‹ La jeunesse de StendhalChapitre 174 sur 288 · Et non : f[V(7 criminel ô. H. Br., I · texte numérisé non relu

Et non : f[V(7 criminel ô. H. Br., I

6. Il y a pourtant une difficullc. Beyle fut l'instigateur d'un complot contre l'arbre de la Fraternité. 11 afTirnie, il est vrai, que l'arbre de la Liberté, soa

aussi ardents, aussi romains, quand Henri Beyle, à vingt ans, ne pourra voir sans frémir le palais de l'Empereur, et fera son héros de Brutus, immolant à la liberté le tyran de sa patrie.

Et pourtant, il le faut avouer, un si bel enthousiasme eut sa défaillance ; la Terreur, la guillotine et les massacres n'avaient point enlevé aux jacobins le cœur d'Henri Beyle : il se dégoûta d'eux quand il découvrit qu'ils avaient les mains sales.

En ce temps-là Beyle éprouvait pour Falcon, libraire et patriote, l'admiration la plus tendre ^. Il brûlait d'égaler

voisin *, avait toute sa tendresse. Mais la distinction paraît subtile. Elle n'existe plus, s'il s'agissait précisément de tirer un coup de pistolet contre un cartouche portant cette devise : •' Mort à la Royauté. Constitution de l'an m ». Stendhal affirme, — et il paraît sincère, — qu'il ne peut se rappeler les motifs d'un pareil acte. Mais son complice Romain Colomb assure qu'ils partageaient l'un et l'autre « les opinions royalistes » de leurs parcntsi

Faut-il l'en croire ? Ce qui était vrai pour l'un l'était-il aussi pour l'autre ? Colomb peut-il nous être un sûr garant des opinions politiques de son cousin ?

Si nous nous en tenons prudemment au fait, il reste que Beyle, à la tète de ses camarades, cribla de plombs une inscription républicaine et civique fraîchement peinte. Faut-il voir dans cette gaminerie une manifestation politique ? Ou le désir naturel aux enfants de détruire les alTiches neuves ? Cet arbre dressait depuis longtemps ses branches pourries sous les fenêtres d'Henri Beyle. Il voulut faire une plaisanterie à ses dépens.

Elle faillit mal tourner. La police poursuivit les auteurs du sacrilège. Beyle se réfugia chez deux vieilles dévotes. L'autorité semble avoir ensuite volontairement oublié cette polissonnerie. Jugeons-la comme elle sans portée. Elle ne peut suffire à infirmer des témoignages d'ailleurs concordants, et en parfaite harmonie avec ce que nous savons de Beyle. (Sur toute l'anecdote, voir H. Br., II, 45-51, 282-285 ; Colomb, Police, XV-XVI.)

1. Ce Falcon est un personnage sympathique et falot. Sa femme et lui jouent dans la Révolution à Grenoble un rôle tout à fait pittoresque. (Voir en particulier Prud., onv. cil., 650, 652, 655.) — Falcon était doublement cher à

* JI. Prudliomme parle seulement de deux arbres de la Liberté, plantés place Grenctte en 1702 et 1794 {om'. cil., 629, 642, 654). Beyle ne donne point la date de son exploit. Colomb le place en janvier 1797 ; et l'on ne peut le retarder beaucoup plus, puisque l'arbre en question, qui menaçait ruine, fut supprimé au printemps de la même année.

Ce genre d'attentat était fréquent à Grenoble ; les archives en gardent le souvenir. Mais j'ai vainement cherché dans les rapports de police celui dont Beyle se rendit coupable.

l'âme généreuse de tous ces révolutionnaires dauphinois. Et lui aussi, à leur exemple, il se voyait « un jour un Camille ou un Cincinnatus, ou tous les deux à la fois ^ ». Il résolut d'approcher enfin ces hommes sublimes, de pénétrer dans leur sanctuaire. Pareille décision, pour un enfant si bien gardé, n'avait-elle pas elle-même quelque chose d'héroïque ^ ? Il eut « l'audace de s'échapper » ; il entra dans l'église Saint-André, où la Société des Jacobins tenait alors ses séances et célébrait son culte ^. C'était « un soir, à la nuit tombante ; il faisait froid... Cette église étroite et haute était fort mal éclairée... » Beyle, petit bourgeois délicat, fut tout d'abord choqué de voir « beaucoup de femmes de la dernière classe..., des femmes mal mises *. » Les hommes n'étaient ni plus beaux ni plus propres ; et, par surcroît, ils parlaient mal, dans une bruyante confusion. Beyle, avec désespoir, les trouva ridicules. « Mon grand-père se moquait habituelle-

Beyle, en sa qualité de républicain, et comme prêteur de livres défendus : «... c'était un chaud patriote, profondément méprisé par mon grand-pèr» et parfaitement haï par Séraphie et mon père.

Je me mis par conséquent à l'aimer, c'est peut-être le Grenoblois que j'ai le plus estimé. Il y avait dans cet ancien laquais... une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie. Peut-être ma seule tante Elisabeth lui était-elle comparable. Pauvre, gagnant peu et dédaignant de gagner de l'argent, Falcon plaçait un drapeau tricolore en dehors de sa boutique à chaque victoire des armées et les jours de fête de la République.

... En passant, je lorgnais la boutique de Falcon, qui avait un grand toupet... parfaitement poudré, et arborait un bol habit rouge à grands boutons d'acier,... les jours heureux pour sa chère République. C'est le plus bel échantillon du caractère dauphinois... » {H. Br., I, 192-193.)

2. « Dieu sait à quelle peine je m'expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie... m'aperçoit ici ? i [Id., ib.)

3. C'est dans l'automne de 1793 que les églises furent désaffectées, et Saint- André consacré aux séances du club, qui, après le mois d'avril 1794, prend le nom de Société des Jacobins de Grenoble. (Prud., ouv. cil., 640, 642.) On ne peut guère dater avec précision la visite que leur a faite Henri Beyle. Ce fut^ans doute quand il commençait à prendre quelques libertés, peut-être dans l'hiver de 1795, mais de toute nécessité avant le 11 prairial an III (cf. plus bas, p. 246, note 1). Beyle aurait eu alors treize ans.

4. Les femmes assistaient à ces réunions dans une tribune spéciale ; un jour l'assemblée les invita « à s'occuper, pendant les séances, à tricoter des bas pour leur famille ou à faire de la charpie pour les blessés. » (Prud., 642.)

ment, et gaiement, de leurs façons de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison. »

Cette désillusion était cruelle. Depuis des années, Beyle entourait Révolution et révolutionnaires d'une auréole glorieuse ; la réalité lui apparaissait, après le rêve : « je trouvai horriblement vulgaires ces gens que j'aurais voulu aimer. » Ces admirables sans-culottes, ces émules des anciens Romains, lui répugnaient !

Répugnance puérile, assurément ; mais Beyle ne se guérit jamais d'un tel enfantillage. Cet homme qui adorait la raison fut toujours l'esclave de ses impressions. Et il a pris soin de nous expliquer celle-ci : « J'ai la peau beaucoup trop fine, une peau de femme... De là peut-être une horreur incommensurable pour ce qui a l'air sale, ou humide, ou noirâtre. Beaucoup de ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André ^. »

Cette contradiction entre l'esprit de Beyle, ardemment républicain, et sa peau, une peau aristocratique de petite maîtresse, explique toute sa pensée politique. Elle est simple, bien que beaucoup l'aient méconnue : « Je fus alors comme aujourd'hui, j'aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants de vivre avec le peuple. »

Cette attitude ambiguë sera toujours la sienne. De tempérament, de mœurs et d'esprit, Beyle est un aristocrate. Il regrettera, comme un monde fait pour lui, la société exquise du xvin^ siècle, Mais, par un contraste très stendhalien, ces mondains sans générosité et sans passions répugneront à son cœur. Il aimera ce noble peuple, qu'il croit seul capable d'héroïsme, seul amoureux de la liberté. Il restera toujours républicain " et patriote, férocement.

Dans la pratique, Beyle ne sera point gêné de ces contradictions. Il applaudira l'énergie du peuple, et le suivra dans ses combats, du regard, accoudé au balcon de la place

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