H. Br., I
que tant de romantiques ont rendue célèbre. Il est de ces hommes que la vie ne peut satisfaire. Leur imagination effrénée leur a tout gâté d'avance. Après une vaine tentative pour satisfaire dans la médiocrité du réel l’immensité de leur désir, ils se replient, lassés, déçus, boudeurs, sur leurs rêves flétris. Mais, comme leur illusion est infatigable, ils recommencent toute leur vie cette première expérience inutile, et ne deviennent jamais des sages. « Ce désappointement, avoue Beyle à cinquante ans, je l’ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie. »
Il est probable que ces « polissons » si « égoïstes » furent eux-mêmes aussi surpris de leur nouveau compagnon qu’il était étonné de se trouver au milieu d’eux. Ce gros garçon trapu, aux jambes courtes, à la forte tête couverte d’une épaisse chevelure noire, avait un aspect rustique et même un peu sauvage, mais les manières décentes et les gestes gênés d’un enfant habitué à marcher, très sage, entre de vieilles dames et de petites filles. Il dut se trouver fort empêtré au milieu de ces gamins qui le bousculaient, en lui apprenant pour la première fois des jeux de garçon !. Mais il n’était ni patient ni doux, et ses yeux vifs devenaient tout de suite furieux. [ls l’appelèrent la Tour ambulante, et se moquèrent de lui.
Beyle recevait ces moqueries comme des insultes, s’en exagérait l’amertume, et son âme ardente méditait la vengeance. Il se prenait déjà au sérieux. Faute d’avoir appris, tout petit, à jouer et à se battre avec des enfants, il apportait au collège un cœur déjà mûri à la haine, et incapable des sentiments légers propres à son âge ?.
Mais cet adolescent passionné comme un homme avait de singulières naïvetés. Il n’était blasé sur aucun amusement. Après avoir étonné ses camarades par la sombre fureur de ses colères, il les surprenait par ses ardeurs
4. «.… je ne savais point ces jeux, j'y portais une noblesse d'âme, une délicatesse qui devaient leur sembler de la folie absolue. » (H. Br., I, 247.) 2, « .… j'ai débuté dans la société des enfants... non... avec la gaîté et l’in-
souciance de l’enfance ; j'y suis arrivé sournois, méchant, rempli d’idées de
vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait l’effet d’un soufflet entre hommes. » (A. Br., I, 106.) +
puériles à des jeux qui les lassaient déjà. Et que pouvaient-ils penser, si Beyle leur confiait, l'instant d’après, tous ces beaux rêves de poésie et d’héroïsme qui le remplissaient d’un grave enthousiasme ?
Ils goûtèrent peu ce garçon point accommodant, si étrange, auquel ils ne comprenaient rien. Ils le laissèrent vite de côté. « Je ne réussissais guère avec mes camarades, avoue-t-il piteusement ; je vois aujourd’hui que j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur ! et de besoin de m'amuser... J'étais navré quand, dans leurs jeux, ils me laissaient de côté 2, »
Il y eut donc un double malentendu entre Beyle et ses jeunes contemporains. Mais ces querelles d’enfants ne mériteraient point de nous arrêter, s’il ne convenait d'y voir comme une prédiction de ce que sera l’existence de Beyle parmi les hommes, Jamais ils ne comprendront ce bizarre mélange de dureté et de tendresse, de sèche raison et d'imagination passionnée. Il déplaira généralement, et on le lui fera bien voir. Mais ce méconnu, n’étant ni un doux n1 un faible, ne fléchira point comme tant de romantiques langoureux et désespérés. Il souffrira sans doute à voir les hommes si rebelles à ses avances ; mais, loin de se laisser abattre, 1l répondra par d’âpres et spirituels sarcasmes. Et chacun de s’écrier aussitôt qu’'Henri Beyle est un méchant homme. Mais lui a toujours juré qu’on se trompait : « J'étais malin et je disais des bons mots qui m'ont valu force coups de poing... Quand un mot me vient, je vois sa gentillesse et non sa méchanceté. Je suis toujours surpris de sa portée comme méchanceté 3... »
Tant d’innocence nous étonne. Mais il est vrai que l'esprit semble avoir été pour Beyle une sorte de griserie ; emporté par sa verve, séduit par ces traits brillants que son imagination lui présentait en foule, il les décochait bien vite, avec la joie du créateur, et sans songer aux victimes. Mais celles-ci les trouvaient amers.
1. Car Beyle était fier de lui : « Je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble. » (Id., 251.)