Cf: plus haut, p
3. « J’allais prendre » des « leçons sur la petite place Notre-Dame ; je puis dire n’y avoir jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaîté de la vie
que j'avais menée de son temps. » (H. Br., I, 82.)
chimères. Plus pratique, Chérubin Beyle fait de la politique et de l’agriculture. Comme sa tante Elisabeth, l’enfant s’enivre de rêves héroïques, il s’exalte d’une généreuse ardeur. Mais son père raisonne et calcule ; il blâme aigrement les nobles enthousiasmes !. Et Stendhal a déjà pour lui le dégoût exaspéré des romantiques pour les âmes de bourgeois et de phihistins. Enfin, comme son grand-père Gagnon, Stendhal se plaît aux occupations inutiles ; sa curiosité vagabonde aime à fureter à travers toutes les idées ; c’est un esprit toujours en éveil, à la façon de Montaigne : l’âme de Chérubin Beyle reste fermée à tout ce qui n’est point son étroite passion du moment ?. Leur intelligence ne les rapprochait donc pas plus que leur cœur.
Les anecdotes abondent, qui montrent le conflit de ces deux natures, impénétrables l’une à l’autre.
Celle-ci fera voir comment leurs cœurs se méconnaissaient ; Beyle la raconte avec une violence inapaisée qui fait sourire à :
«€ Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d’un tyran. J’avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle à manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait…
Tout à coup la grive disparut, personne ne voulut me dire comment : quelqu'un, par inadvertance, l'avait écrasée en ouvrant une porte. Je crus que mon père l’avait tuée par méchanceté ; il le sut, cette idée lui fit peine,
un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort délicats.
1. « Rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette âme-là. » (EPABrS LNTS:)
2. €... il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père. » (EPRB SE)
3. H. Br., I, 199-200. Cette anecdote, qui décèle l'âme haineuse de l'enfant, ne montre pas moins sa tendresse. Mais, par un singulier partage, la haine est pour son père, et le tendre attachement pour l'oiseau.
Je fus sublime, je rougis jusqu’au blanc des yeux, mais je n’ouvris pas la bouche. Il me pressa de répondre, même silence ; mais les yeux, que j'avais fort expressifs à cet âge, devaient parler. »
Comme ce jour-là, dans la longue querelle, douloureuse et puérile, qui dura leur vie, chacun fut toujours intimement persuadé de son bon droit. Je ne me soucie pas d’en décider. Mais il faut reconnaître qu'Henri Beyle introduisait dans le procès un élément d’erreur dont Chérubin n'était pas responsable : l’imagination délirante de l'enfant prêtait à la réalité des aspects fantastiques ; il avait déjà, il eut toujours, la manie de la persécution. Inconsciemment, ce petit garçon fit ainsi de son enfance un roman, roman sombre et atroce, où le rôle du traître était réservé à son père. Il ne doutait point de ses absurdes hypothèses, et il admettait comme une vérité certaine que ce père barbare, pour persécuter son enfant, avait écrasé un petit oiseau !
Ainsi Henri Beyle se façonnait de bonne heure l’âme morbide d’un héros romantique. Incompris, accablé par la persécution des hommes, plein de haine, il s’enfermait dans la solitude de son petit cœur, et se repaissait de noires chimères. On conçoit assez bien que cela rendît son éducation difficile. Chérubin Beyle, qui n’y comprenait goutte, fut la victime de ce romantisme puéril. Peut-être en souffrit-1l plus que son fils.
Une autre anecdote, tout aussi pleine de signification, nous montre le conflit, non plus de leurs cœurs, mais de leurs intelligences. Henri Beyle avait ce qu’on appelle «mauvais esprit » ; 1l raisonnait fort bien !; mais Chérubin ne pouvait souffrir les audaces intellectuelles de son fils. Elles le révoltaient surtout quand elles s’exerçaient à ses dépens.
On venait de le déclarer « suspect ». Au temps de la Terreur, il avait droit de s’en inquiéter. Tandis que toute
4. Déjà Séraphie s’en plaignait : « Nous avions des scènes horribles ensemble, car je lui tenais tête... je raisonnaiset c’estce quila mettait en fureur.» (H. Br. I, 138:)
la famille était dans l'émotion, on entendit le petit Henri faire un raisonnement spécieux, mais inopportun : « Amar t'a placé sur la liste comme notoirement suspect de ne pas aimer la République, il me semble qu'il est certain que tu ne l’aimes pas ? ».
Chérubin Beyle ne pouvait à coup sûr goûter tout ce que cette logique promettait pour l'avenir. Il y vit la preuve d’une âme pervertie ; toute la famille fut indignée.
« Je réfléchissais profondément : rien n’est plus vrai que ce que j'ai dit. ; quel droit ont-ils de se fâcher?
Cette forme de raisonnement : Quel droit a-t-il? fut habituelle chez moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma mère, aigrirent mon caractère, et m'ont fait ce que je suis 2. »
Ainsi, parce qu’il avait un goût prématuré de la logique, et une imagination trop facilement émue, Henri Beyle
4. H. Br. I, 134-135. Un mot sur cet incident, qui intéresse plus l’histoire de Grenoble ou de Chérubin Beyle que celle de son fils.
Les commissaires de la Convention publiaient, le 26 avril 1793, un arrêté, d’après lequel les personnes « notoirement suspectes d’incivisme par leurs propos, leurs écrits, leur correspondance ou leurs actions », devaient être emprisonnées. On procéda le lendemain aux arrestations. Des commissaires de police bénévoles se rendirent chez les citoyens inscrits sur la liste. Ils emmenèrent au couvent de Sainte-Marie-d’en-Haut, transformé en prison, ceux que par hasard ils trouvèrent chez eux. Mais ce fut l’exception. Généralement on leur répondait que l’inculpé était absent depuis plusieurs jours, mais qu'on allait le prévenir, et qu’il ne manquerait pas de se rendre à la prison. Les commissaires se contentaient de ces réponses. Quelques naïfs seuls s’y rendirent en effet. Chérubin ne fut pas du nombre. Il s’était contenté de passer dans la maison de son beaupère. Quand on se présenta en son logis de la rue des Vieux-Jésuites, une femme, que le commissaire appelle «sasœur », et qui pourrait bien être Séraphie, répondit qu'il était absent. D'ailleurs la police ne tenait nullement à arrêter ceux qu’elle venait chercher. On ne se présenta chez le citoyen Beyle que le 5 mai, neuf jours après l’arrêté. (Archives de Grenoble, LL 4 ; LL 85.) Il dut pourtant, trois mois plus tard, se constituer prisonnier. (Sur cette dernière période de l'affaire, voir Chuquet, 15, en contradiction avec Colomb, H. Br., II, 233. Cf. id., I, 207 ; 289.)
2. Ce sentiment de justice, si fréquent chez les enfants, lui faisait condamner sans cesse la conduite de son père : « Quand je demandais de l'argent à mon père... parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis, m'en donnait trois. Cela m’outrait; comment ? n'être pas fidèle à sa promesse ? » ({. Br., I, 223.)
prit de bonne heure en face de son père l’attitude d’un enfant sournois et révolté.
La haine de ce petit être toujours indigné va si loin, qu’il en vient à rappeler amèrement, comme des cruautés inoubliables, les actions les plus inoffensives.
Qui le croirait, ce qu’il reprochait le plus furieusement à son père, c'était de l’avoir emmené trop souvent en promenade. Il est vrai que pareilles promenades l’ennuyaient, et l’ennui fut toujours pour Beyle le plus abominable des supplices. Un ennuyeux lui apparut toute sa vie comme un ennemi !. Le premier des ennuyeux qu’il ait connu fut son père. Il ne le lui pardonna jamais.
« Me voilà vengé, tyran, s’écrie-t-1l un jour ?, de l’air doux et paternel avec lequel tu m’as forcé tant de fois d’aller à cette détestable promenade des Granges, au milieu des champs arrosés avec les voitures de minuit (poudrette de la ville)... »
Aussi est-ce dans ces promenades, si on l’en croit, — et je l’en croirais volontiers, — que périt le peu d’affection qu'il pouvait conserver pour son père : (€ Rien ne m'était si odieux que quand mon père appelait nos courses à Claix nos plaisirs. J'étais comme un galérien que l’on forcerait à appeler ses plaisirs un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.
J'étais outré 5... »
Enfin, quand il quitta Grenoble pour Paris, s’il vit sans la moindre émotion couler les larmes de son père, ce fut, dit-il, à cause du souvenir affreux qu'il gardait de ces promenades 4. |
Pourtant la haine d'Henri Beyle n’aurait pas eu cette
Par un effet de ses nerfs exaspérés.
H. Br., I, 200.
H. Br., 1, 105-106 ; cf. 33-34, 149.
. Il pleurait * un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut de 10 ou er bien laid. Si le lecteur me prend en horreur, qu’il daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec ma tante Séraphie, des promenades où l’on me forçait, pour me faire plaisir. C’est cette hÿpocrisie qui m'irritait le plus... » (Jd., II, 73-74.)
bp
* Et non pleuvait, comme il est imprimé.
fureur puérile, si Chérubin n’avait pas si mal choisi les auxiliaires de son autorité. Beyle avait détesté en lui « l’allié de Séraphie », « l’ami intime » de son « ennemie » À. Mais, quand son père devint le complice de l’odieux abbé Raillanne, il fut pour le coup à jamais perdu dans son esprit.
4. Cette alliance nuisit beaucoup à Chérubin dans l'esprit de son fils. Rappelant la mort de sa tante, Beyle écrit : « .… Il était trop tard, tout lien d'amitié était à jamais rompu entre mon père et moi. » (H. Br., 1, 233.)
L’ABBÉ RAILLANNE 1
« Pendant l’affreuse tyrannie Raillanne,.… je devins sombre et haïssant tout le monde. »
(H. Br., I, 96.)
«J’étais…., je pense, fort méchant et fort injuste envers mon père et l’abbé Raillanne, écrit Beyle dans un moment de lucidité ?, J’avoue, mais c’est avec un grand effort de raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont empoisonné mon enfance... Ils avaient des visages sévères et m'ont constamment empêché d’échanger un mot avec un enfant de mon âge. »
S1 Beyle a jamais été sincère, c’est en nous parlant de l'abbé Raillanne. Les quelques pages bilieuses qu'il consacre à la mémoire de cet honnête homme auraient pu, sauf le style, être écrites par l'enfant qu’il était alors. Ses colères d’écohier s’y expriment encore, puériles et fortes. Le diplomate vieilli de 1835 parle et pense comme le petit Henri Beyle de 1792.
Grâce à cette haine enfantine, l’abbé Raillanne passera à la postérité.
Il venait du pays des Gagnon, étant né à Avignon il y avait quelque trente-cinq ans ?. Mais 1l n’avait gardé de
1. Non pas Raillane, mais Raïllanne. C’est ainsi que je trouve écrit son nom, par lui-même, sur un certificat de résidence conservé aux Archives de Grenoble (LL. 52). 4
DH Er, 1 100 CHeLL2ETTS:
3. « Natif d’un village de Provence », avait dit Beyle sans exactitude.
Jean-François Raillanne était né le 28 octobre 1756, nous apprend M. Pierre Avril, qui a écrit dans Minerva (mars 1903) sur l'abbé Raillanne une très substantielle étude, à laquelle je vais faire plus d’un emprunt.
sa ville natale nulle gentillesse. Depuis 1782, il appartenait au diocèse de Grenoble. Prêtre libre, Claude Périer l'avait choisi comme précepteur de ses enfants, Augustin et Casimir. Quand il sortit de cette maison, si notoire à Grenoble, Chérubin Beyle, dont la tendresse ne refusait rien à son fils, lui offrit ce maître, qu’un tel début mettait hors de pair !.
L'imagination maniaque de Beyle, si naïvement ingénieuse quand il s’agit de ses ennemis, n’a point manqué
4. L'abbé Raillanne ne fut pas, comme le croit M. Avril, le premier maître de Beyle pour le latin. Dès qu'il sut écrire, c’est-à-dire à l’âge de six ans (en 1789 ; ci H. Br., I, 37), on jugea qu'il était tout à fait « digne de commencer le latin », et on lui donna comme professeur un « pédant affreux..., grand, pâle, .… horriblement maigre », M. Joubert, qui lui fit décliner mura, la müre, et réciter le rudiment, « Dieu sait avec quelle sottise. » (38, 82.) Ces leçons duraient encore en 1791, après la mort de sa mère, puisqu'il pensait à elle, en traversant la place Notre-Dame, chaque fois qu’il allaït chez son maître. Mais ce « pédant montagnard. à figure terrible », toujours vêtu d’une «redingote noire, sale et déchirée », mourut ,en laissant comme legs à son élève une traduction de Quinte- Curce.
Si le Pierre-Antoine Joubert, originaire de la vallée de Barcelonnette, et âgé de 64 ans, dont j'ai retrouvé l’acte de décès sur le registre de la paroisse Saint- Hugues, est bien le maître de Beyle, celui-ci serait mort le 8 mars 1792.
L'abbé Raillanne lui succéda. Mais Beyle cherche vainement à se rappeler en quelle année, et pour combien de temps : « Je n'ai point de date pendant l’affreuse tyrannie Raillanne. » (H. Br., I, 96.)
Essayons d’être plus heureux que lui, sans prétendre à des certitudes. Nous savons par M. Avril que l'abbé Raiïllanne dut émigrer en Savoie à la fin de juillet 1792, comme tous les ecclésiastiques insermentés (art. cil., 84-85). Mais il revint, dès le 6 décembre, pour être, au bout de quatre mois, le 26 avril 1793, déclaré suspect. Alors il se réfugia, toujours à Grenoble, chez sa belle-sœur. Mais, dès octobre 1794, nous le voyons absorbé tout entier par sa tâche apostolique, allant de commune en commune administrer les sacrements, et fort empêché de songer à Henri Beyle.
N’aurait-il donc été son précepteur qu'avant le 17 juillet 1792 ? Mais les lecons auraient été bien brèves, et Beyle bien jeune. Il est plus naturel d’admettre que l’abbé Raïllanne vint habiter la rue des Vieux-Jésuites après le 6 décembre 1792. Il faut croire que, même déclaré suspect, il continua ses leçons, et ses promenades en compagnie de ses élèves, — la Terreur était peu sérieuse à Grenoble, — puisque différents détails (les mouches autour des orangers, les gamins qui se baignent) nous le montreront précepteur de Beyÿle en plein été. D'ailleurs, deux faits peuvent nous servir de points de repère : « Il me semble, dit Beyle (125), que la mort de Louis XVI... eut licu pendant la tyrannie Raüllanne » ; et ailleurs : « M1le Marine Périer... vint voir M. Raillanne... peu de temps avant son mariage » (97). Or j'ai fait rechercher l’acte de mariage de Mie Marine Périer : l’union eut lieu le 31 juillet 1794.
En résumé, Beyle put donc recevoir les leçons de l’abbé Raillanne dès le printemps de 1792, mais il est plus probable qu’il fut son élève depuis l'hiver de 1792 (décembre 1792 ou janvier 1793) jusqu’à l’été de 1794. Cette «tyrannie » dura donc un an et demi, et s’acheva quand Beyle avait onze ans.
de supposer que l'abbé Raillanne avait été renvoyé par la famille des Périer « pour quelque méfait ». Nous savons au contraire qu’ils sont restés ses zélés protecteurs 1,
L'abbé Raillanne ne possédait nullement, comme on le pourrait croire, les vertus mondaines, l’aimable épicurisme et les mœurs douces, propres aux jeunes prêtres qui laissent le sacerdoce pour l’éducation des fils de famille. Ses ennemis l’appelaient un fanatique, ses admirateurs un apôtre, et Henri Beyle un « noir coquin ». Ces opinions peuvent se concilier.
Beyle n’a point oublié sa figure ; il la détaille avec horreur : «il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l'œil faux avec les sourcils abominables 2. » M. Avril, qui lui est plus indulgent, et qui a vu l’un de ses portraits, doit reconnaître qu’il avait « l’aspect sévère ». Sa physio: nomie accusait (un caractère hautain et triste 8 ».
C'était suffisant pour glacer l'enfant impressionnable : il n’exécrait rien comme ces « figures inflexibles qui ne rient jamais ». Tel le portier du séminaire où entrera Julien Sorel, l’abbé Raillanne avait « cette physionomie » qui (ne montrait pas le crime, mais plutôt cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la Jeunesse # ». Îl semble que Chérubin Beyle avait su choisir, avec beaucoup d’adresse, un précepteur en parfaite harmonie avec sa maison et avec lui-même.
En homme qui a vécu dans les demeures des riches, ce prêtre était d’ailleurs « fort soigné et fort propre 5 ». Beyle lui en veut presque de cette espèce de mérite.
L'abbé Raillanne était un croyant et un homme aus-
1. P. Avril, p. 80. — Beyle ne va-t-il pas jusqu’à prétendre que, si tous les Périer étaient fous, ils le devaient à l’abbé Raïllanne ? (4. Br., I, 83.)