XII PRÉFACE
jusqu'à se demander s’il est sincère !, et à discuter sa propre franchise : « ... Si je suis tenté de mentir, ce sera plus tard, quand il s’agira de très grandes fautes, bien postérieures. » Et il prend des précautions, se sachant faillible : « Idée : peut-être en ne corrigeant pas ce premier jet parviendrai-je à ne pas mentir par vanité 2. »
Sans doute cette crainte même est inquiétante, et l’on en vient à perdre confiance dans une véracité aussi peu sûre d’elle. Mais du moins le voyons-nous éviter un genre de mensonges habituel aux faiseurs de mémoires. La Vie d'Henri Brulard présente ce caractère tout à fait original, et peut-être unique : elle est pleine d’incohérence et de trous ; le récit s’interrompt à chaque instant ; maintes fois le détail le plus attendu, le fait essentiel, sont passés sous silence. Le romancier qu’est Stendhal ne serait pas tellement maladroit que de ne pouvoir, s’il le voulait, combler les lacunes de sa mémoire. Mais il ne le veut pas. Au risque d’enlever à sa narration beaucoup d'intérêt, il ne raconte que les choses dont il se souvient. Et comme ses réminiscences, naturellement, sont capricieuses et incomplètes, la Vie d'Henri Brulard n’est qu’une autobiographie fragmentaire et décousue. Qu’on me cite un seul journal, un seul mémoire où l’auteur ne semble point garder un souvenir continu et bien lié de tout le passé qu’il raconte 8. Les lacunes d'Henri Brulard sont peutêtre la preuve la plus décisive que Stendhal veut être sincère.
1. «Je m’interroge depuis une heure pour savoir si cette scène est bien vraie, réelle... ; mais oui, cela est bien réel. » (1, 140-141). Ou encore : « Il me semble que je me dis... Mais je trouve ce raisonnement bien avancé pour mon âge. » (II, 63.)