‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 56 sur 369 · Id · texte numérisé non relu

Id

&. Id., 71.

5. Id., 33. Il faut d’ailleurs lui rendre justice ; elle était intrigante et énergique. Quand son beau-frère fut menacé d’être arrêté, « elle allait voir les

Elle régnait même, si l’on en croit son neveu, sur l’austère Chérubin Beyle. Tout au moins s’entendaient-ils fort bien, quand il s’agissait de morigéner l'enfant. Séraphie contribua plus que personne à faire de son éducation l’espèce de tyrannie minutieuse et mesquine que Stendhal à peinte en couleurs si noires.

Mais il va plus loin ; se rappelant que sa tante et son père se promenaient souvent ensemble, il en a immédiatement conclu qu’ils étaient amants ; c’est une manie. «Je suppose que... mon père fut amoureux d’elle, du moins il y avait de longues promenades aux Granges, dans un marais sous les murs de la ville, où j'étais le seul tiers incommode, et où je m’ennuyais fort 1. » Il n’a jamais pardonné cet ennui à sa tante. Aussi lui suppose-t-il les sentiments les plus odieux : « Séraphie, assez jolie, faisait l’amour avec mon père et haïssait passionnément en moi l'être qui mettait un obstacle moral ou légal à leur mariage ?. »

Toutes ces inductions de Beyle semblent ridiculement fragiles. On imagine mal d’ailleurs cette dévote acariâtre et cet homme si grave unis d’un amour coupable et presque incestueux. Si doux péché ne leur convient guère 8.

Retenons seulement que Séraphie se montrait sans pitié pour son neveu. Cet enfant raisonneur, entêté, d’une

membres du Département. elle allait voir les représentants du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze ou vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois » (134). (CF. plus bas.)

1. H. Br., I, 33. — Cf. 99 : « Un an après la mort de ma mère, vers 1791 ou 99, il me semble aujourd’hui que mon père en devint amoureux, de là d’interminables promenades aux Granges, où l’on me prenait en tiers en prenant la précaution de me faire marcher à quarante pas en avant dès que nous avions passé la porte de Bonne.» Ce soin d’éloigner un enfant dépourvu de bienveillance ne prouve pas nécessairement qu’on parlât d'amour. Il y avait bien d’autres sujets qu’on pouvait vouloir écarter de ses oreilles.

2. H. Br., 1, 138. On peut trouver l'explication bien compliquée. Quel obstacle particulier mettait Henri Beyle au mariage de

sa tante avec son père ?

Et s’il est vrai que Séraphie eût pareille croy

ance, il lui aurait fallu détester, au même titre que Beyle, ses deux petites sœurs. Or rien de pareil. Aussi Beyle

est-il conduit à imaginer tout un roman : « Peut-être ma mère, mourant en

couches avec le plus grand courage et toute sa tête, avait-elle fait jurer à son mari, au nom de son fils aîné, de ne jamais se remarier. » (H. Br., II, 309.)

3. Malgré son habituelle défiance, M. Chuquet cette fois veut bien en croire Stendhal sur parole ; il appelle Chérubin et Séraphie «les deux amants » (12)

sensibilité qu’elle ne savait pas comprendre, lui semblait un caractère (atroce ». Elle n’aimait pas sa logique déconcertante, qu'elle jugeait une révolte impie. Cette petite âme fermée lui paraissait pleine de la plus dangereuse indépendance. Enfin elle l'avait pris en grippe 1.

Au fond de cette antipathie, il y avait beaucoup de sottise. Séraphie, trop passionnée pour être intelligente, prenait tout à fait au sérieux quelques enfantillages. Elle s’exagérait des peccadilles, et outrait les reproches. Lui prenait à son tour ceux-ci au tragique, et s’indignait furieusement.

Elle lui faisait un crime de tout, avec la plus cruelle injustice. À la mort de sa mère, elle l’accusa de ne point pleurer assez, et, à la mort de Lambert, de pleurer trop. L’émotion touchante de l’enfant lui parut alors une exagération ridicule ?.

Crispée dans cette tristesse rageuse, qui semble avoir été le fond de son caractère, elle ne voulait pas que personne s’amusât autour d’elle. Invitait-on le petit Beyle, Séraphie « faisait opposition en termes injurieux » pour lui 3. Et même, si l’on en croit son neveu, elle « fit une scène » au grand-père parce qu’il avait obtenu une toupie pour cet enfant pitoyable.

Le neveu et la tante rivalisaient de puérilité. Ils se détestèrent chaque jour un peu plus. Ce fut une lutte de tous les instants. « Cette tante Séraphie... me faisait sans cesse gronder par mon père... La haine de cette aigre dévote redoubla... » Lui, de son côté, | « exécrait…. superlativement. 4 »

« Mesdames Romagnier et Colomb,... mes cousines, .… venaient faire la partie de ma tante Elisabeth. Ces dames étaient étonnées des scènes que J'avais avec Séra-

4. Stendhal en apporte une espèce de preuve . «Quand j'avais trente ans, des témoins oculaires, entre autres l'excellente Mm€ Romagnier,.. me parlaient encore de la haine passionnée et folle que j'avais inspirée à ma dévote tante. » (H. Br., 11, 309.)

. H. Br., 1, 170. — Voir plus loin cet épisode singulier, p. 136. 14,107.

4, Id., 99, 138.

phie..., et je croyais voir évidemment qu’elles me donnaient raison contre cette fille ».

Et Beyle de nous raconter une de ces scènes. Comme sa plus jeune sœur était « du parti de Séraphie », il avait écrit sur un mur : «Caroline-Zénaïde B..., rapporteuse.» — « Séraphie était furieuse, la partie fut interrompue. Il me semble que Séraphie prit à partie Mesdames Romaonier et Colomb... Ces dames, justement offensées des incartades de cette folle.…, prirent le parti de s’en aller. Ce départ fut le signal d’un redoublement dans la tempête. Il y eut quelques mots sévères de mon grand-père ou de ma tante ; pour repousser Séraphie voulant s’élancer sur moi, je pris une chaise de paille que je tins entre nous. » Et la bataille continua dans le corridor, et jusqu’à la cuisine... « Il me semble que je pleurai de rage pour les injures atroces (impie, scélérat, etc.) que Séraphie m'avait lancées, mais j'avais une honte amère de mes larmes À, »

Comme le dit un jour son père le docteur Gagnon, Séraphie, de toute évidence, était « malade ». Cette névrosée, victime d’une surexcitation morbide, méritait sans doute quelque pitié.

Elle mourut jeune ?, nous ne savons de quelle maladie. Si l’on en croit son propre aveu, Beyle fut atroce. Mais n’a-t-il point exagéré?

« Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla de danger.

Un soir d’hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine. Quelqu'un vint dire : « Elle est passée. » Je me jetai à genoux... pour remercier Dieu de cette grande délivrance 5. » :

Tant de piété paraît invraisemblable. Beyle reconnaît qu’on va le trouver « barbare, cruel... », mais 1l atteste que « telle est la vérité 4 ».

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