GRENOBLE A LA FIN DU XVIII SIÈCLE
« Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion... »
« Grenoble était une ville charmante... où es jolies femmes ne s'oubliaient pas. »
(H. Br., 1, 110.)
Son entrée à l'Ecole centrale avait libéré Beyle. Désormais, avec une indépendance peu habituelle à son âge (souvenons-nous que Beyle n’a point dix-sept ans lorsqu'il quitte Grenoble), il pourra vagabonder où il lui plaira. Jusqu'ici, prisonnier d’une famille en deuil, il n’a connu de sa ville natale que les maisons de ses parents, et ce qu’on voit du monde par la fenêtre. Mais rien ne l'empêche maintenant de découvrir Grenoble.
À vrai dire, il ne va point tirer un grand profit de cette liberté nouvelle. Absorbé par ses études, plus intéressé, à quinze ans, par ses camarades que par les salons, d’ailleurs dégoûté de Grenoble avant de la connaître, il traversera cette ville de plaisirs et d’esprit presque sans la regarder.
Elle le méritait pourtant, mais Beyle ne l’a découverte qu’à l'heure où il ne pouvait plus en jouir : « Rien ne m'a
étonné dans mes voyages comme d’entendre dire par des officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante, pétillante d’esprit.. La première fois que j’entendis ce propos, ce fut à table, chez le général Moncey,... en 18021, à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails d’un côté de la table à l’autre... Mon exécration pour l’état de mal au cœur et d’indigestion continue, auquel je venais seulement d’échapper, était au comble. L’officier d'état-major... soutenait que c'était la ville la plus agréable de la province, il me cita mesdames... Hélas ! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables ! Mes parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie 2... »
Beyle n’a donc guère connu, de la société dauphinoise, que quelques vieilles dames trop dévotes, quelques vieux messieurs trop graves. Ses parents, et pour cause, ne l’ont pas présenté à ces « Jolies femmes qui ne s’oubliaient pas », comme disaient les officiers de l’armée d’Italie. Et Beyle a méconnu sa ville natale.
Est-ce à dire que nous devions la négliger, et ne pas jeter du moins un coup d’œil rapide sur cette petite capitale de province $, au milieu de laquelle Henri Beyle a passé les dix-sept premières années de son existence ? Ne subit-on pas, même sans le savoir, l’influence impalpable et diffuse du monde qui vous entoure? N'oublions pas d’ailleurs que, par son oncle Gagnon, jadis le Lovelace de cette galante société, Beyle avait, depuis son enfance, recueilli quelques parfums de ce paradis défendu. Enfin, s’il n’a point fréquenté les salons et les coulisses, du moins dans la rue, à léglise, sur la promenade publique, au théâtre, il a regardé d’un œil avide ces élégantes si parées, et leurs amoureux courtisans. Son imagination aidant, il est donc resté moins qu’il ne l’a dit étranger à sa patrie, surtout en ces trois ou quatre
1. Beyle se trompe; ce dîner, où il ne put guère assister qu’en qualité d’aide-de-camp du général Michaud, doit se placer entre le 1% février et le 18 septembre 1801.
2, H Br, 1,110-114.
3. Grenoble ne comptait pas tout à fait 25.000 habitants en 1789.
dernières années du xvrr1® siècle, où commencent à le tourmenter toutes les curiosités de l’adolescence.
Avant la Révolution, Grenoble passait pour « l’une des plus agréables villes de province 1 ». La Terreur avait sans doute interrompu quelque temps plaisirs légers et vie mondaine. Mais déjà, avec l’ardeur que donne une longue abstinence, Grenoble, comme toute la France, se reprenait à jouir galamment de la vie, sous les auspices du Directeur Barras.
C’était une vieille tradition. Dès le xvrit siècle, Le Pays ? fait un portrait affriolant des plaisirs de Grenoble à. Si on l’en croit, « la galanterie et l’esprit y paraissent plus qu’en lieu du monde. » Les hommes s’y piquent d’écrire, aussi bien en prose qu’en vers, et les femmes parfois s’en mêlent aussi. On s’y amuse, avec bon goût assurément, mais sans innocence. « Les femmes y sont bien faites, et. n’ont point l’humeur ni d’ours ni de tigresses. » Il s’y pratique un « grand commerce de fleurettes et de soupirs. »
Au temps du jeune Henri Beyle, on y soupirait d’un autre ton, mais on y soupirait toujours. La galanterie s'était faite moins précieuse, et plus libre. Selon le tempérament de chacun, on s’y partageait entre les ardeurs éloquentes, à la manière de Jean-Jacques, et les abandons plus voluptueux et plus piquants, à la mode de Laclos. L’élégant libertinage de ce dernier devait pourtant mieux convenir aux Dauphinois, gens spirituels et réalistes. N’était-ce pas du reste Grenoble, si l’on en croit Stendhal, que Choderlos de Laclos avait peint dans ses Liaisons Dangereuses 4 ?