‹ La jeunesse de StendhalChapitre 252 sur 288 · L AMOUR · texte numérisé non relu

L AMOUR

r" Tempérament amoureux. — Premiers émois. — Virginie Cuhly.

« L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. »

(H. Br., I, 269.)

Stendhal se pique d'avoir été un amoureux très précoce. Il met une vanité naïve à détailler avec complaisance les premières velléités d'un tempérament de feu. Je ne doute pas qu'il ne soit sincère. Profondément persuadé que l'amour, à quinze ans comme à cinquante, est le vrai plaisir d'un honnête homme, il ne saurait admettre qu'il n'ait point commencé lui-même à y prendre goût dès son plus jeune âge.

La chose en soi n'a d'ailleurs rien d'impossible. Et il n'est pas besoin d'alléguer l'exemple de Jean- Jacques ou de Berlioz pour démontrer que souvent la sensibilité amoureuse s'éveille bien avant l'âge de la puberté. Beyle n'est point un anormal, mais un excessif. Reconnaissonslui donc, comme il le désire, une précocité intéressante. Le feu de cette âme romanesque s'alluma de très bonne heure, et la mort seule put l'éteindre ^. Cette remarquable longévité de son ardeur amoureuse rend dignes d'attention même les premiers et naïfs émois, précurseurs d'une si belle vie sentimentale.

1. Colomb constate, non sans une admiration un peu scandalisée, « que, dès l'àgc de quinze ans et jusqu'à sa mort, l'amour a été sa principale pensée, le mobile de toutes ses actions. » {Notice, LXX.)

« ... une partie de la biographie des grand» hommes doit être fournie par leur médecin. »

{Hist. de la Peint., 226.)

Que Beyle ait eu l'esprit et le cœur qu'il convient pour devenir un amoureux, nous le savons déjà. Une imagination prompte et infatigable lui fournira sans cesse toutes les illusions nécessaires. Un besoin profond de tendresse, né avec lui, fera jusqu'à la fin de ce vieux garçon solitaire une âme en peine de sa compagne. Enfin, grâce à une sensibilité à la fois fragile et forte, Beyle s'éprendra aisément, et ses amours auront l'énergie des grandes passions.

Mais Stendhal pensait qu'il n'est point de bonne psychologie sans histoire naturelle, et sa méthode est mieux applicable à lui-même qu'à personne. Jamais corps plus impressionnable n'accompagna vme âme plus sensible ; l'un et l'autre sont à l'unisson. Beyle ne ressemblera donc point à ces amoureux qui se contentent d'imaginer ou de rêver. Mais les sensations d'un voluptueux ne pourront point davantage le satisfaire. Il ne connaîtra pas plus l'amour platonique tout pur, que l'amour physique tout cru, et il aimera ses maîtresses de tout son cœur et de tout son corps.

C'est dire qu'il nous faudrait connaître le tempérament et la physiologie de cet amoureux, pour bien faire l'histoire de ses amours. De cette étude, qui conviendrait à un médecin, je ne pourrai, pour bien des raisons, indiquer ici que quelques traits.

Ce garçon carré, trapu, court et gras, à la forte encolure, et musclé comme un athlète ^, avait des délicatesses de femme. Une peau fine et fragile enveloppait ces formes

1. Sur l'aspect physique de Beyle adolescent nous avons le témoignage de Colomb {Not., XVI), et de Beyle lui-même(en particulier Journal d'Italie, 122-123). Enfin nous connaissons par maint portrait le Beyle de la maturité : les proportions de son squelette nous prouvent qu'avant d'être obèse, il avait toujours été de taille courte et d'épaules larges.

épaisses ; des nerfs excitables et malades couraient à travers les chairs abondantes de ces membres robustes. L'une comme l'autre de ces particularités physiques devait faire de Beyle un amoureux sensible.

« J'ai la peau beaucoup trop fine, nous explique-t-il,... (plus tard j'avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m'écorche les ■doigts, que j'ai fort bien, pour un rien ; en un mot, la superficie de mon corps est de femme ^... »

Une éducation trop timide avait conservé intacte la fragilité de cet épiderme si tendre : « ... jamais fils gâté de grand seigneur n'a reçu une éducation plus molle... » « J'étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans... » qui n'aurait « pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie ^ ! » — Assurément le pudique Chérubin n'avait point prévu, en négligeant d'endurcir son fils par une hygiène un peu rude, qu'il lui ■conservait pour l'amour une sensibilité plus délicate.

Beyle avait d'uti voluptueux les dégoûts raffinés, '( une horreur ijicommensurable pour ce qui a l'air sale, ou humide, ou noirâtre^... » Mais de telles incommodités n'étaient que la rançon de plaisirs inconnus aux organismes grossiers. Son tact subtil lui permettait les plus fines sensations de l'amour.

Beyle ne fut pas seul à profiter de ce privilège. Plus tard ses amies savaient apprécier la douceur de sa main de femme ^.

Sous cette peau mince et légère, qui laissait arriver jus- <ju'à eux les moindres impressions du dehors, couraient des nerfs toujours frémissants. L'hyperesthésie de sa sensibilité morale était au moins égalée par celle de son

1. //. Br., I, 180. 11 répète encore (II, 177) : « La nature m'a donné les nerfs •délicats et la peau sensible d'une femme... »

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