H. Br., 1, 62 ; cf. 54, etc
Ce même besoin de lignes fermes, bien détachées, l’éloignera, en littérature, des écrivains retentissants et vagues. Il ne sera point de ceux que séduisait la brumeuse poésie du nord. De là enfin son amour pour les petits faits précis, qui s’isolent et se profilent avec la vigueur d’un basrelef.
Mais c’est une définition trop générale encore que d'appeler Beyle un visuel. Dans les objets qui s’offrent à lui, son regard ne retient pas tout. Sa vision est même très exclusive. Les jeux des couleurs ne paraissent guère l’'intéresser : critique d’art, il ne trouvera point dans les peintres vénitiens ces jouissances délicates que tel rouge profond, tel bleu rare et fin, peuvent donner à la sensualité d’un amateur. Je ne crois pas qu’il soit davantage ému par les beaux effets de l’ombre et de la lumière 1 : ni les contrastes grandioses du clair-obscur, dans un paysage de montagne, ni les oppositions de soleil et d’ombre, dans ces villes italiennes où il a vécu, n’ont beaucoup retenu ses regards ; il restera aussi muet sur le pittoresque des ruelles de Sienne que sur celui des canaux de Venise.
Pourtant cet homme au regard si aigu n’est point de ceux pour qui le monde extérieur reste invisible, mais il voit seulement dans les choses ce qui peut avoir une signification pour son intelligence ou pour son cœur. Îl sera donc plus frappé du dessin que de la lumière 2, et surtout que de la couleur ; dans le dessin même, il ne s’attardera point à la suavité d’une courbe, — comme l’eût fait un artiste grec ; — il ira tout de suite à ce qui rend la forme intelligible, c’est-à-dire à l'expression. S'il avait dessiné, il eût été sans doute un caricaturiste ; Ses Croquis, surtout « intellectuels », n’auraient gardé que le trait caractéristique.
Ses souvenirs d'enfance nous donnent maintes preuves de cette imagination que j’appellerais schématique. Revoit-1l dans sa mémoire sa maison natale, nul trait
1. Rembrandt le laisse à peu près indifiérent. 2. S'il apprécie le clair-obscur du Corrège, c’est moins en artiste qu’en rêveur ; il en goûte le poétique mystère.
pittoresque ne lui apparaît; mais s’évoque, avec une précision vraiment merveilleuse, la disposition de toutes choses, et il dessine le plan de l'appartement, sans oublier une fenêtre ou un meuble. Se rappelle-t-il un épisode de la vie famihale, il retrouve, comme un metteur en scène, la place de chaque acteur, et un tracé nous montre comment ils étaient, quarante années plus tôt, disposés autour de la table. Les pages de son manuscrit semblent parfois le recueil des croquis d’un architecte.
La vision se fait-elle moins abstraite et plus vivante, c’est encore, dans l’image d’une scène ou d’un personnage, le détail caractéristique qui surgit seul. De l’abbé Raillanne il revoit surtout « les sourcils abominables ». Ce qu'il a retenu de Lambert mourant, ce sont « ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu’augmenter.…. » Et cet homme, victime de la Journée des Tuiles, il l’aperçoit encore, quarante-cinq ans plus tard, € sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin... remplis de sang », avec une blessure « d’où le sang sortait abondamment... au bas du dos, à peu près vis-à-vis le nombril 1. »
Henri Beyle avait donc, tout enfant, la vision intelligente et nette qui va chercher dans la réalité ce qui a un sens. Ses yeux mobiles et clairs recueillaient à chaque instant des images précises de toutes choses, mais des images où ces choses étaient réduites à ce qu’elles ont d’essentiel pour l’esprit. Elles se gravaient ensuite dans sa mémoire, une mémoire à la fois tenace et capricieuse, où l’image se perdait plutôt que de s’obscurcir.
C'est avec ce regard aigu, volontaire et exclusif, que Beyle va contempler et aimer la nature.
L'amour de la Nature est sans doute un des moins naturels à l’homme. Il lui a fallu bien des siècles de culture pour qu'il apprît à trouver en elle autre chose que