H. Br., II
à cache-cache avec des enfants comme lui. Il apprend à danser !, et goûte fort la conversation de mademoiselle Adèle, qui a onze ans ?. Toutes les jeunes femmes ses cousines ont tâché d’amadouer ce jeune homme farouche. On lui a dit que sa « redingote à l’artiste, couleur olive, avec revers en velours », lui allait « fort bien ». On l’a mené dans le monde. On lui a fait jouer des charades. On l’a promené au musée du Louvre. On l’a même engagé à suivre les cours de dessin de Regnault 8. N'importe, Beyle restait mécontent des autres comme de lui-même. « Je mourais de contrainte, de désappointement... » « Je ne conçois pas aujourd’hui comment je ne devins pas fou 4... »
Il y avait cependant, parmi tous ces Daru, quelques êtres destinés à influer plus tard sur la vie ou le caractère d'Henri Beyle. Mais il demeure rétif à leurs avances, et ne se doute point encore que la destinée lui ménage dans cette maison un protecteur tout puissant, dont il séduira la femme, — une mère et une fille qui travailleront de compagnie à le déniaiser, — un jeune homme qui essaiera de lui apprendre le métier de Don Juan : des bienfaiteurs, des amis, des amantes.
Les filles de M. et Madame Daru (qui n’avaient pas eu moins de onze enfants) ne doivent pas nous intéresser plus qu’elles n’ont intéressé Beyle 5. Elles exercèrent sans
1. Je ne voudrais pas affirmer pourtant que ses parents eussent négligé de lui faire prendre à Grenoble les « trois ou quatre mois de leçons [de danse] que les plus minces artisans français » ne se refusaient pas au xvri° siècle, si l’on en croit Berriat Saint-Prix. (Liv. cit., I, 41.)
2MCorr, LL 475;
3. Regnault (1754-1829), ancien prix de Rome, dirigeait un atelier d’où sortirent Guérin et Hersent. On y vénérait l’antique, on y cultivait la mythologie (Regnault est l’auteur des Trois Grâces et de l'Education d'Achille : Louvre, n°° 769 et 768). Est-ce chez «le Père la Rotule » que Beyle prit en haine l’école de David, sa froideur et son mensonge ? (Voir Stenger, La Société française pendant le Consulat, 5° série, p. 30 ; et surtout Rosenthal, Peinture Romantique, 17.)
ASH Br, 11, 109,111, 415-116, 121, 123.
5. M. Chuquet, avec Stendhal, en nomme trois : Madame Cambon, Madame Le Brun, Madame de Baure. (Stend.-Beyle, 32; H. Br., Journ., passim ; Corr., I, 155, 328 ; 151.) Stendhal les trouve généralement trop sèches et trop sages.
la vaincre sa timidité, et devaient toujours rester pour lui des parentes que l’on va voir, et qui vous demeurent étrangères.
Mais nous ne saurions négliger complètement « cette excellente et jolie Mme Rebuffet », qui habitait le premier étage de la maison Daru, et dont le salon était au-dessous de la chambre où logeait Henri Beyle. Son mari, «un négociant de premier mérite... homme à caractère et à Âme chaude 1 », fut, on ne sait pourquoi, de la part de Beyle l’objet d’une admiration enthousiaste. Il le met au nombre des trois esprits supérieurs qui ont possédé toute son « estime » et tout son « cœur ? ». Tant de vénération pour l’homme n’empêcha point le jeune Beyle de traiter fort cavalièrement le mari, mari il est vrai un peu néglivent, qui ne donnait chaque jour à sa femme qu’un quart d'heure, et le reste de son temps à Mademoiselle Barberen, «son associée et sa maîtresse 3 ». Quant à madame Rebuffet, Beyle, en 1800, la trouvait aimable et jolie 4, mais elle ne réussira que deux ans plus tard à l’apprivoiser tout à fait. Cette femme «excellente » poussera la bonté jusqu’à faire alors de ce très jeune homme son amant. Beyle, en venant d’un rendez-vous avec la mère, embrassait la fille dans l’escalier. Mais Adèle n’a encore
aujourd’hui que onze ans. Il n’est point temps de parler d’elle.
1. Il était de Marseille ; d’où peut-être cette chaleur qu s’opposait heureusement, pour un demi-méridional comme Beyle, à la froide correction des Daru. Ils étaient d’ailleurs cousins. (Voir H. Br., IT, 127.)