‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 327 sur 369 · Journal d'Italie · texte numérisé non relu

Journal d'Italie

2, Du moins à en juger par ses journaux et ses lettres. Mais il ne nous a point dit tout ce qu’il avait vu. Il fera plus tard volontiers l'éloge du courage italien, Or il avait pu l’observer dès 1801. Dans la campagne du Mincio, tout près de lui, les soldats de Giuseppe Lechi et la brigade piémontaise s’étaient brillamment conduits à Bagolino et à San Leonardo (2 janvier). Trente avait été pris par les Italiens. (Voir Comandini, ous. cit., pssim.) Beyle retrouvera plus tard ces souvenirs.

enfin il n’a su voir que deux ou trois traits de mœurs, grossis par son imagination, ou déformés par l’ambiance où 1l vit. Il a si peu compris ce peuple, qu’il lui prête à l’égard des Français les sentiments les plus extraordinaires, les moins vraisemblables et les moins vrais.

Mais il n'importe guère qu’à dix-huit ans Beyle connaisse mal l'Italie. L’essentiel n’est-il point qu’il l’aime, autant que personne l’a jamais aimée ; qu’à peine séparé d’elle il la regrette passionnément ; et que cette adoration romanesque pour la patrie de sa maîtresse doive un jour, en l’y ramenant, la lui faire étudier et comprendre comme aucun autre sans doute ne l’avait étudiée et comprise ?

L'Italie, en 1800, ne se donne pas encore à Beyle ; mais c’est Beyle qu’elle révèle à lui-même. Ces deux années de liberté, de rêverie errante et de vie brutale, l’ont transformé. Il lui fallait cette ardente et rude initiation.

I était arrivé à Milan timide, poli, délicat comme une jeune fille, et presque aussi innocent, Au sortir du nid paternel, il gardait des goûts et des dégoûts aristocratiques. La vie des camps, les équipées soldatesques, la grossière licence d’une armée en conquête et en rut, ont brusquement déchiré tous ces liens des habitudes familiales, provinciales et bourgeoises, dont Beyle était encore tout empêtré. Ces longs mois pleins d'émotions et d’événements, ce séjour, à un si jeune âge, dans un pays étranger, mettent un abîme entre l’enfant de Grenoble et l’homme qu’il sera demain.

Il va donc pouvoir commencer sa nouvelle vie, — cette «seconde éducation 1 » où se formeront définitivement son esprit et ses idées, — 1l va pouvoir revenir à Paris avec une volonté plus sûre de ce qu’elle veut, et désormais tournée toute entière vers l’avenir. Il n’y semblera plus, comme en 1800, un jeune provincial effarouché. Il aura désormais le courage d’être lui-même. La vie intense et

AH Br ;71,28:

bariolée de l'Italie a secoué toutes ses énergies, et éveillé. toutes ses passions.

Son attitude même est changée, et laisse deviner une autre âme. L'enfant aux gestes maladroïts, silencieux dans les salons et pudique auprès des femmes, revient avec la démarche fringante, le verbe haut et la suflisance d’un cuerrier à qui rien ne résiste. De ce court passage au 6e dragons, il gardera même toute sa vie des allures cavalières, et des prétentions à l’insolence. Il affecte le ton et les mœurs d’un mauvais sujet !. Et ce n’est point affectation pure. À peine débarqué à Paris, il accablera de pressantes déclarations Mademoiselle Adèle, et, tout en embrassant la fille derrière les portes, il fera l'amour avec la mère. Noblesse oblige. Un soldat de l’armée d'Italie se doit à lui-même d’attaquer et de triompher toujours : n'est-il point admis qu’il a traîné son sabre des mauvais lieux aux nobles ruelles, à travers la Lombardie conquise, et amoureuse de son vainqueur ? ?

Beyle revient donc d’Italie « dégourdi » et déniaisé. C'est là ce qui frappe au premier coup d’æil.

Mais son âme avait subi une influence plus pénétrante et plus féconde.

Sans faire de Beyle un amateur d’art, l'Italie n’en avait pas moins exercé chaque jour son sentiment esthétique. Cette maîtresse de toute beauté ne laissait jamais son regard oisif. Pendant deux ans, au pas de son cheval, il avait vu défiler le long des rues et le long des routes d’in-

1. Voir par exemple les lettres à Mounier, où Beyle se peint bien tel qu’il veut être, à son retour de l’armée d'Italie,

2. Beyle, qui prend l'allure soldatesque, en dépit de sa nature, ne fait que se conformer à la mode. Rey de Foresta a décrit cette nouvelle manière d’aimer (De l'Amour depuis la Charte, TIX, 290 ; cité par Maigron, le Romantisme et les mœurs, 223, note) : « Notre jeunesse, poussée chaque année sous les drapeaux par l’amour de la gloire et la conscription, perdait bientôt dans le tumulte des camps le sentimentalisme natif du premier âge. Alors était à la mode je ne sais quelle manière expéditive et toute militaire de faire l'amour, qui a valu dans toute l’Europe une si mauvaise réputation de constance à nos guerriers. Un ridicule ineffaçable attendait le jeune officier qui eût cherché à abréger l’insomnie du bivouac en relisant les lettres de sa maîtresse, ou en couvrant de baisers la boucle de cheveux qu'il en avait reçue au départ, »

nombrables images, plaines, fleuves, lacs et montagnes, et les multiples aspects de tant de villes originales. Un si grand nombre de sensations n’ont pu rester vaines. Sans doute c’est là un profit que l’on ne saurait mesurer et qui souvent ne se mamfeste qu’à la longue. Mais si Beyle a été capable, beaucoup plus tard, d’aimer avec délicatesse une Hérodiade de Luini, ou la vue du lac de Côme à Tremezzo, on peut croire que son premier séjour en Lombardie ly avait dès longtemps préparé.

Plus encore que la sensibilité de son imagination, celle de son cœur avait été exercée sans relâche. Il suffit de se rappeler son existence depuis le jour que Beyle, avide de tout sentir et de tout aimer, avait franchi le Saint- Bernard, jusqu’à celui où, soldat dégoûté de la gloire et amoureux méconnu, mais non point intact, il passait le Mont Cenis pour retrouver Grenoble et la vie familiale. Tant d'illusions folles, de troubles secrets, d’enthousiasmes, puis d’amertumes, avaient rempli ces deux années, Beyle y avait uni dans un mélange si excitant la gloire et l'amour, qu’après une pareille crise sentimentale on pourrait craindre qu'il n’ait usé jusqu’à l'épuisement toute sa force d'émotion. Mais il n’en est rien. Beyle sort de là tout au contraire plus tendre et plus passionné 1, À peine sera-t-1l débarqué à Grenoble, que son cœur inépuisable sentira se réveiller de nouvelles ardeurs. Et Paris lui verra bientôt, après ces deux années d’absence, une âme plus brûlante que jamais, d’une sensibilité morbide, et douloureuse jusqu’à la folie ?.

Quant à son intelligence, elle se reposa plus que son

4. « Les deux ans de soupirs, de larmes, d’élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie sans femmes, sous ce climat, à cette époque de la vie, et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité.…. » (Journal d'Italie, 122.)

2. Ce n’est point là une façon de parler. Dans la période qui suit son retour en France, il se prend un jour à définir son «€ imagination ardente » et sa mélancolie, non sans une excitation singulière. Mais la page s’interrompt : «Je m'arrête, écrit-il, parce que je sens venir un éblouissement, l'attention et le sentiment trop forts... » Et il met en note : « Avec des sens et des facultés intérieures si mobiles et si sensibles, il est très possible que je devienne fou. En ce cas je prie ici qu'on me mène à Claix ; ce n’est que là que je pourrai peut-être guérir. » (Inédit).

cœur. Elle en avait grand besoin. Depuis que Beyle savait lire, il avait beaucoup surmené son cerveau. La vie militaire le contraignit à une bienfaisante et féconde paresse. Pour la première fois de sa vie, Beyle se trouvait presque dénué de livres. Il s’était jusque-là chargé l'esprit de la pensée des autres ; sa formation intellectuelle avait été toute livresque. Laissé seul avec lui-même, 1l peut rejeter le trop plein de ses lectures, se dégager instinctivement de leur trop directe influence, se libérer en un mot de la pensée écrite comme il se libère, en ce même temps, des habitudes provinciales ou des préjugés familiaux. Il apprend ainsi à penser par lui-même. À son entrée en Italie, on le voit encore réciter, dans ses lettres à sa sœur, les phrases de Jean-Jacques ; mais à la fin de son séjour, quand :l écrit son journal, nous n’y reconnaissons plus qu'Henri Beyle.

En même temps qu'il ne lit plus guère, Beyle commence à vivre. Depuis son enfance il restait enfermé dans sa chambre ; mais voici que son métier le jette au milieu des hommes. Il les voit sans plus passer par l'intermédiaire des morts, de tous ces romanciers ou ces poètes par lesquels jusqu'ici il a connu l’humaine nature. Peu ou prou, c’est la réalité qu’il manie désormais. Sans doute ce rêveur ne sait pas encore la bien regarder, et son imagination l’occupe trop. Pourtant c’est une heure notable dans sa vie que celle où le futur observateur des hommes entre en contact avec l’expérience.

Ce silence et cette solitude intellectuels l’inclinent à s’observer lui-même. Les difficultés qu’il rencontre, et ses souffrances mêmes, le forcent à réfléchir, non plus pour l’amusement de penser, mais pour éviter une peine ou chercher un plaisir. Ainsi commence à naître sa philosophie ; il médite déjà d’étudier son âme et celle des autres, afin de se rendre plus adroit dans cette chasse au bonheur qui deviendra loccupation essentielle de toute sa vie.

Cette longue période d’existence active et de repos cérébral fut donc pour Beyle à bien des égards profitable. Il en sortit l'esprit plus net, plus ferme, et comme

rafraîchi. À peine de retour à Paris, il va bien de nouveau se jeter à corps perdu dans les livres; mais il appliquera désormais à la critique des doctrines et des œuvres un jugement plus libre.

Son séjour au delà des Alpes a donc achevé de former la sensibilité et l'intelligence de Beyle. Sans doute il ne nous apparaît pas foncièrement différent de ce qu’il était à Grenoble, Mais, sous la douce et puissante influence de l'Italie, toutes les forces intimes de cette âme ont été réveillées ou vivifiées. Ce n’est pas une métamorphose, mais une évolution décisive.

Gardons-nous pourtant de la trop préciser. Ne disons pas, avec le plus célèbre historien de Stendhal, que l'Italie lui enseigna l’athéisme, ou la haine de la tyrannie. Ses idées politiques ou religieuses ont de plus lointaines origines. Beyle n’avait pas besoin de pareilles leçons pour adorer l'Italie. Elle lui avait donné bien autre chose que d’abstraites doctrines. Son influence diffuse, profonde, indéfinissable, s’étendait à l’âme et à la vie tout entières.

Il sentit confusément qu’elle l'avait fait homme, et il l’aima comme une première maîtresse. Elle devait être aussi pour lui la dernière. Quand il écrira en mourant sur sa tombe, au grand scandale des imbéciles, l’épitaphe fameuse :

Arrigo Beyle, Milanese…

ce ne fut point le paradoxe saugrenu d’un original, mais le dernier aveu, et comme la régularisation tardive, d’un vieil et fidèle amour.

Vu, Le 24 Février 1913.

Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris,

Page 1