‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 104 sur 369 · Journal d'Italie · texte numérisé non relu

Journal d'Italie

moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais attendre de mon système ?. »

Je ne dirai pas que le «système » de Beyle lui vint seulement de Félicia. Beyle subira l’influence de bien d’autres livres. Mais le roué qu’il aura bientôt la prétention de devenir, et qui fera, à vingt ans, sur l’amour, les théories d’un vieux débauché, ce roué-là prit dans Félicia sa première et plus inoubliable leçon 2

Il tira de cette lecture passionnante un autre enseignement très imprévu. Par un retour singulier, Félicia, qui lui avait donné des plaisirs si peu « littéraires », 1l nous l’a avoué lui-même, Félicia le jeta corps et âme dans la littérature.

« Dès ce moment, ma vocation fut décidée $ : vivre à Paris en faisant des comédies. Ce fut là mon idée fixe, que je cachaï sous une dissimulation profonde 4... »

Entendons que Beyle, en trouvant tout à coup dans les livres, qu'il avait toujours aimés, des jouissances d’une qualité si particulière, Beyle les aime avec une passion nouvelle. Il confond le plaisir d'écrire avec le plaisir que lui avait donné Félicia.

La méprise est naïve, mais bien stendhalienne. Dans la vie de Beyle, n’est-ce point l'amour qui explique tout ?

Et voilà comment, par un ricochet inattendu, quelques vieux bouquins, l’amusement secret d’un roué de pro-

MBRITÉ, (GE

2. C’est aussi dans Æélicia que Beyle entendit pour la première fois parler de l’Italienne, comme de l’amoureuse par excellence. On y voit une Romaine qui aime et tue, première image pour Beyle de la passion ultramontaine. On y peut lire : «Croyez-moi, galants Français,.… demeurez dans votre heureux pays où les amours les plus sérieuses ont rarement des dénouements tragiques. Surtout n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Là-bas l'infidélité peut coûter la vie, ici elle est la source de mille plaisirs. » (IV, 17.) Beyle reprendra bien souvent pour son compte cette antithèse de l’amour italien et de l'amour français. Mais, au lieu de suivre le conseil de Félicia, ce roué manqué, qui était une âme romantique, passa les Alpes, pour connaître la passion italienne, et en souffrir.

3. Ne l’était-elle point déjà ? Ailleurs c’est Destouches qui aurait donné à Beyle l’idée d’être un écrivain. Ses souvenirs sont un peu confus. Mais il n'importe. Ces différentes impressions, croyons-nous, furent réelles, et s’ajoutèrent les unes aux autres.

&. H. Br., 1, 192.

vince, décidèrent en quelque mesure la vocation littéraire de Stendhal : il y avait découvert les troubles exquis de la volupté.

« Laclos écrivait beaucoup mieux que l’auteur du Rouge, et l'égalait en profondeur. »

(Dard, Le Gén. Chod. de Laclos, 69.)

Est-ce parmi les livres parfumés de Romain Gagnon que Beyle trouva les Liaisons Dangereuses? Ce roman délicieux et cruel est une des œuvres qui ont marqué le plus profondément sur l'esprit de Beyle ; le psychologue et le séducteur y apprirent tout à tour leur métier ; et quelques-uns pensent que, dans leur commun domaine, l'élève n’égala point le maître. S'il est vrai, comme le dit Stendhal, que les Liaisons dangereuses devinrent « le bréviaire des provinciaux ! », elles furent assurément le bréviaire d'Henri Beyle. Or nous ignorons à quel moment il a pu lire ce chef-d'œuvre d’analyse amoureuse et de polissonnerie raflinée. On peut croire cependant, et il croyait lui-même, que c'était avant de quitter Grenoble ?. Mais le lut-il à quinze ans, plus jeune peut-être, et sans y rien voir d’abord qu’une histoire pathétique *, mêlée de vignettes libertines? Nous ne savons ; et il n'importe, puisqu’en toute hypothèse Beyle relut les Liaisons Dangereuses, et sut en tirer peu à peu tout le suc et tout l’arome secret. Si nous en parlons aujourd’hui, ne nous soucions done pas de distinguer, dans l'influence prolongée d’un même livre, les moments divers et les âges.

Beyle s’apitoya peut-être sur les infortunes de Mme de Tourvel, mais il admira surtout Valmont, son bourreau 1.

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