‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 203 sur 369 · H. Br · texte numérisé non relu

H. Br

8H Br, 56:

Mais, avant de connaître, avant même d'imaginer, les grandes et belles passions libres, Henri Beyle, commençant à peine d’entrevoir la vie, rêva les faciles et piquantes conquêtes de cet oncle si joli, si gai, qu’il aimait tant. Et, même quand il sera devenu le romanesque disciple de Jean-Jacques, il n’en restera pas moins l’émule de Romain Gagnon. Il se flattera d’unir en sa personne don Juan avec Saint-Preux. Il mêlera bizarrement les prétentions du roué à ses plus romantiques amours 1,

Or, des deux rôles, celui de don Juan tout au moins convenait mal à Henri Beyle. Ce Valmont au cœur tendre et au gros ventre n'était point fait pour son personnage. Romain Gagnon le perdit. Il apporta dans le développement logique de Beyle une influence perturbatrice. Il est ainsi responsable d’une nouvelles incohérence, dans cet esprit et ce cœur bigarrés.

Comme il est naturel, ce fut Romain Gagnon qui introduisit le premier son neveu, alors âgé de six ans peut-être, dans le monde du théâtre. N’était-ce point façon déjà de le préparer à l’amour ? Stendhal confondra plus que personne le goût de la comédie et celui des comédiennes. L'amant de Mademoiselle Cubly, de Louason et d’Angéline Bereyter ne devait-il pas être initié à l’art dramatique par son premier maître en galanterie ?

Ce fut un souvenir inoubliable : « Un soir, malgré tout le monde..…., il me mena au spectacle. On jouait Le Cid. en habits de satin bleu de ciel avec des souliers de satin blanc ?. » Commencer par la plus héroïque et la plus romanesque des tragédies françaises, pourrait-on imaginer pour Stendhal un début mieux choisi ? Il fut « fou » de bonheur $. De ce jour data peut-être pour lui cette pas-

1. Voir le Catéchisme d’un roué, publié par moi dans la Revue Bleue du 19 juin 1909, — et ce que j'ai dit plus haut des Liaisons dangereuses et de leur influence sur Beyle.

2. H. Br., I, 52-53. — Une autre fois son oncle le mena voir un opéra de Grétry, la Caravane du Caire ; il apprécia surtout les chameaux qui y figuraient.

3. «Je me disais... : « Tous les moments de la vie de mon oncle sont aussi délicieux que ceux dont je partage le plaisir au spectacle. La plus belle chose du monde est donc d’être un homme aimable, comme mon oncle...»

sion du théâtre, qui devait avoir tant d'influence sur son génie, et sur son Cœur.

Et voilà comment ce joli garçon plein d’ignorance fut pour quelque chose dans la vocation littéraire de Stenddhal.

Malheureusement pour les plaisirs de l’enfant, Romain Gagnon s’éloigna de Grenoble quand son neveu avait sept ans à peine. Il émigra vers 1792, nous assure Beyle, qui s’imagine tous ses parents comme des aristocrates !.

En réalité c’est au début de 1790 qu’il quitta Grenoble, et pour se marier ?. Il s’en vint habiter les Echelles, le pays de sa femme, sur la frontière de Savoie. C’est dans ce village que Beyle, peu après, l’alla voir. Mais son oncle n’était là ni émigré, ni exilé 8. Il venait encore quelquefois à Grenoble, pour ses plaisirs. Avec lui rentrait un peu de gaîté, et comme le bruit et le parfum de la vie mondaine, dans la triste maison recluse 4 Mais il partait.

Ainsi brillant, rapide, éphémère, il paraissait et reparaissait, à intervalles, dans la vie de l'adolescent, comme l’image de la volupté. Sans l’estimer, Beyle l’admirait ; et l'influence de jadis persistait encore.

1. Il peint encore son oncle comme un lâche, dépourvu de tout patriotisme. EBr NU AeTe)

9. Sa vanité éclate naïvement dans son acte de mariage, que j'ai pu retrouver, grâce à l’obligeance de M. le curé des Echelles, parmi les archives de la paroisse*. On y lit que « noble Félix Romain Gagnon, avocat au Parlement de Dauphiné, fils. de noble Henri Gagnon. », épouse Cécile Camille Poncet.

Or jamais le docteur Gagnon, qui n’y avait aucun droit, n’avait pris à Grenoble le titre de noble. Mais son fils prétendit éblouir sa nouvelle famille et son petit village.

3. Il y en a plusieurs preuves ; la plus décisive, c’est que j'ai cherché vainement Romain Gagnon sur la liste des émigrés, et dans leurs dossiers, aux Archives de l'Isère. D'ailleurs son mariage, dès le 4 janvier 1790, explique suffisamment sa nouvelle résidence. Il y demeura de longues années, puisqu’on l'y retrouve maire de la commune en 1801 (Archiv. municipales des Echelles). Toutau plus peut-on admettre que, dès le début de la Révolution, en 1789, Romain Gagnon, homme prudent, s’en alla faire un tour jusqu’à Turin (H. Br., I, 162.).

4» « Mon oncle... portait la joie dans la famille quand des Æchelies… il venait à Grenoble … tous les deux ou trois mois... » (H. Br,. I, 135, 155.)

* Publié depuis dans Henri Brulard (éd. Champion) : 11, 350-351.

Un jour même Romain Gagnon, bien innocemment, révélera à son neveu tous les émois secrets auxquels depuis si longtemps il l'avait comme préparé. Henri Beyle mit la main sur l’ancienne bibliothèque de ce jeune liberün, et, en lisant Félicia ou mes fredaines, il se plongea «dans un... torrent de volupté 1 ». Romain Gagnon devait de toutes façons être l’initiateur.

Aussi lui appartenait-il bien de donner à son neveu les derniers conseils, quand Beyle quitta Grenoble, en 1799, pour s’en aller en quête d’une première maîtresse. Romain Gagnon lui tint alors ce discours : « Mon ami,.… tu te crois une bonne tête, tu es rempli d’un orgueil insupportable, à cause de tes succès dans les écoles mathématiques ; mais tout cela n’est rien, on n'avance dans le monde que par les femmes... Tes maîtresses te quitteront : or, rappelletoi ceci : dans le moment où l’on est quitté rien de plus facile que d’accrocher un ridicule. Après quoi un homme n’est pas bon à donner aux chiens, aux yeux des autres femmes du pays. Dans les vingt-quatre heures où l’on t’aura quitté, fais une déclaration à une femme ; faute de mieux, fais une déclaration à une femme de chambre ?. »

Stendhal n’oubliera plus les préceptes de son oncle, mais ne saura point en user. Ils lui serviront seulement à gâter, par trop de calcul, ses plus beaux élans, mais jamais à profiter de ses bonnes fortunes. Il le reconnaît lui-même : « ... au lieu d’être galant, je devins passionné auprès des femmes que j'aimais, presque indifférent et surtout sans vanité pour les autres, de là le manque de succès et le fiasco. Peut-être aucun homme de la Cour de l'Empereur n’a eu moins de femmes que moi 3... »

4. Id., 191. (Cf. plus haut, p. 180 et suiv.) 2. H. Br., éd. Stryienski, 63.

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