La haute et la basse vallée de l'Isère, et celle du Drac
encore s'enfuir bien au delà, jusqu'aux cimes lointaines qui blanchissent dans le ciel. L'air lumineux les rend diaphanes et légères ; à les contempler, l'imagination échappe aux rudesses de la réalité trop voisine ; elle devient plus hardie ; elle s'accoutume aux visions grandioses et aux beautés surhumaines. Mais elle s'envole sans se perdre ; elle ne s'égare pas dans la brume confuse des rêves vagues ; car les sommets les plus lointains précisent encore sur le ciel clair la dureté fine de leurs aiguilles.
Et quand l'œil et l'esprit se sont fatigués à trop contempler la neige bleuie des sommets où l'homme ne vit pas, il leur est facile de venir se reposer et se guérir aux proches falaises, qui ne sont pas si près du ciel.
Henri Beyle ne semble-t-il pas avoir reçu la double leçon de ces montagnes? positif et sentimental, chimérique et pratique, amoureux du grand et soigneux du détail, ce rêveur réaliste semble porter en lui l'âme double des paysages grenoblois.
Mais il n'y trouvait pas seulement ce premier contraste de l'idéal et du réel. Tout n'est-il pas antithèse autour de Grenoble ? A chaque instant l'œil est réveillé par une opposition de lumière ou de couleur, par le brusque ressaut d'une ligne : la plaine unie du Graisivaudan se heurte aux escarpements à pic ; la verdure de ses champs et de ses arbres, aussi fraîche que celle d'un jardin, fait place tout à coup à la pierre nue ; la chaîne épineuse de Belledonne dresse ses pointes de granit en face des monts de la Chartreuse, faits de blocs calcaires larges et carrés ; la blancheur des neiges étincelle au milieu des rochers noirs ; et les grandes ombres errantes du soleil viennent encore ajouter leurs contrastes à ces contrastes ^.
Ne retrouve-t-on pas dans l'âme de Stendhal les lignes
1. Beyle avait bien vu ce caractère du paysage dauphinois. Il écrit dans les Mém. d'un Touriste (11,126) : « ...vous avez sous les yeux, d'abord les plus belles verdures et les joies de l'été ; plus loin, l'Isère, grande rivière ; au delà, des collines boisées, et, encore au delà, à une hauteur immense et comme sur vos têtes, les Alpes, les Alpes sublimes passées par Annibal, et encore en partie couvertes de neige le 5 août. »
saccadées, le dur relief et les oppositions violentes de ses montagnes ?
Ne nous exagérons pas cependant l'importance de telles affinités. Le caractère d'Henri Beyle était à peu près formé quand il découvrit la nature. Il montrait déjà ce bizarre mélange d'idéalisme et de réalisme, de sensibilité et de raison, qui dès son enfance nous est apparu comme l'originalité maîtresse de son âme. Mais un caractère ne devient pleinement lui-même que si les forces qui travaillent à le former favorisent ses propres tendances. Beyle eut souvent cette heureuse fortune au cours de toute sa jeunesse. La nature dauphinoise fut seulement la dernière de ces influences concordantes. Elle acheva de le rendre ce qu'il était déjà.
Cette nature, il l'aima. Ce n'était point l'amour instinctif pour le pays où l'on est né, puisque sa ville natale lui semblait odieuse. Mais il éprouvait pour les montagnes qui avaient exalté son adolescence une sympathie profonde ; il y reconnaissait la forme de son âme.
Leur absence va bientôt suffire pour lui faire mépriser Paris. Et longtemps, aux bords de la Seine, ce Dauphinois déraciné gardera la nostalgie de ses montagnes et de ses vallées ^. Un jour il déclarera qu'elles valent toutes celles de la Suisse ^ ; et une autre fois il osera comparer le Graisivaudan à sa chère Lombardie ^ ; il ne pouvait vraiment mieux faire. « C'est un pays magnifique autant qu'il est inconnu, écrira-t-il peu d'années avant sa mort *. Rien en France... ne peut être comparé à cette vallée de Grenoble à Montméliant ^... »
1. Il écrit à Pauline le 31 décembre 1804 {Corr., I, 134) : « Je volerais avea enthousiasme dans ce beau pays si je savais t'y trouver... ; car, après toi, c» que j'aime le mieux, c'est la vallée du Grésivaudan... »