe vain le superbe étalage...

Le héros se regarde avec étonnement.

Français, abrutis par les rois et leurs ministres, les nobles et leurs préjugés, les prêtres et leurs impostures, se sont tout a coup réveillés et ont tracé les droits de l’homme ! »

Ces droits de l’homme doivent servir de règle au législateur. Liberté absolue et entière de penser, liberté de parler et d’écrire pourvu que l’ordre social ne soit pas blessé, voila le fondement du bonheur b Quoi! l’homme serait esclave! Il souffrirait d’appartenir à un autre, d’ètre la propriété d’un autre! 11 souffrirait d’ètre acheté, vendu par un autre! Quoi! les rois, les seigneurs le trafiquent au gré de leurs passions! Il se laisse ravaler au niveau du bœuf et du cheval ! 11 supporte un maître qui l’estime moins que les animaux de son écurie! Ne sait-il pas que le droit de résister à l’oppression est le plus beau de ses droits? « Homme, tu as été esclave et tu as pu te résoudre à vivre! Réveille-toi : il est temps ou jamais. Le coq a chanté; le signal est donné; de tes chaînes forge le fer vengeur. Il te restituera à toi-mème, au bonheur, à la patrie... Le peux-tu faire sans crime?... Plaisante perplexité! 11 n’est ni devoir ni loi où il n’est point de liberté. Ou il n’est point de liberté, les hommes peuvent s’égorger respectivement, peuvent égorger leurs tyrans, leurs prétendus magistrats. Où l’association n’a pas le bonheur de tous pour principe, elle est nulle, et tout homme devient magistrat. Où la loi n’est pas la raison générale, la raison individuelle rentre dans son indépendance pour jouir de tous ses droits. Ne crains pas les clabauderies de la superstition, sois sûr que l’homme libre est le seul digne du Créateur. Tous les tyrans seront aux enfers sans doute; mais leurs esclaves y seront aussi; car, après le crime d’opprimer une nation, celui de le souffrir est le plus énorme 1 2. »

1. >• Les lois, les lois pour sauver cetlc nation de sa perte, et la liberté des écrits pour sauver les lois! » (Raynal.)

2. « Le même courage, disait Raynal, que la religion inspire pour soustraire la conscience à la tyrannie exercée sur les opinions, 1 homme de bien, le citoyen, 1 ami du peuple doit l’avoir pour garantir les nations de la tyrannie des puissances conjurées contre la liberté du genre humain. Malheur à l’État où il ne se trouverait pas un seul défenseur du droit public! » Et encore : « On

LE DISCOURS DE LYON

Mais pas de liberté sans égalité. Bonaparte déclare que tons les mortels naissent inégaux en moyens, mais égaux en droits : si l’homme n’est pas aux yeux de la loi l’égal d’un autre, il faut brûler le code et chasser les magistrats. Aussi fait-il l’éloge du jury : « Que la loi sacrée des jurys soit adoptée; si la félicité et la liberté même venaient sur la terre, elles n’en dicteraient point d’autre. »

Toutefois, il ne suffit pas que la loi criminelle assure aux hommes 1 indépendance de leur vie et le maintien de leur liberté, que la loi politique leur assure l’intégrité de leurs droits et de leur dignité. La loi civile doit assurer à chacun une portion quelconque de propriété. Pas de partage inégal des biens, pas de loi barbare comme celle de primogéniture, pas de riches ni de misérables, pas de gens qui aient trop ou qui n’aient pas assez. Qu’au premier bout de la chaîne sociale soient les riches, et qu’au dernier soit, non pas le misérable, mais le petit marchand ou Partisan. Que tous les hommes, même les moindres, aient quelque chose. Non que Bonaparte désire l égalité absolue qui lui semble impossible. Mais, si les hommes peuvent être heureux dans une hutte comme dans un palais, sous des peaux comme sous des broderies de Lyon, à la table frugale de Cincinnatus comme à celle de Vitellius, encore faut-il qu’ils aient cette hutte, ces peaux et cette table frugale. Paoli faisait partager tous les trois ans les piagge ou terres de la plaine entre les habitants. Pourquoi chaque homme, comme chaque Corse sous le généralatde Paoli, n’aurait-il pas une portion de propriété qui pût, grâce à son travail, sullire à son entretien?

Ce qu'il v a peut-être de plus curieux dans le Discours de Lyon, c’est le contraste des sentiments du lieutenant Bonaparte avec ceux du général Bonaparte. Les passions qu’il combat alors, sont celles mêmes qui le gouverneront plus tard et qui déjà, par instants, le gouvernent à son insu. Cet homme d’imagination

pourrait douter si les esclaves ne sont pas aussi coupables que leurs tyrans, et si la liberté a plus à se plaindre de ceux qui ont l’insolence de l’envahir que de l’imbécillité de ceux qui ne la savent pas défendre. » Cf. plus haut, p. 19.

déclame contre l’imagination. Cet homme actif, remuant, inquiet, qui ne connaît pas le repos, qui semble faire allusion a lui-même lorsqu’il parle des âmes « ardentes comme le foyer de l’Etna », prêche la simplicité du cœur et le calme de l’esprit. Cet homme qui sera bientôt dévoré par une soil inextinguible de gloire et hanté par de vastes désirs, par des rêves gigantesques, ne cesse dans ce Discours de réprouver, de condamner l’ambition. On croirait, à l’entendre, qu’il est de ceux qui, comme Fabricius, Cincinnatus et Catinat, maîtrisent l’ambition au lieu d’en être maîtrisés, et qu’il veut s’élever dans l’unique dessein de contribuer à la félicité publique. « Est-il, lit-on en un endroit, rien de plus consolant que de pouvoir dire : je viens d’assurer le bonheur de cent familles ; je me suis agité, mais l’Etat en ira mieux; mes concitoyens vivent tranquilles par mon inquiétude, sont heureux par mes perplexités, gais par mes chagrins? » A la façon de Fénelon dans le Télémaque , Bonaparte représente l’ambition « au teint pale, aux yeux égarés, à la démarche précipitée, aux mouvements irréguliers, au rire sardonique 1 ». Il flétrit l’ambition d’Alexandre, de Cromwell, de Richelieu, de Louis XIV ; une pareille ambition est une passion désordonnée, une folie qui altère la cervelle, un délire violent qui ne cesse qu’avec la vie, un incendie qui ne finit qu’après avoir tout consumé; elle a pour but, non de faire le bien, mais de contenter un insatiable orgueil ; elle renverse les Etats et les fortunes particulières ; elle se nourrit de sang : « les crimes ne lui sont plus que des jeux; la cabale ne lui est plus qu'un moyen; le mensonge, la calomnie, la médisance, un argument, une figure d’élocution. » Que fait Alexandre qui court de Thèbes en Perse, et de lii dans l’Inde? Il s’agite, il s’égare, il se croit Dieu. A quoi aboutit Cromwell? A mener l’Angleterre. Mais n’est-il pas « tourmenté par tous les poignards des furies? » Richelieu, né dans la médiocrité, arrive au pouvoir après des peines infinies;

1. 11 aime dans sa jeunesse ces sortes de personnifications; il dira, dans une lettre à Joséphine, du 17 octobre 1796 : « Tout avilit hors la haine. Mais l'indifférence au pouls de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone! »

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il est roi sous le nom de ministre; mais il veut être cardinal, et, dès qu’il obtient le chapeau, il jalouse Corneille et se fait placer par ses flatteurs au premier rang des poètes!

Quelles assertions extraordinaires ! A plusieurs années de là, Napoléon exalte cet Alexandre qu’il traitait de fou furieux, et l’idée qu’avait le conquérant de se proclamer le descendant d’un dieu, lui semble inspirée par l’instinct de la vraie politique. Quel eût été son étonnement à Sainte-Hélène s’il avait relu ce discours de 1791! Quel retour il eût fait sur lui-même à la lecture de ce passage sur le sort de l’homme de génie : « L’infortuné! Je le plains. Il sera l’admiration et l’envie de ses semblables, et le plus misérable de tous. L’équilibre est rompu : il vivra malheureux. Ah! le feu du génie! Mais ne nous alarmons pas. Il est si rare! Que d’années qui s’écoulent sans que la nature en produise! Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ! »

JEUNESSE DE NAPOLEON, - f. II.

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