‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 255 sur 369 · Journat · texte numérisé non relu

Journat

2. Il est le premier à l'avouer : « J’oubliais tout à fait les excellentes leçons d'amour que m’avaient jadis données mon oncle Gagnon et mon ami et protecteur Martial Daru. — Heureux si je me fusse souvenu de ce grand tacticien ! Que de succès manqués ! Que d’humiliations reçues !... » (Soup. d'égot., 123.)

toujours !. À vrai cure, Martial lui a rendu de grands et de petits services ; en 1800, à Paris, il est le premier qui fasse espérer à Beyle le chapeau brodé et l’habit bleu du commissaire des guerres ?; on verra bientôt comme il l’accueille en Italie, et lui rend inoubliable le temps de leur intimité dans la casa d'Addaÿ; à Paris, de 1803 à 1806, Martial ouvre à Beyle les salons, les coulisses 4 : il le forme, le dégrossit et le déniaise ; c’est grâce à lui que Beyle reprend du service dans la Grande Armée en 1806, et commence une carrière que la chute de Napoléon interrompit seule. Mais, parmi tant de bienfaits, le seul dont Beyle lui garde une véritable gratitude 5, c’est d’avoir voulu l'initier à l’art délicieux de conquérir une femme : il fut, écrira-t-il en guise d’oraison funèbre 6, « mon bienfaiteur, le maître qui m'avait appris, à Milan, en 1800, et à Brunswick, en 1807, le peu que je sais dans l’art de me conduire avec les femmes. »

4. I écrit à sa sœur, en 4805 : « … l'excellent, le charmant, le bon, ie courageux Martial Daru,... un de ces hommes que j'aime le mieux et... qui, sans exception, a eu le plus de bontés pour moi. » (Corr., 177)

QNHABr, ALU At:

3. « Ne croyez pas que c’est Paris que je désire, lui écrit Beyle en 1806 ; c'est la vie de la casa d’Adda, ce sont les bontés dont vous me comblez, c’est l'espoir de pouvoir acquérir quelques-unes de ces qualités qui... vous font adorer par tout ce qui vous entoure. » (Corr., I, 273.)

4. Ce ne peut être, quoi qu’en dise M. Chuquet (op. cit., 39), en 1800, que Martial Daru le menait chez la célèbre Clotilde, « alors première danseuse à l'Opéra. Quelquefois — quels beaux jours pour moi ! — je me trouvais dans sa loge à l'Opéra et devant moi, quatrième, elle s’habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial ! » (Souv. d’égo., 110.) Clotilde n'apparaît que dans le Journal de 1810 (356).

5. Gratitude qu'il ne sut guère lui montrer de son vivant, il se le reproche un peu tard. ({. Br., LI, 199.) De 1815 à la mort de Martial Daru (18 juillet 1827), à le négligea même presque autant que son frère.

6. Dans cette oraison funèbre, il glisse pourtant ce détail indiscret, que l’éditeur des Souvenirs d'Egotisme n’a point reproduit (19) : « [Vers 1819, mourut l’aimable Martial Daru], devenu lourd et insignifiant à force de breuvages aphrodisiaques au sujet desquels j'ai eu deux ou trois scènes avec lui. » (Bibl. de Grenoble.)

« Que faire d’un animal si orgueilleux et s1 igno-

rant ? »

(H. Br., II, 133.)

Il m'était plus question, dans la famille de ses protecteurs, que de la besogne mystérieuse et importante qui retenait toute la journée Pierre Daru au ministère de la guerre. Souvent on l’attendait une heure ou deux pour dîner, et Beyle le voyait arriver « enfin avec la physionomie d’un bœuf 1, excédé de peine et des yeux rouges. » € Il se tuait de travail, mais il faut avouer qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de l'humeur en venant dîner... Dans le fait, tout était à réorganiser et l’on préparait en secret la campagne de Marengo ?. »

Un jour, Pierre Daru emmena Beyle à son bureau 8, pour le faire collaborer aussi à la préparation de Marengo.

Le rôle de Beyle se bornait à écrire des lettres, apparemment les plus simples qu’on pût trouver à lui confier. Et pourtant « à peine la moitié » méritaient d’être signées. Henri Beyle n’avait aucune des vertus qui font un bon commis, pas même une belle écriture. Et Pierre Daru, qui était méticuleux, ne vit point sans scandale ce jeune homme si plein de prétentions écrire « cela » avec deux 1.

Cette faute d'orthographe, — demeurée célèbre parmi les stendhaliens, — faillit gâter la fortune d'Henri Beyle. Du moins Pierre Daru ne le fit-il pas nommer, comme d’autres, ses camarades Barthomeuf et Cardon 4, adjoint

1. Beyle s'est-il rappelé le mot attribué à Napoléon, qui aurait dit de Daru : « C’est un bon bœuf de labour », expression plus tard embellie dans le Mémorial de Sainte-Hélène : « Daru, le travail du bœuf, et le courage du lion » ? (Biogr. Michaud.)

2e HPBr 1, 128;

3. « Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et... me dit : « Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la Guerre. » Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence farouche de l'extrême timidité. » — Ce n’était qu'une épreuve ; Beyle n’avait aucune espèce de titre officiel ni de fonction régulière.

4. Celui-ci avait, il est vrai, la puissante protection de Joséphine Bonaparte. (Cf. Chuquet, lis. cit., 40-49, 479-480.)

aux commissaires des guerres. Et Beyle, humilié et déçu ?, Beyle, qui ne portait toujours qu’une redingote olive, « soupirait » en regardant le « bel uniforme doré » de ses compagnons. Peut-être le regrettait-il surtout quand il s’essayait à faire l’aimable auprès des demoiselles Auguié qui l’accueillaient bien ?.

Mais il se consolait de sa déconvenue par l’intime conviction de son génie. Il « songeait plus à Hamlet et au Misanthrope qu’à la vie réelle. » N’avait-il pas trouvé dans son bureau un poète tragique, resté obscur, M. Mazoïer 3? M. Mazoïer se préparait à faire jouer une tragédie au Théâtre Français *; il citait Virgile, et louait Racine. Henri Beyle, retrouvant toute son assurance, se prit à batailler pour Shakespeare, avec l'admiration des deux autres commis. Il méprisait M. Mazoïer, « comme incapable de voir et de sentir le rat beau », puisque « la naïveté d’Imogène » ne le touchait point ; mais ce mépris devenait de la haine, quand M. Mazoïer outrageait Shakespeare. Pareilles injures « attendrissaient » Beyle « jusqu'aux larmes 5 ».

D'ailleurs Beyle, au printemps de 1800, n’était que tendresse et poésie. Ce jeune homme trop sensible, qui n'avait guère trouvé à Paris qu’amertume et désillusions, découvrit enfin dans les bureaux du ministère une impression douce à son cœur. Il regarda par la fenêtre, et vit de « malheureux tilleuls » trop tondus qui lui rappe-

1. Il en voulut même à Daru de n'avoir pas dès ce jour-là fait en sa faveur un passe-droit, et sur son appuie-main il écrivit en capitales : MAUVAIS PARENT. (H. Br., IL, 159.)

2. Id., 159, 160. — La galanterie n’était point sa seule distraction. Il fréquenta une salle d'armes, mais il faut croire qu’il y fut bien médiocre, car il l'avoue. « J’ai porté l'épée toute ma vie ne sachant pas la manier. J'ai toujours été gros et facile à essouffler. » (H. Br., LI, 153-154.)

3. Voir ses états de service dans Chuquet, op. cit., k3-44. — Beyle le nomme dans'Jle" Journal d'Italie (20, et la note).

4. Thésée, qui fut donné quelques mois plus tard (frimaire an VIII), et n’eut qu'un succès d'estime. « C’est une composition sage et raisonnablement ennuyeuse ; On n'y rit point, mais on y pourrait dormir », écrivit Geoffroy (voir ses feuilletons du 27 nov. 1800 et du 20 mai 1801). Les personnages étaient si bavards qu’on en avait fait une parodie intitulée : « Taisez-vous ! » (Des Granges, Geoffroy..., 377-378.)

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