‹ La jeunesse de Stendhal (volume 3)Chapitre 83 sur 162 · Telle était Madame Tailien, ou Madame de Staël · texte numérisé non relu

Telle était Madame Tailien, ou Madame de Staël

3. M. Barbiera rapporte le mot avec quelques variantes, et traduit en italien. Mais il gagne à être dit en milanais.

4. M. Barbiera nous assure qu'une nuit, sortant de la Scala, elle prit avec elle dans sa voiture trois hussards. {Op. cit., 432.)

5. Milanais intraduisible. L'équivalent très plat serait : il y a quelque chose là-dessous.

t-elle, et sans hésiter elle trouva le diamant caché dans la rose.

C'est elle encore qui, recevant une gerbe de fleurs sur un plateau d'argent, s'étonna presque qu'on eût cru nécessaire d'ajouter les fleurs à cette riche pièce d'orfèvrerie. « Anche i fiori ? » dit-elle avec reconnaissance.

« Elle n'était pas méchante, écrit Rovani, mais dans son intelligence ni dans son cœur n'avait jamais pu pénétrer l'idée de la constance. Il ne faut pas croire qu'elle fût incapable d'amour : elle aimait beaucoup, elle aimait avec ardeur. L'étincelle incendiaire à peine entrée dans son sang, elle se consumait, tant qu'elle n'avait pu approcher de l'objet de son désir. Mais un amant entre ses mains n'était ni plus ni moins qu'un chapon sur la table d'un gourmand. 11 n'en restait bicntùt plus que les os, et son appétit insatiable demandait un nouveau plat^... »

On sent combien une pareille amoureuse s'éloigne des coquettes de notre xviii^ siècle. Ce n'est point ici amourgoût, fine et capricieuse recherche de sensations nouvelles. La comtesse A. n'était qu'une force de la nature ; elhe portait en elle, sans y ajouter aucune complication, le simple et puissant et bestial désir d'un bel animal plein d'ardeur. Elle aimait, et elle avait beaucoup d'enfants ^.

Sans doute les Milanaises ne pratiquaient pas toutes l'amour avec cette exubérance. Mais, s'il y avait des degrés, et des exceptions, c'était bien là leur façon franche et primitive d'aimer. L'armée française, et le bouleversement des révolutions successives, les avaient fait sortir de leur indolence, mais n'avaient point ciiangé leurs goûts. Elles mirent seulement dans leur vie, en ces Tuois ardents de guerre et de conquête, une hâte et une fièvre de jouir qu'on ne leur connaissait pas encore.

2. Bcyle nous apprend, dans son Jouniul d' Ilalir, c|uc l'un de ses nombreux amants fut ce Percheron, qui lui enseignait ;i lui-même, un peu plus tard, comment on fait violence à une femme. 11 n'eut sans doute pas besoin de celte méthode énergique pour conquérir la comtesse A., mais cet homme fort devait lui plaire. {Jour, d'il., 31-32, et la note ; Hugues Rebcll, dans les Inspiratrices de Balzac, Stendhal et Mcriiiiéc, avait tiré de ce passage les conclusions les plus fausses.)

Et c'est ainsi que la comtesse A. reste comme le type, sans doute un peu forcé, mais pourtant fidèle, de toutes ces riches fleurs milanaises ^.

Les très vieilles dames, qui se rappellent encore là-bas les mœurs de cette époque, restent pleines d'indulgence pour ces libres et naturelles amours. On n'y voyait pas malice alors, on aimait sans scrupule comme sans hypocrisie, et l'on s'en souvenait sans remords. La comtesse G.^ qui avait été indulgente au futur roi de Naples, disait ingénument à ceux qui admiraient son épaule ronde : « C'est ici que dormait Murât ^. » Les Milanaises n'avaient point encore inventé ce raftinement amoureux qu'est la pudeur.

Le Corso, les bals, la Scala, c'est bien tout ce que Beyle sut voir de Milan, et tout ce qui lui permit d'en connaître le caractère et l'opinion. Xe nous étonnons plus désormais qu'il en ait jugé avec tant d'illusion. Pour animer leurs promenades et leurs fêtes, les Français n'avaient besoin que des femmes. A quelques exceptions près, on peut admettre qu'ils ont eu pour eux les Milanaises. Cela leur a suffi, rien de plus naturel. Mais aussi cela les a trompés, et Beyle tout le premier. Ils n'ont gardé de Milan qu'un souvenir attendri et illuminé ; ils ne l'ont plus aperçu dans leur mémoire que sous l'aspect d'une joyeuse bacchanale, oîi ils jouaient eux-mêines le rôle le plus flatteur et le plus excitant. Pouvaient-ils imaginer qu'une ville où ils avaient trouvé tant de bonheur n'eût point été, elle aussi, follement heureuse de leur présence ? Nous savons déjà qu'il en faut rabattre.

Avec un peu plus de psychologie, leur conclusion aurait dû être tout opposée. Le tendre accueil des femmes fut

1. 11 serait facile de multiplier les exemples. J'ai retrouvé dans les archivesr

du palais A. l'histoire d'une jeune fille, — la nièce de la comtesse, qui se

sauva en compagnie d'un officier français appelé Blachier ; elle l'épousa par la suite. Mais ce n'est pas le dénouement habituel de ces aventures franco-milanaises.

2. Elle y mettait même plus de précision : « Dornwa Mural su quesla i'cna. »■

justement pour les hommes la plus forte raison de haïr les envahisseurs. Ils en avaient d'autres. Mais qu'est-ce que les antipathies politiques et l'avarice même, à côté de la jalousie ? Si vraiment les Milanaises furent aussi amoureuses, il faut bien admettre que les Français ont dû faire un peuple de jaloux^.

Stendhal, pour apprécier l'état d'esprit des Milanais, a raisonné comme un amant. Lui qui avait lu Montesquieu, il ne s'est pas rappelé ce passage de VEsprit des Loix ^ : « Les Français ont été chassés neuf fois de l'Italie, à cause, disent les historiens, de leur insolence à l'égard des femmes et des filles. C'est trop pour une nation d'avoir à souffrir la fierté du vainqueur, et encore son incontinence, et encore son indiscrétion sans doute plus fâcheuse, parce qu'elle multiplie à l'infini les outrages. »

Stendhal aurait peut-être répondu que cette fois du moins les femmes étaient consentantes, et qu'elles s'offraient elles-mêmes avec joie aux vainqueurs. Mais faut-il pour cela oublier la rage silencieuse des maris et des pères ? Si nous voulons en mieux juger, consultons, au lieu de Stendhal, un Milanais qu'il a beaucoup admiré, et dont il cite les œuvres à maintes reprises. L'illustre poète dialectal Carlo Porta donne une image en raccourci de ce que furent les rapports des Milanais et des Français, quand il narre les mésaventures de Giovannin Bongee (Desgrazi de Giovannin Bongee). La bonhomie railleuse du conteur laisse deviner l'amertume secrète.

Giovannin Bongee est le type de l'homme du peuple, le brave Amhrogian, pansu, bon vivant, et qui a très peur des coups, bien qu'il fasse le fanfaron. Sans doute n'auraitil aucune raison d'en vouloir aux Français, si leur maudit caractère, entreprenant et batailleur, ne jetait l'inquiétude dans son âme pacifique. Mais ils font plus que de troubler par leurs tracasseries son repos et sa digestion, ces Français insolents, « quij prepotcntoni de Franzes » ; l'un

1. Stendhal, on l'a vu, indique bien en passant cette idée, puis il l'oublie presque aussilùt.

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