LES GAGNON
Leur origine. — Henri Gagnon. — Elisabeth Gagnon.
Stendhal, qui se fit plus tard Italien par delà la mort, prétendait l’avoir été, pour ainsi parler, avant sa naissance. [l se plaisait à rapporter cette histoire :
«.…. ma tante Elisabeth me raconta que mon grandpère était né à Avignon !, ville de Provence, pays où venaient les oranges, me dit-elle avec l’accent du regret. Elle me raconta que nous ? étions originaires d’un pays encore plus beau que la Provence... ; que le grand-père de son grand-père, à la suite d’une circonstance bien funeste, était venu se cacher à Avignon à la suite d’un pape; que là 1l avait été obligé de changer un peu son nom et de se cacher, qu’alors il avait vécu du métier de chirurgien.
Avec ce que je sais de l'Italie aujourd’hui à, je traduirais ainsi : qu'un M. Guadagni ou Guadanianno, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon vers 1650, à la suite de quelque légat 4 »
1. La notice de M. Maïgnien complète et corrige : « La famille Gagnon. descendait de Jean Gagnon, marchand de soie à Avignon. Le fils unique de celui-ci, Antoine, maître chirurgien juré, chirurgien-major de l’arsenal de Grenoble, laissa d’Elisabeth Santerre cinq enfants. » Stendhal a négligé ce marchand de soie, son aïeul ; il ne parlera que de son héroïque et patriote arrièregrand-père, chirurgien militaire, presque soldat, qui flattait davantage sa vanité romanesque.
2. «... nous, c’est-à-dire les Gagnon », a grand soin d'expliquer Stendhal.
3. Et non, je pense, d'aujourd'hui, comme a corrigé M. Debraye.
4. H. Br., I, 89-90. Cf. IT, 99. — Il se persuade même que son grand-père, sa tante Elisabeth, son oncle Romain avaient de ces têtes que l’on peut trouver seulement aux bords du Tibre. (Id., 100.)
Beyle rapporte-t-il exactement les propos de Mademoiselle Elisabeth Gagnon ! ? La fantaisie complaisante de cet imaginatif n’a-t-elle pas interprété selon son cœur le récit de sa vieille tante, en le complétant çà et là ? Pour lui, ce pays plus beau que la Provence ne peut être que sa chère Italie. Et combien il serait piquant d’avoir pour ancêtre une de ces âmes passionnées et criminelles comme il faut, un de ces Italiens énergiques jusqu’au meurtre, tels qu’il les a peints et tels qu'il les aime !
J'aurais presque autant de plaisir que lui à le savoir de sang italien. Mais on peut trouver que le nom de Gagnon a dû beaucoup changer, pour prendre une sonorité si française. Et l'Italie n’est pas le seul « beau » pays qui existe. Enfin, s’il est possible qu’un Italien de Toscane ou d’ailleurs, voulant fuir son pays sans l’abandonner tout à fait, ait choisi la ville française qui était aussi la ville des Papes, il est beaucoup plus simple de supposer qu’un Français des bords de la Méditerranée, s’exilant pour quelque méchante affaire, ait été au plus près, dans ce Comtat Venaissin, si commodément enclavé comme un refuge au milieu des terres françaises.
« Ce qui me confirmerait dans cette idée d’origine italienne, dit encore Stendhal, c’est que la langue de ce pays était en grand honneur dans la famille, chose bien singulière dans une famille bourgeoise de 1780. Mon grandpère savait et honorait l’italien, ma pauvre mère lisait le Dante, chose fort difficile, même de nos jours ?... »
Mais Beyle a bien tort de s’étonner que des bourgeois cultivés connussent l’italien en 1780. C’était en France, on pourrait dire depuis trois cents ans, la langue à la mode, celle que l’on apprenait, lisait et citait le plus volontiers $.
4. Il est certain tout au moins que tel détail est faux. Le grand-père de Beyle est né à Grenoble, comme son acte de naissance en fait foi, et non point à Avignon. Et nous verrons tout à l'heure que, bien avant 1650, les Gagnon étaient déjà établis dans le Comtat Venaissin.
2UHABrE A, 190:
3. Sans prétendre donner du tout sur ce point tous les témoignages essentiels, je rappellerai que Mm® de Sévigné citait couramment les poètes italiens ; qu’au xvr® siècle l'abbé Dubos donne seulement la traduction des auteurs anglais qu’il cite, mais, pour les italiens et les latins, le texte et point la tra-
À la fin du xvurre siècle, l'Italie était en vogue. De Brosses, Duclos, Dupaty, Lalande, d’autres encore, y avaient voyagé et avaient raconté leurs voyages. Les opéras italiens étaient chantés dans leur langue, par toutes les jeunes filles bien élevées. Ajouterai-je que Grenoble devait être une des villes de France où l’on ignorait le moins la langue italienne ? Elle se trouvait sur l’une des principales routes menant en Italie 1. Par elle avaient passé toutes les armées, depuis le xv® siècle jusqu’au xviré, qui allaient batailler au delà des monts. La Savoie, italienne alors, était à quelques lieues de la ville. Et le fait est qu’en 1799 un des nombreux exilés milanais réfugiés alors à Grenoble se vit offrir par son hôte Dante et Pétrarque ?. Les Gagnon n'étaient donc pas les seuls à Grenoble qui eussent dans leur bibliothèque des poètes italiens.
Henri Beyle a donc sans doute « cristallisé » autour de son plus grand désir. Il a combiné quelques possibilités improbables, et tout lui est devenu vraisemblances et preuves. Nous ne pouvons suivre la fantaisie de ce roman.
Les inductions de Beyle semblaient déjà plus que frapiles. Mais quelques faits nouveaux vont les rendre moins
duction, considérant sans doute qu'un homme cultivé sait l'italien aussi bien que le latin. — Marmontel, dans ses Mémoires (liv. VIT), résume ainsi l’instruction donnée à M1® de Montulé : « L'histoire, la géographie, l’arithmétique, l'italien, et. les règles de la langue française. »
En 1788, dans l’Optimiste de Collin d'Harleville, Mme de Roselle se promène en lisant de l'italien comme sa langue maternelle : « Je n’entends point l’anglois, dit-elle ; mais j'ai sur moi le Tasse. »
Un peu plus tard, sous le Directoire, d’après les Goncourt (Sociélé française pendant le Directoire, 32), « Galiani et son épouse, voulant faire servir la mode aux rapports internationaux des peuples, donnent des thés... où l’on se perfectionne.…. dans les langues anglaise et italienne ».
C'est à Mâcon, au commencement du x1x° siècle, que Lamartine apprend l'italien « pour lire le Tasse et l’Arioste ». (Corr., I, 41, 50, 61.) Fait plus significatif, « quelques jolies femmes » de cette petite ville, qui, apparemment, savaient déjà l'italien, se préparaient à jouer avec lui une comédie en cette langue, ce qui supposait encore, semble-t-il, des spectateurs capables de les comprendre. — Il serait facile de multiplier pareils exemples.