II. Br
« La vie commençait pour moi.
Il n’y avait qu’un être au monde : Mile Cubly 1; qu’un événement : devait-elle jouer ce soir-là, ou
le lendemain ? »
(HBr;1, 273:)
« L'on n'aime bien qu’une seule fois, c’est la première. Les amours qui suivent sont moins involontaires. »
(La Bruyère.)
Le vieux théâtre de Grenoble, serré entre le Jardin de Ville et l’Isère, est encore aujourd’hui l’un des plus laids de France. Il était pire au temps de Beyle ?. La salle, petite, pauvre, mal éclairée et mal odorante, était jugée «infâme » par Beyle lui-même $, malgré ses tendres souvenirs.
4. J'écris Cubly et non Kably, d’abord parce que Beyle, qui orthographie Kably ou Kobly dans Henri Brulard, a écrit très nettement Kubly dans son Journal d'Italie (Bibl. de Gren., R 5896, t. XXIIT, fol. 99, v°), lecture que M. Debraye a bien voulu me confirmer; — puis parce que j'ai recueilli le nom, très lisiblement tracé, de Cubly, dans une lettre d’un ami, qui paraît d’ailleurs confondre « la petite Cubly » avec Mélanie Guilbert (Bibl. de Grenoble, R 302) ; — enfin parce que j'ai retrouvé M1 Cubly dans le Diclionnaire des comédiens français (cf. plus bas).
2. Le théâtre où allait Henri Beyle avait été construit en 1767 et 1768, à la place de l’ancien jeu de paume de Lesdiguières. Il avait coûté 35.177 livres 15 sols. Aussi n’était-il ni grand ni magnifique. On le fit rebâtir, au même emplacement, en 1853. Consulter le Théâtre à Grenoble, Histoire et physionomie..…., par Henry Rousset : Grenoble, impr. dauph., 1891.
3. Il dessine un plan de la salle avec cette note : « Infâme salle de spectacle de Grenoble, laquelle m’inspirait la vénération la plus tendre. J’en aimais même la mauvaise odeur... » (H. Br., II, 217.) La salle contenait 912 places (et non 708, comme le dit Henry Rousset), dont 336 au parterre. Elle était éclairée par deux lustres et chauflée par trois poêles. (Arch. de Grenoble, LL 222.)
Les décors étaient pauvres ; on en comptait sept en l’an III : « Une forét, une chambre rustique, une place publique, une prison, un palais, un salon, et les environs d’un volcan. » (Inventaire sommaire des Archives de Grenoble, par Prudhomme.) Mais, au temps de Virginie Cubly, les environs du volcan ont disparu. Il n’y a plus, en l'an VI, qu'un décor présentable, la forêt (Arch. de Gren., LL 221, 222).
Le royaume de Me Cubly, les coulisses, n’était pas moins misérable. En l'an VIII, le directeur se plaint du petit nombre des loges ; « la décence » ne
Dès qu’il eut conquis sa liberté, il s’empressa d’aller au spectacle 1, Les représentations qu'il avait vues en compagnie de son oncle lui avaient laissé le plus mirifique souvenir. D'ailleurs un futur Molière se devait à luimême d’étudier sur place la comédie, et le temple de sa gloire future l’attirait. Enfin, pour un solitaire et un timide, point d’endroit qui permette mieux de voir le monde et d’admirer les femmes, sans risque personnel. « Peu à peu je m’enhardis, j’allai plus souvent au spectacle, toujours au parterre debout 2. »
Les représentations commençaient à six heures, pour se terminer à neuf, et parfois, les jours de gala 8, le public venait faire queue deux heures à l’avance, afin de trouver à se bien placer dans ce local exigu. Henri Beyle, amateur passionné et pauvre, se trouva done souvent mêlé à cette foule bruyante, et qui se coudoyait dans l’ombre. Car, jusqu’à six heures, « l'obscurité la plus parfaite. régnait ; les directeurs, par misère ou par économie, n’allumaient
permettant pas de réunir dans la même loge « les artistes en sexe » (sic) et les hommes, les unes doivent attendre que les autres aient fini de s'habiller, et les entr'actes sont interminables (LL 222).
1. A la fin du xviné siècle, le théâtre était « délaissé par le beau monde», affirme Anatole De Gallier (La Vie de Province au XVIII® siècle, 71-72), d’après l’Almanach du Dauphiné de 1789 ; la faiblesse des acteurs en était la cause. Mais, au temps de la Révolution, et particulièrement sous la Terreur, bals, soupers et réunions mondaines avaient disparu ; la méfiance et la délaton rendaient impossible toute vie sociale ; et, comme il faut bien s'amuser, le théâtre restait le seul plaisir ; il fut alors toujours plein. (Souvenirs lus par M. Ducoin à l’Acad. Delphinale, le 27 juin 1851 : Bull. de l’Ac. Delph.) Les acteurs étaient, paraît-il, satisfaisants, et pleins de zèle. On jouait peu de tragédies, mais beaucoup de comédies, un petit nombre d’opéras, et force opérascomiques. En 1791, la troupe d’opéra, de ballet et de pantomime comptait, avec les musiciens, cinquante personnes (Arch. de Gren., LL 220). Les représentations se donnaient généralement en automne et en hiver, du 17 brumaire au 1% floréal (1d., 221). Le public était fort agité ; les troubles de la rue envahissaient aussi le théâtre ; il y avait des sifflets, des huées et des rixes. Et la municipalité multipliait les règlements. (Zd., 220.)
2. H. Br., I, 263. — Le prix du parterre varie suivant les temps et le cours des assignats. Il s’abaisse jusqu’à 1 livre 10 sols, pour s'élever jusqu 7 livres (Arch. de Gren., LL 220). Mais c'était dans la période où d'une ouvrière était taxée 80 livres.
3. Des acteurs illustres passèrent à Grenoble. Berriat Saint-Prix raconte (mais je n’en ai point trouvé la preuve ailleurs) que Lekain et Me Dume y étaient venus jouer Zaïre. J'ai relevé au contraire le passage de l’ en germinal an VIT (Clairvoyanit).
’à plus de la journée
snil acteur Molé,
les lustres que peu d’instants avant l’ouverture 1. » Et l’on imagine bien le sauvage adolescent, qui s’impatiente, et attend le lever du rideau, tout frémissant d’une curiosité passionnée. Mais il eut bientôt de quoi remplir ses rèveries.
Un jour, par dessus les têtes du publie, Beyle aperçut une jeune actrice, maigre, fine et languissante. Sa voix était aussi frêle que sa personne. Cette beauté chétive lattendrit. Il l’aima ?.
« Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée Mademoiselle Cubly. Bientôt j'en fus éperdument amoureux... C’était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique 5. »
Dans ce petit théâtre, on mettait les artistes à toutes besognes. « Mademoiselle Cubly jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans