‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 229 sur 369 · Mém. d'un Tour · texte numérisé non relu

Mém. d'un Tour

soufre, de poussière et de fumée, qui couvre uniformément toutes les maisons du vieux Grenoble, alors étroitement serré dans la ceinture de ses remparts : hautes maisons sévères et tristes, d’une laideur rechignée et sans abandon.

Au milieu de leur masse compacte, le clocher de Saint- André, robuste, âpre et aigu comme le caractère dauphinois, dresse, sans aller trop haut, sa flèche trapue et sa tour carrée !.

Et au bout de toutes ces rues moroses, au-dessus de toutes ces places et de leurs maisons grises, les montagnes lumineuses érigent leurs escarpements et leurs pics, le contraste inattendu de leur décor de féerie.

Mais cet horizon splendide n’est point tel que l’imagination puisse s’y égarer. Elle rencontre tout de suite, dans la lumière crue, de solides rochers qui l’arrêtent. Le fort Rabot et la Bastille ? sont là, tout proches des yeux, et touchant le toit des maisons qu'ils surplombent. Leur contour net, leur brutal relief, habituent l’esprit des Grenoblois à la plus sèche précision. La masse épaisse de cette falaise qui pèse sur la ville ramène à chaque instant le spectateur au réel. De si près, la montagne reste ellemême ; point de reflets qui la voilent et l’embellissent ; elle garde intacte la couleur de sa terre, de ses herbes et de ses rochers ; on en voit sans illusion l’ossature puissante et le rude pelage.

Et cependant Grenoble n’étouffe pas au fond d’un cirque trop étroit. Rien d’étriqué dans son horizon. Sa triple vallée 3, avantage unique, ouvre dans la ceinture de ses montagnes trois larges brèches de lumière et de ciel.

Le regard peut donc quitter les escarpements trop proches qui l’oppressent. Il rencontre tout d’abord, se faisant face, et dominant Grenoble sans l’écraser, les beaux profils du Saint-Eynard et du Moucherotte, que nuancent déjà les transparences de l'atmosphère. Mais il peut

4. Comme la tour basse de la cathédrale, plus trapue encore et plus carrée.

2. Qui s’élèvent au flanc du mont Rachais, sur la rive droite de l'Isère, et immédiatement au-dessus du vieux faubourg Saint-Laurent.

Page 1