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HENRI BEYLE ET SES CAMARADES

Son allilude. — Ses amis : Colomb, Faure, Manie, Plana, Crozet.

« Jlon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons ; puis, les abandonnant tout à coup, j'allais m'asscoir à l'écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage... »

(Chateaubriand, René.)

Quand Beyle, à la fin de 1796, fit ses débuts à l'Ecole centrale, il crut que le monde s'ouvrait pour lui, le monde dea plaisirs défendus et de la liberté. Depuis bien des années il s'exagérait la tyrannie de ses geôliers. Contrairement à tant d'autres enfants, en entrant au collège, il pensa sortir de prison ^.

Il rêva donc aussitôt d'une vie nouvelle, pleine de félicités exquises ; il la peupla d'êtres selon son cœur. Car ce n'était point, faut-il le dire, ses professeurs et ses études qui occupaient l'esprit de Beyle. Il ne songeait qu'à ses camarades. Depuis dix ans peut-être il les désirait pas-

1. Colomb a compris l'importance pour Beyle de celte nouvelle vie : « La belle institution d'une éco/e cc«/ra/<?... produisit une immense et heureuse révolution dans l'existence du jeune Beyle... Ce fut pour lui une demi-émancipation... On voit tout de suite les modifications importantes que dut subir ce caractère déjà si original, jeté brusquement au milieu d'une atmosphère à peine entrevue jusqu'alors... » (Notice, XI.)

BEYLE A l'école CENTRALE 313

sionnément ^. Un si long désir est un merveilleux créateur d'illusion.

Il se les figurait héroïques et sensibles, comme dans les romans, capables d'amitiés sublimes, et animés des plus nobles désirs. Il les imaginait pleins de courtoisie, doux et délicats ainsi que des bergers de pastorales. Il les voidait surtout gais, mais d'une gaîlé tendre et poétique. Rêve naïf d'un enfant élevé dans le deuil, qui a trop lu Jean- Jacques et Florian. Ravi de connaître enfin ces créatures si délicieuses, et sûr d'avance qu'il allait les aimer, Beyle s'en vint à l'Ecole centrale, et s'approcha de ses nouveaux camarades, le cœur plein d'émotion. Il fut déçu.

« Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n'étaient pas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles ^. »

Elevé entre deux petites filles, dans les délicatesses d'une famille aristocratique, Beyle devait juger ces gamins mal élevés et brutaux. Puis le Dauphinois est un peu rude, et manque d'imagination. Ils n'étaient pas comme lui nourris d'espagnolisme et de roman ! Revêches et pratiques, ils le déconcertèrent. « Tout m'étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j'arrivais enfin... Ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m'étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes. »

A peine connaissait-il les hommes, que déjà Henri Beyle se sentait un étranger au milieu d'eux. Ce n'était point là l'humanité de son rêve. Et au lieu de faire comme les sages, de laisser là un rêve absurde et de prendre les hommes tels qu'ils sont, Beyle garda ses chimères et laissa là ses semblables. Mélancolique et dégoûté, il se réfugiait dans les salles vides de cette grande école : « J'allais y rêver seul. »

Voici donc Beyle, à quinze ans, dans l'attitude déjà

1. « Mon grand-père me racontait ses exploits au collège, et je soupirais après le collège, là du moins j'aurais j.u échanger des paroles avec des enfants de mon âge. » (H. Br., I, 154.)

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