Id., 120. (Cf
&. «… il ne devint triste et un peu religieux qu'après la mort de ma mère (en 1790), et encore, je pense, par l'espoir incertain de la retrouver... dans l'autre monde... » (Id., 62). Il dit ailleurs, moins affirmativement : « Il eût été dévot s’il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille Henriette. » (Id., 190). C£. 264 : « .… mon grand-père (nouveau converti, je pense) s’abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire. »
5. Lettre de 1806, Bibl. de Gren., R 302. — Vers le même temps, un correspondant anonyme apprend à Beyle que son grand-père déplore son irréligion. (21 germ. an XIII, id., ibid.)
6. Je ne veux pas dire que le docteur Gagnon fût un médecin amateur. Il passait, tout au contraire, pour le premier de Grenoble, et montrait autant de science que de dévouement. Il avait fait ses études médicales à Montpellier, et
L'âme profonde et vraie, c'était l’âme d’un lettré, pour qui les livres et les ingénieuses réflexions qu’ils suggèrent sont la meilleure et la dernière passion !. Si quelque malade venait le demander, 1l « gémissait de se voir enlevé à ses chères études ? ».
C’est par là surtout qu'il va exercer sur Henri Beyle la plus décisive influence. ;
Sans doute ils se rapprochent par d’autres points. Bien que leurs incroyances ne soient pas de même famille, l’incrédule Stendhal devait avoir pour grand-père un voltairien. Entre le libéralisme très conservateur d’Henri Gagnon et le libéralisme très aristocratique d'Henri Beyle il y a parenté très proche : tous les deux ont pour la canaille une répugnance physique qui gêne leur sympathie pour le peuple ; tous les deux sont peu pressés de sacrifier aux autres leur bonheur personnel ; tous les deux ont un goût suranné et peu démocratique pour les plaisirs d’un salon où l’on cause, et où les femmes savent aimer. Enfin ils ont en trait commun : la haine des émotions qui s’étalent, la pudeur de leur sensibilité. Mais chez Henri Gagnon c’était surtout bon goût et discrétion d'homme
fut reçu docteur à vingt-quatre ans. Bientôt considéré comme l’homme indispensable, accablé de clientèle, il fut obligé, par l'excès même de son succès, à renoncer le plus possible à la pratique de la médecine. Il n’en était pas moins, en 1790, un des dix directeurs de l’hôpital général, président de la Société de santé en 1801, et, en 1802, l’un des directeurs de l'Ecole de médecine réorganisée. Esprit novateur, il fut des premiers à pratiquer à Grenoble l’inoculation de la vaccine. (Arch. de Gren., LL 2 ; Discours prononcé sur sa tombe par H. Bilon, dans le Jour. du Départ. de l'Isère, 29 sept. 1813 ; Réponse de P. Fournier... à l’Acad. Delphin. ; cf. Pilot de Thorey, Notes pour servir à l'hist. de Grenoble, Grenoble, 1880, broch.)
1. Il suffit pour s’en convaincre de l’écouter parler des lettres : « Un des premiers besoins de l’homme civilisé, est de cultiver les lettres ; c’est par elles que nous apprenons ce que nous devons à l’Etre suprême et à nos semblables. En nous dédommageant des maux physiques, auxquels la nature humaine est assujettie, elles nous procurent des jouissances intellectuelles, et excitent en nous une sensibilité qui fait le lien et le bonheur des sociétés. L'amour des lettres produira done le patriotisme : et les établissements littéraires produiront les vertus sociales. » (Discours sur l'établissement de la bibl. publ., déjà cité.)
2. H. Br., 1, 191. — M. Chuquet affirme : « .… il n’était pas aussi docte qu’on l'a dit : il ne connaissait en 1804 ni Vauvenargues ni les Lettres Persanes » (8). Le texte qui a persuadé M. Chuquet (Corr., I, 134) peut être interprété différemment, et, de toutes façons, ne suffit pas à faire douter d’une culture qui
n’est pas douteuse,
du monde, chez Beyle délicatesse d’un sentimental. « Je me souviens, raconte Stendhal, que je fis un voyage à Grenoble pour le revoir encore; Je le trouvai fort attristé… Il me dit : «c’est une visite d'adieu », et puis parla d’autres choses ; il avait en horreur l’attendrissement de famille niais 1. » C’est peut-être le jour de cette dernière entrevue silencieuse que ces deux hommes se comprirent le mieux ?.
Ii y avait pourtant, semble-t-il, entre ce « caractère dans le genre de Fontenelle, modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant », et l’âpre Stendhal, ses folles passions, ses enthousiasmes maladifs, et ses haines, plus d’oppositions encore que de ressemblances.
Seulement, si Henri Beyle, après avoir rêvé toute sa jeunesse d’être un écrivain, écrivit plus tard trente volumes, s’il n’imagina jamais de plus grand bonheur que de vivre, petitement renté, à un quatrième étage d’une rue parisienne, en faisant des livres, c’est probablement à son grand-père qu’il le doit. Pendant dix ans, le docteur Gagnon lui apprit que rien au monde ne vaut un beau livre. Stendhal essaiera toute sa vie d’en faire un.
L'écrivain préféré du docteur Gagnon était Horace. Ce sceptique, en effet, ce voluptueux prudent et rafliné, ce styliste, devait plaire de toutes parts au docteur Gagnon. Horace est le poète des vieillards qui ont encore quelque imagination ; c’est le poète d’une société délicate et usée, comme celle du xvint siècle. Henri Gagnon était bien de son siècle, et il avait soixante ans : sa vieillesse goûtait la sagesse d’Horace, et son esprit encore plein de vivacité trouvait plaisir aux saillies de ce bon vivant.
On sait déjà qu’il vénérait Voltaire, pour son libre bon
1'RHMBrSUANSO
2. À ces quelques rapprochements psychologiques il faut sans doute en ajouter un autre. Henri Beyle retrouvait dans son tempérament quelques fâcheuses incommodités dont souffrait son grand-père : « Il avait des vapeurs (comme moi misérable), des rhumatismes... » (/d., 35). Et l’on peut croire que Beyle tenait de la race fine des Gagnon, et non de la rude chair paysanne des Beyle, cette folle irritabilité nerveuse, cet épiderme délicat comme celui d’une
femme, tout ce tempérament d’une morbide sensibilité, dont il faudra reparler à loisir.
sens et pour sa claire raison sans doute, plutôt que pour des audaces qui devaient parfois linquiéter.
Peut-être le préférait-il à Jean-Jacques ! L’éloquence du philosophe genevois ne semble point son fait. Il n’aimait pas plus les phrases que son petit-fils, et n’était point à l’âge de se laisser émouvoir encore par le bosquet de Clarens. Les prédications vertueuses ou loptimisme inexpérimenté de Rousseau devaient parfois faire sourire ce médecin sceptique. Pourtant, comme il avait l’esprit large et ouvert aux nouveautés, il fut, dit-on ?, « l’un des organisateurs et des exécutants de la sérénade, composée des motifs du Devin de Village, que l’on donna à l’auteur de l'Emile, sous les fenêtres de sa chambre de la rue des Vieux-Jésuites », en 1768.
Quant aux grâces naïves et recherchées des bergeries à la mode, elles ne lui plaisaient pas plus que leur sensiblerie fade 5. Il aimait les sages et les forts, ceux qui connaissent l’homme.
Comment ne verrions-nous pas ici une sorte de prédestination pour Stendhal? Celui qui allait, un demi-siècle plus tard, devenir l’un des créateurs de la psychologie moderne, ne devait pas entendre vainement son grandpère alléguer si souvent devant lui « la connaissance du cœur humain ». « Mon grand-père, dit-il, m’étourdissait sans cesse » de ce «grand mot ». Henri Gagnon l’habituera ainsi à demander aux livres, avant de la trouver dans la vie, cette science qui devait faire pendant cinquante ans sa passion 4 Pareille leçon sera pour Beyle d’un merveilleux profit.
Aussi bien Henri Gagnon ne concevait-il point la httérature comme un domaine à part, celui des jolies phrases
4. Si le docteur Gagnon eût beaucoup aimé Rousseau, Stendhal n’aurait-il point parlé de cette prédilection ?
2. « Ce détail, écrit C. Stryienski dans sa brochure (9), m'a été donné par M. Charaux, professeur à la Faculté des Lettres, qui le tenait d’un petit-fils du docteur, le général Oronce Gagnon, mort à Grenoble en 1885. » Peut-être est-ce là beaucoup d’intermédiaires.