La jeunesse du Cid
Don Guillén (1) de Castro y Bellvis naquit à Valence en 1569, cinq ans après que Shakespeare avait vu le jour à Stratford. Il appartenait à une famille illustre ou principale, au sens spécial que les Espagnols donnent à ces mots, et dut à ses relations d'entrer jeune dans la cavalerie garde-côte et d'être appelé à son commandement en même temps qu'il était nommé capitaine du Grao.
Vers la même époque, il montrait un goût très vif pour les lettres et il en témoignait en s'affiliant, avec plusieurs de ses amis, à une compagnie littéraire, l'Académie des Nocturnes, créée sur le modèle des Academîas italiennes. Le promoteur de l'idée, Bernardo Catala y Valeriola, eut l'heureuse fortune de grouper autour de lui Târrega, Aguilar et Artieda, alors en pleine renommée, et fit bientôt de l'Académie des Nocturnes la plus prospère des associations analogues établies en Espagne. Les membres se réunissaient dans le corral de la Olivera, siégeaient le mercredi, probablement la nuit, et se désignaient entre eux par des surnoms étranges. Târrega s'appelait Peur; Aguilar, Ombre; don Luis Ferrer, Nord; Carlos Boil, Soupçon; Beneito, Tranquillité, et Guillén de Castro, Discret. Cette compagnie aurait accueilli Lope de Vega, exilé de Madrid en punition d'un péché de jeunesse et facilité ses débuts. De son côté, Discret aurait entretenu avec lui un commerce d'amitié et profité d'un voisinage aussi précieux.
Plus tard, l'on retrouve Guillén de Castro à Naples,où il mérite la faveur du comte de Bénavent et de ses fils et obtient le gouvernement de Seyano.
De retour en Espagne, vers 1512, il reçoit à Madrid, laccueil le
(1) Guillem est l'ortograplie valencienne et Guillén, l'orthographe castillane. Le poète signait Guillén.
plus flatteur. Les auteurs en renom et les grands seigneurs le comblent. Cervantes, Lorenzo Graeian, Lope de Vega le louent dans leurs écrits; le duc d'Osuna lui constitue une pension de mille écus et le comte-duc d'Olivares descend des hauteurs où il plane et le traite en ami. Ce fut à cette époque, sans doute, qu'il écrivit les douze comédies dont une édition parut en 1625 et qui deux ans plus tard, lui valurent d'être nommé chevalier de l'habit dans l'un des grands ordres nationaux. Les emplois lucratifs, les commissions honorifiques lui furent dès lors attribués et il fût parvenu aux plus hautes charges, si des travers de caractère ne lui en eussent fermé l'accès. Plus tard, son humeur hautaine, inquiète, intraitable, lassèrent ses protecteurs. Abandonné à luimême après la disgrâce et la mort du duc d'Osuna, il compromit sa situation, ses titres, et jusqu'à son nom. Pour vivre et faire vivre sa seconde femme, il dut reprendre la plume qu'il avait abandonnée. Le succès s'éloigna de sa pauvreté et, si l'on s'en rapporte aux éphémérides du commandeur Vich : « Castro s'éteignit à Madrid, le lundi 28 juillet 1631, à l'âge de soixantedeux ans. Poète fameux, il mourut dans un tel état d'indigence qu'il fut enterré par charité dans l'hôpital de la Couronne d'Aragon. »
Mais Vich a peut-être exagéré la misère du grand tragique. Quoiqu'il en fût, l'homme qui venait de disparaître laissait à son pays un héritage de gloire et d'immortalité.
On connaît environ quarante-huit drames ou comédies de Guillén de Castro. Douze, ainsi que je l'ai dit, furent édités ensemble en 1625, douze autres, composés, de 1605 à 1610, l'avaient été en 1625 ; quant aux derniers, ils furent imprimés séparément et parurent entre 1622 et 1627.
Parmi les plus connues ou les plus belles œuvres, on aime à citer: Don Quichotte de la Manche (Don Quijote de la Mancha), Les mol mariés de Valence (Los mal casados de Valencia), Le parfait chevalier (VA perfeclo caballero), La Pitié dans la justice (La Piedad en la justicia), La Force de l'habitude (La Fuerza de la costumhre), L'Amour constant (El Amor constante), Le Pelil-jils de son père (El Nieto de su padre) et une comédie dévote, Sainte- Barbe prodige des forets et martyre du ciel (Ll produjio de los montes u ma r tir del cielo, Santa Barbara).
Les mal mariés de Valence appartiennent à l'ensemble des douze pièces comprises dans le premier volume. Tous les biographes sont d'accord pour considérer que l'auteur s'y mit en scène sous le nom d'Alvaro et que la comédie fut inspirée par
un épisode de sa vie aventureuse. Elle est d'ailleurs fort bien construite. Il s'agit d'une jeune fille, El vira, qui se dissimule sous les vêtements d'un page et qui vit, sans être reconnue, dans la maison de son amant et de sa femme. Elle brouille à jamais deux ménages et, ses machinations découvertes, s'enferme dans un couvent.
A la fin de la troisième journée, Elvira, pour tendre un dernier piège, habille en femme un vieux serviteur français, Pierres, qu'elle couvre de ridicule. Ce trait est à retenir. L'auteur a sûrement cherché un contraste entre une Espagnole élégante et fière en costume masculin et un Français, grotesque sous des jupes et des voiles. '
C'est encore sur un travestissement inspiré, semble-t-il aussi, par une autre aventure personnelle que roule une des meilleures comédies du second recueil : La Force de l'habitude. Doïïa Costanza demeurée seule en Espagne, tandis que son mari, don Pedro de Moncada, chef d'un tercio d'infanterie, guerroie en Flandres, a voulu éloigner son fils Feliciano de la carrière des armes et l'élève comme une fille dans des habits ressemblant à ceux des femmes. D'autre part, don Pedro qui, pour des raisons très bien déduites dans le texte, a été obligé de quitter l'Espagne et d'amener sa fille en Flandres, lui a fait prendre dès l'enfance des habits masculins. La force de l'habitude a métamorphosé doua Hipôlita en cavalier accompli ; elle porte le corselet d'acier et l'épée comme un vaillant alferez; elle est l'image vivante du Cid Campeador.
Mais le moment est venu de troquer les costumes et de rendre à chaque enfant celui qui lui convient. Autant Feliciano est gauche en vêtement de garçon, autant Hipôlita est empruntée sous ses jupes et ses guimpes. Elle tombe quand elle chausse les patins sur lesquels se haussaient les Espagnoles; pour saluer, elle porte la main au chapeau qu'elle n'a plus; elle se fait suivre d'un laquais qui tient des armes à sa portée et dégaine quand on la contrarie. Mais l'amour veille; alors que dona Costanza et don Pedro s'épuisent en vains efforts, il triomphe sans peine de la force de l'habitude et préside bientôt à un double mariage.
Cette pièce, d'ailleurs aussi peu connue qu'elle est aimable et bien faite, a peut-être suggéré à Calderôn Les Mains blanches n'offensent pas(LasManos blancas nos ofenden), comédie délicieuse qui serait un hommage indirect k La Force de l'habitude; j'y souscris d'autant plus volontiers que Lorenzo Garcian, dans son
Art de l'esprit , dit « que par la splendeur de ses vers et par l'ingéniosité du sujet, elle mérite le laurier immortel. »
La Pitié dans la justice appartient également au second recueil. Carlos, prince héréritaire de Hongrie, fait arrêter Atislao, dont il aime la femme, et ordonne de le garder en prison tandis qu'il offre à la jeune et belle Celaura de racheter la vie de son mari au prix de son honneur. Celaura se dévoue ; sacrifice inutile, car le prince Trappe le prisonnier d'un coup de poignard et le tue sous les yeux mêmes de sa victime.
Au troisième acte, Celaura, les mains et la figure éclaboussés du sang d'Atislao, ayant à la main le poignard du prince, tombe aux genoux du roi et demande justice. Sa requête est écoutée et Carlos, jeté dans un cachot, subira la peine de son crime. Mais aux prières de la reine se mêlent les plaintes et les reproches violents des nobles et du peuple. Une foule tumultueuse envahit la prison, délivre le condamné et le porte en triomphe à travers les rues.
Le père se laisse toucher ; mais le roi ne peut faire grâce. Il abdiquera donc et le prince montera sur le trône demeuré vacant. Son refus d'accepter la couronne, son repentir sincère, son attitude courageuse et sa résignation devant la mort, son amour violent pour Celaura plaident du reste en sa faveur. Aussi bien, quand Celaura demande à se retirer dans un couvent, et que Carlos, dont la permission est nécessaire, la lui refuse et, à défaut du voile, de la cellule et du mariage mystique, lui offre la couronne princière, un palais et sa main, gagne-t-il sa cause devant toute la cour. Tandis que la veuve d'Atislao se contente de répondre que, si le prince l'a offensée gravement, elle lui a de grandes obligations, son père donne son consentement muet au mariage en se jetant dans les bras que lui tend l'héritier du trône, et « cet heureux dénouement récompense le vieux roi de son acte de pitié. »
Ce drame ou cette comédie, les deux noms lui conviennent, très postérieur à La Jeunesse du Cid, en est un grossissement à peine déguisé. Au second acte, on trouve les scènes principales du chef-d'œuvre de Guillén de Castro et le dénouement du troisième est identique. Le succès de la première pièce avait engagé le poète a écrire la seconde. Malgré de réelles beautés, la copie est très inférieure au modèle. Celaura n'a pas les excuses deChimène et Carlos est un personnage barbare, antipathiq ue à côté de la figure de Rodrigue, grandie par le Romancero et amenée par le poète à un étal de perfection radieuse. II invoque bien, pour motiver le
meurtre, la promesse qu'il avait obtenue de Celaurade ne jamais épouser Atislao et de lui garder son amour; puis, la jalousie, dans la société espagnole, atteint à une telle violence et se lie de si près à l'honneur qu'elle crée des droits à une vengeance sanguinaire et que le prince peut considérer comme une insulte et un attentat à la dignité souveraine ce mariage, accompli en violation d'un engagement connu de son heureux rival. Il y a loin, tout de même, entre la noble attitude du Cid et celle que prend l'héritier de la couronne de Hongrie. On lit si peu les œuvres de Guillén de Castro que ce rapprochement, du moins que je sache, n'a jamais été fait. Il donne pourtant un intérêt très vif à cette refonte de La Jeunesse du Cid.
Guillén de Castro, en écrivant L'Amour constant, a de nouveau mis en présence l'amour et la force. Mais à la différence de la comédie précédente, l'amour résiste à la force et, s'il succombe dans la lutte, du moins il ne se rend pas. Nous devons en savoir un gré infini au poète ; car l'amour est toujours sacrifié aux passions, tant vaut dire aux vertus cardinales du drame espagnol : la fidélité au souverain, l'honneur et la jalousie. Ici, encore, l'héroïne de la pièce, Nisida, est en butte aux obsessions d'un roi de Hongrie. Elle aime d'un amour profond et d'ailleurs partagé l'infant Zelauro, un frère du monarque, et oppose un refus formel à la recherche dont elle est l'objet. Le roi fait appel à la violence et ordonne de jeter son rival en prison. Jusqu'ici l'analogie est complète avec La Pitié dans la justice; les deux drames ont parcouru des voies parallèles. Maintenant ils s'engagent dans des chemins opposés. Alors que Celaura essaie de sauver son mari au prix de l'honneur, Nisida résiste aux sollicitations de la reine elle-même qui pousse l'abnégation jusqu'à la prier de céder aux caprices du roi. A la fin, exaspéré par la constance des amoureux, le souverain les fait tuer. Mais il est massacré à son tour par un fils que l'infant Zelauro avait eu jadis de Nisida et que le mariage avait légitimé. A défaut d'héritiers mâles, le justicier est acclamé et reçoit la couronne qu'il offre aussitôt à la fille de sa victime. Eux aussi s'aiment d'un amour constant et la comédie se termine par le mariage de l'infante avec le meurtrier de son père. Guillén de Castro était obsédé par le souvenir du Cid et ne pouvait échapper à sa poursuite.
D'une manière générale, le théâtre de Guillén de Castro dénote un esprit puissant, un poète tragique consommé, un maître dans l'art de rendre la vie aux événements et de conduire un thème dramatique jusqu'au dénouement en tenant le public captivé,
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suspendu. D'ailleurs, la renommée de l'auteur ne fut surpassée de son temps que par celle de Lope de Vega. Celui-ci, tout le premier, lui rendait pleine justice. Il lui dédia quelques-unes de ses comédies, entre autres, Les créneaux de Toro (Las Almenas de Toro), et, de son côté, Guillén mit sur plusieurs des siennes le nom de Marcela, la fille adorée de son ami. Lope de Vega ne se contenta pas de ces témoignages discrets d'une réelle admiration et, en maints endroits de ses ouvrages, il décerna des éloges publics au grand Valencien :
« Qu'ils s'évanouissent, écrit-il dans Le Laurier d'Apollon, qu'ils disparaissent les compétiteurs et les rivaux en armes et en amour devant l'esprit vif, l'éclair fulgurant, le génie ardent de don Guillén de Castro. L'ascension de son étoile vers le ciel fut si triomphale que, dédaignant l'albâtre et le jaspe, ses vers veulent être gravés sur l'or et le bronze éternels. Que Martial ne s'en offusque pas et le supporte sans se plaindre ».
Lope de Vega était clairvoyant. Il avait jugé sans complaisance ni rigueur ; mais il n'avait pas prévu que la juste réputation de l'œuvre dramatique de Guillén et sa propre gloire pâliraient devant l'éclat jeté par Les Exploits de jeunesse ou plus simplement La Jeunesse du Cid (Las Mocedades del Cid).
Quel fut le rôle historique du héros chanté tour à tour en Espagne et en France?
Vers L'année 717, les hordes arabes qui, depuis la bataille de Guadalète (711), avaient envahi le sol de l'Espagne et s'y étaient répandues, tel un torrent déchaîné, se heurtèrent contre les monts Cantabriques et, après tant de succès, connurent la défaite. Leur vainqueur, Pelage (Pelayo) avait rassemblé une petite armée de montagnards et lui avait donné pour repaire une grotte inaccessible, devenue fameuse dans les fastes de l'Espagne. C'est la grotte de Covadonga dont les monarques ont coutume de prendre le nom quand ils voyagent incognito à l'étranger, alors que le prince héréditaire porte, depuis le xive siècle, le litre de prince des Asturies, emprunté à la province qui secoua la première le joug des Musulmans.
L'exemple de Pelage fut bientôt suivi. La résistance s'organisa sur le revers méridional des monts Cantabriques, depuis l'occident jusqu'à leur jonction avec les Pyrénées, où se créèrent aussi deux centres de résistance. Il se constitua ainsi cinq petits états distincts: la Galice, les Astui ies et, plus tard, la Castillle à l'ouest, la Navarre au centre et l'Aragon à l'est. Tous avaient un ennemi commun — le More — et tous, des rivaux dans leurs voisins.
Malgré cet antagonisme, les Musulmans reculaient et, dès le début du xie siècle, près d'un tiers de l'Espagne avait recouvré son indépendance.
En 1033, un prince vaillant, actif, intelligent, Fernando Ier, à qui l'histoire a justement donné le surnom de Grand, était monté sur le trône de Castille. Quelques années plus tard, il annexait à son héritage Léon avec les Asturies, la Galice, Toro, Zamora et faisait de Burgos la capitale d'un véritable État.
Peu de temps auparavant, un grand seigneur de Castille, nommé Diego Lainez, un parent du roi et un descendant de Lain Calvo et de Nuno Rasura, princes-juges de Castille, s'était marié avec doua Tereza Rodriguez, fille de don Rodrigo Alvarez, comte gouverneur des Asturies et en avait eu un fils. Ce fils était Rodrigo Diaz de Bivar, plus connu sous le titre arabe de Cid, le Cid Campeador, le Seigneur des Batailles.
Rodrigo, ou plutôt Rodrigue — suivant la forme devenue classique en France — devint très jeune célèbre pour ses prouesses contre les Mores, recouvra sur les envahisseurs un véritable royaume, atteignit les frontières de l'Andalousie, prit Valence et, entre temps, fit subir aux royaumes coalisés de Navarre et d'Aragon de sanglantes défaites. Sa vie se passe suites champs de bataille, son compagnon est son cheval, le vaillant Babieca, ses amies, ses deux épées Colada et Tisona. La gloire l'entoure d'une auréole; le respect, d'abord, puis, à mesure que les années s'écoulent, la vénération, presque la dévotion montent vers lui. Il apparaît mille fois plus grand que les rois dont il est le serviteur.
En même temps que Diego Lainez, l'on citait dans l'entourage immédiat de Fernando Ier, un seigneur asturien très puissant, très riche, capable de balancer l'autorité souveraine, don Diego Alvarez, comte d'Orgaz, surnommé Lozano ou le Fougueux. Il avait, de son côté, une fille, Ximena Gomez de Gormaz, la Chimène de la tragédie française. Or, il est su que le Cid tua le comte Lozano, alors que Chimène était encore toute enfant et que, plus tard, sur les instances du roi Fernando, il épousa la fille de sa victime. >
Tels sont les seuls faits ayant un caractère historique.
On trouve aussi dans le Romancero et dans quelques vieux dictons la preuve d'une animosité très vive entre les Asturiens et les Castillans, animosité qui devint aiguë après l'annexion du royaume de Léon au royaume de Castille, parce que les Asturiens
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soutenaient avec une juste fierté qu'ils avaient inauguré la résistance victorieuse contre les Mores, tandis que les Castillans triomphaient de la soumission récente de leurs voisins. « Ni Asturiens, ni mulets, ni personne », dit un de leurs proverbes.
Guillén de Castro, de son côté, s'inspirant des romances consacrées à son héros, oppose la noblesse terrienne et les Castillans aux vilains des Asturies d'Oviedo.
Cet antagonisme était intéressant à signaler parce qu'il explique l'origine du drame.
Quand Rodrigue, pour un motif ignoré du Romancero, appelle le comte d'Orgaz en combat singulier et le tue, c'est à la suite d'une querelle née sûrement de cette rivalité des seigneurs castillans et des seigneurs asturiens. En ce cas particulier, elle aurait éclaté à l'occasion d'un vol de troupeau et d'une dispute de bergers, du moins si l'on en croit une vieille chronique espagnole comprise dans les manuscrits de la Bibliothèque du roi (n° 9988).
Un autre témoignage de cet antagonisme de la Castille et des Asturies se trouve dans le désir du roi de réconcilier par un mariage deux familles symbolisant les deux royaumes placés depuis peu sous son autorité souveraine. Il s'emploie à cette œuvre de réconciliation de toute sa puissance et, quand il aboutit, il éprouve une satisfaction si vive qu'il fait aux jeunes époux des noces princières.
Avant den terminer avec ces explications un peu arides, mais nécessaires pour bien fixer les idées, je rappellerai qu'à l'époque où reporte l'union du Cid et de Chimènc, sans doute aux environs de 1050, Ramiro Ier régnait en Aragon, Garcia IV en Navarre et que la France avait pour souverain Henri Ier, dont le règne fut signalé par rétablissement de la trêve de Dieu. Quinze ou seize ans plus tard, Guillaume le Conquérant quittait les côtes de Normandie et débarquait en Angleterre.
Les documents, et quelques-uns ayant une réelle valeur historique, que Guillén de Castro aurait pu conslulter étaient nombreux. La (jouira gênerai, la Crônica del famoso caballero Cid Ruy Diaz Campeador, Linage de Rodrigo Diazy Sumario de Sus hechos, remontant en 1301, le Pœma <lcl Cid, également tics ancien, le Tesoro escondido de todos losfamosos Romances relatent les exploits du héros. Peut-être le poète ne les avait-il pas tous ;i sa disposition, les ignorait-il môme? Quoiqu'il en soit, il suivit avec une prédilection marquée le Romancero, composé «le pièces de dates très diverses, mais dont quelques-unes sont pré-
cieuses, en dépit des remaniements successifs que les jongleurs leur ont fait subir.
Ainsi que je l'ai dit, le Romancero se tait du motif de la querelle. Cest Guillén de Castro, le premier, qui a jeté comme une pomme de discorde la nomination d'un gouverneur pour le prince héréditaire. De la sorte, il a rendu inévitable la rencontre du père de Chimène et de Rodrigue, à défaut de Diegue, dont le grand âge a glacé le sang et qui ne peut pas demander réparation de l'offense. Mais le trait de génie, le trait qui place Guillén de Castro dans l'élite des plus grands poètes tragiques, c'est d'avoir établi un lien d'amour entre ces deux familles qu'un affront sanglant divise et d'avoir placé Rodrigue et Chimène entre leur honneur et leur tendresse. Rodrigue adore Chimène et en est adoré.
Cette double glorification de l'honneur, cette exaltation du cavalier parfait et de la dame accomplie suivant les rites castillans et, comme conséquence, cette lutte suprême des plus nobles passions qui puissent grandir au cœur de l'homme, cette situation, l'une des plus belles et des plus émouvantes qui soient au théâtre, ont été imaginées par le poète. Et n'oublions pas que Guillén de Castro vivait à l'époque où Shakespeare écrivait ses premiers chefs-d'œuvre et où la France de Henri III se délectait aux représentations des mystères, des farces et des soties.
La Jeunesse du Cid se compose de deux pièces séparées par un intervalle de vingt-cinq ans.
La première partie, qui justifie le titre attribué à l'ensemble de l'œuvre, commence le jour où Rodrigue est armé chevalier et se termine par le mariage du Cid et de Chimène, célébré de dix-huit à vingt mois plus tard. Elle comporte comme personnages, outre Rodrigue et sa fiancée, Diego Lainez, le comte d'Orgaz, le roi don Fernando, l'infante donaUrraca, l'infant don Sancho, Arias Gonzalo, Peranzùlez, saint Lazare, et une sorte de géant, don Martin Gonzalez, qui se présente pour défendre les prétentions de Ramiro Ier, roi d'Aragon, sur la ville de Calahorra.
Rodrigue doit être dans la fleur de sa jeunesse quand il est armé chevalier. Apeinecompte-t-il dix-huit ans. Mais le poète l'a encore rajeuni pour nous intéresserdavantage au sacrificede sa première passion et exalter par contraste sa vaillance, son ardeur et par dessus tout la fidélité à ses engagements et le culte qu'il rend à l'honneur. « Rodrigue, tu as encore le lait sur les lèvres », dit le comte d'Orgaz. C'est un rapaz, mot à mot un gamin, plus exactement un gosse pour employer une expression triviale, mais juste, prétend un autre de ses adversaires. C'est David devant Goliath,
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dira plus tard Diego Lainez, en pensant à son fils, quand le champion du roi d'Aragon réclame un adversaire assez audacieux pour se mesurer avec lui. L'image d'un Rodrigue, très beau, très jeune est si nette à l'époque où écrit Guillén de Castro que dans La Force de l'habitude, le poète, on se le rappelle, met en scène une jeune fille vêtue d'un uniforme d'alferez et la caractérise ainsi: « Ne dirait-on pas le Cid armé pour le combat? »
Enfin, dans une Romance (n° 724 — I) de la même époque, Rodrigue est représenté comme un enfant très précoce et remplit l'office de juge royal avant l'âge de dix ans. C'est qu'un Cid, ayant les traits délicats et le visage radieux de saint Michel, s'était substitué par degré à la rude figure d'un saint Georges castillan, qui fut, sans doute, celle du Campeador.
La seconde partie de La Jeunesse du Cid pourrait se nommer avec raison le siège ou le défi de Zamora. On y trouve à peu près tous les personnages de la première et, parmi les nouveaux, les quatre fils d'Arias Gonzalo et don Diego Ordonez, de la puissante et illustre famille des Lara.
Don Fernando, qui est mort en 1066, a commis la faute très grave de partager son royaume entre ses trois fils et ses deux filles et a laissé Zamora la bien murée en héritage à l'infante Urraca.
L'aîné des princes, don Sancho, dont la violence et l'ardeur sont admirablement peintes dans la première pièce, a hérité la Castille. Mais, depuis la mort de son père, il s'est emparé de la Biscaye, attribuée à don Garcia et a contraint don Alonso de quitter Léon, sa capitale, et de se réfugier à la cour d'Alimaimon (Al-Maimoun = Le Fortuné), roi de Tolède ; puis, il a mis le siège devant Zamora que défend sa sœur, doua Urraca. Don Sancho est assassiné sous les murs de la place. Don Alonso, aussitôt prévenu de cet événement, quitte Tolède et accourt à Zamora pour y recueillir l'héritage de don Sancho et ceindre la triple couronne de Castille, de Léon et de Galice. Mais il trouve devant lui le Cid, et le Campeador le contraint de lui jurer qu'il est étranger au meurtre et aussi de déclarer, sous le sceau du serment, que jamais lui, Rodrigue de Jïivar, n'a été prévenu du complot tramé contre la vie de don Sancho. Ces graves questions réglées à l'entière satisfaction du Campeador, don Alonso se fiance :i Zaïda, fille du roi deSévilleel nièce du roi de Tolède, « l'adorable, la riche, la merveille du monde » dont il s'était épris, tandis que, poursuivi par son frère, il était l'hôte des Mores.
Celte seconde partie, sans valoir te première, n'en n'est pas
moins animée d'un souille puissant. Le rôle d'Urraca, très développé, a grande allure ; le Cid y apparaît grave, énergique, comme l'arbitre souverain de la destinée des rois, le juge suprême de leur honneur et de leur conscience. La hauteur, le dédain avec lequel il traite don Alonso, sa soumission orgueilleuse, quand le prince lui a prêté les serments solennels dont il a réglé le cérémonial et imposé les termes, sont d'une beauté suprême.
Le Cid, à don Alonso, tout en lui montrant un verrou de fer béni et une arbalète de bois surmontée d'un crucifix (emblèmes de la prison réservée aux meurtriers et de l'arme destinée à leur donner la mort). Que les vilains te tuent, Alonso, tu m'entends, des vilains et non pas des hidalgos, des vilains des Asturies d'Oviedo, des vilains qui ne soient pas non plus des Castillans, des vilains armés du couteau des montagnards et non de poignards dorés, des vilains chaussés d'espadrilles et non de bottes lacées, des vilains vêtus de capes grossières et non de manteaux en fin drap de Courtray et qu'ils te sortent le cœur par le côté gauche, si tu ne jures pas que tu n'as ni préparé ni souhaité la mort de ton frère ! Le jures-tu sous cette forme ?
Don Alonso.
Je le jure et je prends à témoins les cieux et les saints.
Le Cid.
Que tu meures de la même mort que don Sancho* que l'épée d'un autre Bellido te frappe comme lui et te traverse du dos à la poitrine, si tu as ordonné la mort de ton frère, si tu as trempé dans ce crime et dis Amen !
Don Alonso.
Je dis Amen !
Le Cid.
Etends la main sur ton épée et jure, foi de cavalier, que tu n'as ni fomenté, ni connu le complot tramé contre celui que nous pleurons tous, que l'idée même ne t'en est jamais venue. Le jures-tu sous cette forme ?
Don Alonso, tirant son épée et prêtant sur sa lame le serment exigé. Je le jure sous cette forme.
Je signalerai encore, au premier acte, l'apparition de l'ombre de don Fernando qui maudit son fils, don Sancho, pour avoir dépouillé ses frères et lui annonce sa mort prochaine.
Enfin, après l'assassinat de don Sancho, le défi porté à Zamora par don Diego Ordonez de Lara, aussitôt relevé par les fils du vieil Arias Gonzalo, comme les duels qui suivent la provocation, ont une grandeur épique rappelant la puissance des plus belles
scènes de la tragédie grecque. Corneille les lut, au moins en traduction, avant de composer les Horaces.
Je ne résiste pas au désir d'en donner le dénouement : Don Pedro et don Diego, deux des fils d'Arias, ont déjà succombé sous les coups de don Ordonez de Lara. La lice est de nouveau ouverte et un troisième fils d'Arias, don Rodrigo, est à son tour blessé à mort. Mais, avant de succomber, il a frappé à la tête le cheval de son adversaire et l'animal, fou de douleur, s'est élancé d'un bond hors du champ clos, emportant son cavalier loin des barrières.
Don Rodrigo.
Père, suis-je sorti victorieux du combat?
(Voix au dehors).
Don Diego Ordonez est vaincu 1
(Autres voix au dehors).
Il retourne, il retourne au combat!
Don Rodrigo.
Qu'il revienne et, bien que je sois sans vie, je combattrai avec mon
âme Père, qu'il meure celui qui me conteste la victoire ! Le courage
ne me fait pas défaut quoique j'entre en agonie I
Le Cm. à Diego Ordonez <jui le somme de le déclarer victorieux. Calme-toi, don Diego Ordonez, prends patience, vaillant Lara. Puisque je suis le juge du champ, je saurai te défendre.
Don Rodrigo, quia entendu les paroles échangées entre le Cid et Diego Ordonez.
Père?
Fils de mon âme?
Ai-je vaincu?
Oui, tu as vaincu.
Arias Gonzalo.
Don Rodrigo.
Arias Gonzalo.
Don Rodrigo.
Alors, que je meure, mais que ma renommée vive à jamais... Père, ai-je vaincu? Ai-je vaincu? Je me meurs!... Qu'espère Diego Ordonez de Lara?... Père...
Arias Gonzalo.
Mon lils, mon lils, recommande-toi a Dieu !
Le Cid.
La douleur rend le père muet et le fils... Don Rodrigo.
Jésus !
Et l'âme du jeune guerrier s'envole en même temps que le nom du Rédempteur effleure ses lèvres, désormais muettes.
Je n'insisterai pas davantage sur la seconde partie de La Jeunesse du Cid: mon unique dessein étant de montrer, par ces quelques répliques, son allure superbe et chevaleresque et de montrer qu'elle ne déparait en rien la première.
Je ne parlerai pas non plus des imitations du chef-d'œuvre de Guillén de Castro. La plus connue — Celuiqui honore son père (El honrador de su padre — est de Bautista Diamante. Elle fut longuement discutée; mais elle a perdu tout intérêt depuis qu'on la sait postérieure au Cid de Corneille. Quand au Cid Français, que pourrai-je en dire qui n'ait pas été dit dès son apparition? Il serait plus curieux et surtout plus nouveau de terminer le parallèle que j'ai ébauché en analysant La Pitié dans la justice, si, en allant au delà de cette analyse, je ne craignais de sortir du cadre de cette étude. Cependant, je ne puis me taire des singulières analogies que j'ai relevées dans le Théâtre édifiant, entre une scène de la Dévotion à la croix et celle où Rodrigue se présente devant Chimène, après la mort du comte. Dans l'une comme dans l'autre, le fiancé, après avoir tué en duel ici le père, là le frère de sa fiancée, viole la demeure de sa victime; dans l'une comme dans l'autre, les amants se quittent après des explications où Guillén de Castro et Calderôn développent le même thème et emploient parfois les mêmes expressions. Si la rencontre est fortuite, elle est extraordinaire.
Enfin, je me garderai de déflorer, par une analyse anticipée, la comédie dont le texte intégral se trouve à la suite de ces éclaircissements. Mais j'appellerai l'attention sur quelques points qui, faute d'être bien compris, pourraient donner lieu à de fausses interprétations.
La première remarque concerne doua Urraca. De bons critiques se sont demandé si son rôle était utile et Corneille, qu'ils ont sans doute consulté, leur a répondu en faisant de l'infante un personnage qu'on peut, sans nuire à la tragédie, conserver ou supprimer. Certes l'Urraque de la tragédie française aime le Cid ; mais comme elle ne découvre ses sentiments qu'à une confidente, Rodrigue n'en a cure et le public ne s'y intéresse pas. Il en va tout autrement dans La Jeunesse du Cid. Dona Urraca n'y remplit pas un rôle de premier plan, elle n'en est pas moins une des pièces maîtresses de l'énorme charpente qui soutient l'ensemble des deux comédies. Urraca aime Rodrigue, et son sentiment est si vif que le bénéficiaire ne peut 1 ignorer. S'il y répon-
liait, s'il épousait la Bile de son roi. il mettrait fin aux poursuites dont il est l'objet depuis la mort du comte d'Orgaz et il serait en droit de prétendre aux plus hautes charges de la cour. Cependant il feint de ae pas comprendre, il reste fidèle à Chimène, bien qu'il la croie perdue pour lui et que, par elle, il soit exilé de Burgos et coure péril de mort. De la sorte, Urraca fait briller la fidélité de ce cœur d'élite et ajoute une assise nouvelle au piédestal que ses autres vertus forment à Rodrigue. Puis, au début du troisième acte, quand l'infante fait Arias Gonzalo confident de sa douleur, elle lui révèle que Rodrigue et Chimène s'adorent, alors qu'ils se fuient, et permet au souverain, instruit par son confident, d'imposer sa volonté à Chimène et de la donner à Rodrigue. Son intervention directe et toute naturelle conduit ainsi au dénouement.
La seconde partie est encore dominée par le Cid. Mais il est historique que, pendant toute la durée du siège de Zamora, Rodrigue ne prit parti ni pour son roi, don Sancho, qui assiégeait la place, ni pour doua Urraca, qui était l'âme de la résistance. Il fallait donner une explication de cette attitude, si contraire au tempérament du Campeador, si peu conforme à sa vaillance, à son ardeur, à sa passion de la guerre. Guillén de Castro la trouve encore dans l'amour qu'il met au cœur de l'infante et, comme il est un maître dans l'art des préparations, il profite de la première partie pour caractériser cette passion, en peindre les effets et en faire prévoir les résultats. Dès la seconde scène du premier acte, quand elle chausse au jeune Rodrigue ses éperons de chevalier, doua Urraca l'invite à ne pas oublier cette faveur. Dès lors, les scènes se succèdent, où Rodrigue, qui fuit son amour, s'engage déplus en plus sur le terrain de la reconnaissance et les liens, à mesure que progresse le drame, se nouent plus multiples et plus forts. Rodrigue n'a pas répondu à l'amour de l'infante; mais il lui a voué et juré une gratitude éternelle et, pour garder ses promesses, il reste neutre entre le frère et la sœur. La raison de son attitude est si vraie qu'Urraca, au second acte de la deuxième partie, rappelle au Cid les faveurs dont elle l'a comblé, les serments qu'elle a reçus de lui, elle l'accuse de lui avoir préféré Chimène par intérêt, à cause des grandes richesses qu'elle a héritées du comte d'Orgaz et de « payer son amour avec le dédain, sa conduite loyale avec des traîtrises, les bienfaits avec de mauvais traitements, et les faveurs avec des Injures. -
A cette violente diatribe, le Cid répond que, s'il n'a pas tiré contre Zamora l'épée que don Fernando lui ceignit jadis, c'est
pour accomplir les dernières volontés du roi, mais que, sans les transgresser, il eût pu favoriser don Sancho de ses conseils et lui faciliter la victoire. Or, il s'est borné à suivre son maître, sans jamais lui donner un conseil ni se présenter sur un champ de bataille. « Ne voit-elle pas dans cette prudence, dans cette réserve, la preuve de la constance de ses sentiments, le témoignage qu'il idolâtre jusqu'à son ombre? »
La reconnaissance et le respect que Rodrigue a voués à l'infante préparent encore le dénouement. Après l'assassinat de don Sancho, le Cid s'éloigne du nouveau roi. S'il revient à la cour, s'il reconnaît don Alonso, c'est qu'il cède à la prière de l'infante à qui rien ne peut être refusé quand l'honneur et la fidélité restent saufs ou sont hors de cause.
Tout le rôle de don Sancho est également tracé en vue de la seconde partie. On le devine déjà violent, indocile, hautain, jaloux de ses prérogatives. De même, la dernière scène du second acte, où l'infante, au retour de la chasse, se présente armée d'un épieu ensanglanté, fait pressentir la mort tragique du prince, sous les murs de Zamora.
Le second point a trait à la multiplicité des tableaux et à la durée de l'action. La Jeunesse du Cid comporte, en effet, trois actes et dix-huit tableaux. Enfin, depuis le jour où Rodrigue est armé chevalier jusqu'à celui de ses noces, il s'écoule, j'en ai fait l'observation, de dix-huit à vingt mois.
On aurait tort de penser que ce soit par ignorance, par manque de goût ou par défaut d'habileté que Guillén de Castro et ses successeurs agissent de la sorte. Les auteurs dramatiques de cette époque, élevés en général dans les grandes universités de Salamanque ou d'Alcala de Henares, étaient d'excellents humanistes. Ils connaissaient la règle des trois unités. Mais, dans Le Curieux impertinent, Guillén de Castro la déclare vieillie et caduque ; de son côté, Lope de Vega l'enfermait, disait-il, sous trois clefs quand il composait une pièce et leur illustre prédécesseur, Cervantes, après y avoir cru, perdit à ce point le respect que dans une comédie de saints, Le Truand béatifié, il introduit deux personnages épisodiques qui lui font bel et bien son procès. Curiosité interroge Comédie et lui demande la raison des libertés qu'elle prend et des infractions aux lois dont elle se rend coupable.
« Le temps qui renouvelle le monde perfectionne les arts, répond Comédie, et si, dans l'antiquité, je fus bonne, maintenant je ne le suis pas moins. » Et alors Comédie critique la froideur des récits, et, par voie de conséquence, l'intervention des confidents,
elle vante l'avantage pour le spectateur de tout voir de ses yeux, de tout entendre de ses oreilles. La pièce y gagne en intérêt, en vivacité, en variété, en passion et aussi en vérité; car du même coup disparaissent les invraisemblances, les tours de main dramatiques, les entorses à la géographie, à l'histoire, à la chronologie.
J'ajouterai que ces multiples changements ne ralentissaient pas l'action.
Les notes, très nombreuses dans les comédies de Guillén de Castro et notamment dans La Jeunesse du Çid, montrent jusqu'à l'évidence que la pièce ou du moins chaque acte se jouait devant un unique décor, divisé en autant de mansion qu'il y avait de tableaux. Décor assez compliqué, d'ailleurs ; car il est question de praticables, par où venaient et s'éloignaient les personnages et les chevaux, de murailles et de rochers au-dessus desquels se tenaient les acteurs, de fenêtres auxquelles ils apparaissaient, de forêts, ou du moins de charmilles, où ils se cachaient. Cette remarque a un caractère général.
C'est en vertu des règles préconisées par Comédie, que les spectateurs assistaient au conseil des ministres, où s'agite la nomination du gouverneur de l'infant et où naît la querelle de Diegue Laine/, et du comte d'Orgaz. Grâce aux facilités qu'elles donnent, la provocation qui suit la dispute a lieu en présence de Chimène et du père de Rodrigue et d'une partie de la cour. A se passer devant de nombreux témoins, les deux scènes gagnent en vigueur et en émotion et l'on s'explique les deux répliques que Corneille a traduites par mégarde et qui manquent de sens quand Rodrigue et le comte se rencontrent seuls dans un carrefour indéterminé :
m nais-tu bien don Diègue — Oui — Parlons bas, écoute. » A quatre pas d'ici je le le fais savoir. »
La grande latitude accordée au poète lui permet encore de transporter loin de Burgos, dans un lieu solitaire, l'entrevue qui doit rester secrète de Diego Lainez et de son fils et de convier le public au combat triomphal livré aux Mores par Rodrigue, non pas ;i Séville, comme l'a écrit Corneille, à Séville qui fut reconquise deux siècles après la mort du Cid, mais en Castille, près de Burgos. Ensuite, on voit les vaincus amenés captifs devant le roi et la coin- et décernant à leur vainqueur le titre de Cid'. Encore, l'abandon de l'unité de lieu a permis d'introduire dans la
comédie la scène du Lépreux, la plus espagnole et peut-être la plus poétique du Romancero.
Fut-elle dédaignée par Corneille en raison de son caractère mystique, comme le pensent quelques critiques ? Peut-être ne put-il la faire entrer dans le cadre inextensible des trois unités.
Quoi qu'il en soit, la suppression de cet épisode est d'autant plus fâcheuse qu'il donne au Cid le caractère généreux, idéal et religieux, si justement admiré par les Espagnols. Sans lui, l'on a peut-être un Turenne, un Condé, un chef invincible et invaincu, mais on n'a pas cet être d'une essence supérieure, ce héros sublime, tendre, magnanime, qui combat le croissant au nom de la croix et joint la douce charité à la gloire des conquérants ; on n'a pas ce chrétien en communication avec le ciel, à qui l'on attribuait des miracles, que l'on priait et que Philippe II, interprète des sentiments de son peuple, voulut faire canoniser. Isoler le Cid de saint Pierre et de saint Lazare équivaut à condamner au silence les voix de Jeanne d'Arc et à éteindre l'auréole dont la couronnent sainte Marguerite et sainte Catherine.
Enfin, quand la fille du comte d'Orgaz consent à épouser le meurtrier de son père, ce n'est pas, ainsi que dans la tragédie française, le lendemain du duel qu'elle sent fléchir sa rancune. Comme le temps n'est pas mesuré au poète, près de deux ans se sont écoulés depuis ce funeste événement et pendant cette longue suite de jours, durant ce délai accordé à la douleur, des plaies cuisantes se sont fermées ; puis, le roi, l'infant, l'oncle paternel de Chimène, attendris par ce dévouement, imposent leur volonté et mettent un terme à un trop cruel martyre d'amour. Alors cette âme si longtemps torturée par l'accomplissement du devoir s'ouvre enfin et s'épanche : « Rodrigue, je suis tienne ! »
Je dois ajouter que si Chimène, durant sa poursuite publique, est inflexible, obstinée et apparaît douée de vertus toutes viriles, elle souffre des sacrifices que lui impose l'honneur dont elle se dit l'esclave, dont la tyrannie lui est si douloureuse que sa raison en est parfois ébranlée. Quant à Diegue Lainez et Rodrigue, ils sont aussi tendres qu'héroïques. Lorsque le Cid dépouille son armure, il montre dans tous ses actes une fraîcheur d'impression, une émotion, une délicatesse féminines. Ces qualités méritent d'être notées parce qu'elles caractérisent la jeunesse du héros et disparaissent, ou du moins s'atténuent grandement, dans la seconde partie de sa vie.
Il est encore un trait de mœurs vraiment espagnol qu'il importe de mettre en relief. La grande faute, le crime qui auto-
22 LA JEUNESSE DU Cil)
useront le roi à faire droit à la requête de Cliimène, ne réside pas clans Le duel où le comte d'Orgaz trouve la mort. Venger son père, tuer l'insulteur et purifier le blason de sa famille était au contraire une action d'éclat digne d'éloges.
L'Espagne de Philippe II et la France façonnée par Richelieu ne se ressemblaient guère et penser le contraire fut une illusion de Corneille. Aussi bien, sauf Chimène, personne n'impute à crime la mort d'un adversaire dans un combat loyal. Si la cause peut être appelée devant le souverain, si l'arrêt risque d'être fatal, c'est que les rois d'Espagne, pour décourager les conspirateurs et se prémunir contre toute attaque, condamnent et font exécuter les audacieux qui dégainent dans l'enceinte du palais. Ainsi, dans leCid même, don Fernando menace le comte d'Orgaz qui a porté la main à la garde de son épée et, dans une magnifique tragédie de Rojas — Garcia de la Châtaigneraie — le héros risque également la mort, non pour avoir poignardé le favori du roi et lavé son honneur, mais pour l'avoir poignardé sous les yeux du monarque.
Je citerai un autre trait de mœurs espagnoles également intéressant.
Guillén de Castro explique par la bouche d'un roi more que Cid signifie seigneur. C'est la preuve qu'à la fin du xvie siècle, L'Espagne avait désappris l'arabe. Il en allait tout autrement à l'époque où écrivait l'auteur de la romance originale (n°753-x\\) dont notre poète n'a consulté qu'une transcription moderne. L'ambassadeur des rois mores y traite Rodrigue de Cid sans autres explications; personne, d'ailleurs, pas même don Fernando, n'en demande et, si Rodrigue intervient, c'est pour faire observer qu'il n'a pas le droit de porter le titre de Cid devant le roi. « Tout est a lui, rien n'est à moi, je suis le moindre de ses vassaux ». Beaucoup plus tard, l'on ajouta une glose finale relative au sens du mot Cid, traduit par « homme d'Etat, vaillant chef de
erre ». mais elle était inutile dans les siècles antérieurs, alors que de nombreux Espagnols, bien que chrétiens, recouraient pour écrire aux caractères arabes.
La dernière observation se rapportera simplement à la mise en ta
Quand on représente le Cid de Corneille, on revêt les personnage de costumés prétendus historiques (1). On ne saurait trop
(I) Il faut e\< epler l'Odéon, dont le directeur a eu le lion goût el l'excellente pensée de jouer h l costumes Louis XIII. Mais que l'on se rassure, l'exemple est trop
t su'wi.
protester contre ces restitutions arbitraires d'époques mal connues. La vérité est que les costumes, très clairement indiqués dans La Jeunesse du Cid, sont ceux de l'époque où la comédie fut composée, c'est dire la fin du xvi°, ou les premières années du xvne siècle, tout comme ceux des Romances répondent au temps de la rédaction. Aux curieux de ces détails, du reste fort intéressants, je dédie la description des toilettes portées par Rodrigue et par Chimène le jour de leur mariage. Elle est traduite de la romance n° 739-xvi composée par un anonyme.
Le roi prit la parole et mit la main de Rodrigue dans celle de Chimène afin de les unir en présence de Lain Calvo (évêque de Palencia). Les jeunes gens oublièrent leur rancune pour ne songer qu'à l'amour; car, où préside l'amour, bien des injures s'oublient. Le roi donna au Cid, pour les joindre à son patrimoine, Valduerna, Saldana, Belforado et San Pedro de Cardeiîa. Rodrigue, accompagné de ses frères, alla revêtir ses habits de noce. Il quitta son harnais resplendissant et ses belles armes gravées et mit des demi-grègues bordées d'un galon violet et des chausses vallonnés d'Allemagne, à la mode durant ces siècles dorés. Ses souliers en cuir de bœuf, grainées en écarlate, avaient deux boucles au lieu de rubans qui les fixaient sur le côté. La chemise était ronde, ajustée, sans plis ni broderies, parce que l'amidon, à cette époque, on le réservait pour le pain des enfants. Le pourpoint de satin noir brodé, avec des larges manches, était celui où son. père avait sué dans trois ou quatre batailles. Par-dessus le satin, en souvenir et mémoire des nombreuses estafilades qu'il avait faites, il passa une veste de cuir tailladée. Puis, il se coiffa d'un bonnet de Courtray orné d'une plume de coq et, par dessus, d'un chapeau allemand tout garni de velours. Suspendue à des courroies neuves qui avaient coûté quatre cuavtos, il portait l'enragée Tisona, terreur et menace du monde.
Plus galant que Gerinaldos, le fameux Cid descendit dans la cour où le roi, l'évêque et les grands l'attendaient debout. Après lui, descendit Chimène avec un bonnet garni, sur les oreilles, de bouillons légers comme fleurs de chardon, et sans aucun de ces colifichets à la mode. Elle portait une robe en drap fin de Londres, enrichie de broderies et une tunique très ajustée, chaussait des mules écarlates et avait autour du cou un collier formé de huit médailles avec un Saint Michel dont la ciselure avait été estimée au prix d'une ville.
Les promis arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main et le baiser, le Cid regarda sa fiancée et lui dit tout ému :
«J'ai tué ton père, mais non pas en traitrise,je l'ai tué d'homme à homme, pour venger une injure publique. J'ai tué un homme et je te donne un homme. Me voici à tes ordres et au lieu de ton père mort, tu prends un mari honoré ».
Tous les assistants applaudirent à ces paroles, on en loua l'à-propos,
et c'est ainsi que furent célébrées les noces de Rodrigue et de Chimène.
Autre toilette . (Romancero n° 759-xxxvi).
La noble Chimène Gomez, l'épouse du Cid Campeador, se rendit à Saint-Isidore de Léon afin d'y entendre la messe de relevailles. Pour sortir, elle habille ses écuyers de drap de Courtray ; car le vêtement du serviteur praclame le rang du maître. La belle dame a tiré de leur coffre un corps de fine écarlate avec des franges de velours, réunies deux par deux et une basquine de même étoffe avec la même garniture, présents que lui avait envoyés le roi à l'occasion de son mariage. Autour de la taille, elle a enroulé une très riche ceinture à bouts d'argent, cadeau du comte à la comtesse sa mère, et, en souvenir de son mariage, elle s'est coiffée du bonnet de grand prix et garni de bouillons légers comme fleurs de chardon que l'infante Urraca lui avait offert le jour où elle avait mis le voile nuptial. A son col, et disposés avec goût, pendent deux médailles avec l'image de saint Pierre et de saint Lazare, pour qui elle professe une dévotion particulière. Les cheveux, qui ravalent la couleur de l'or, glissent sur les épaules et, de leur masse soyeuse, on a fait un seul toron. Elle porte une mante en drap de Courtray parce que les dames jalouses de leur honneur savent qu'elles mettent mieux à découvert leur vertu à mesure qu'elles couvrent mieux leur visage.
Chimène s'avançait si belle que le soleil s'arrêta surpris au milieu de sa course afin de la contempler plus à l'aise et que, sur la porte de l'église, elle trouva le roi Fernand qui lui présenta la main pour l'introduire dans le saint lieu.
La distance est grande, on le voit, entre les costumes aux prétentions archéologiques et soi-disant documentés dont on habille les personnages du Cid et les vêtements d'influence flamande décrits dans le Romancero ou représentés sur les bas-reliefs et de rares portraits remontant au règne des Rois catholiques. Je ne parlerai pas des décors ; ayant à présenter des critiques analogues à celles que je viens de faire, je craindrais de me répéter. J'aime mieux renouer le récit et le conduire au dénouement.
La première partie de La Jeunesse du Cid est une aurore radieuse, c'est l'ascension de l'astre-roi nimbé d'or et de pourpre au-dessus de l'horizon. Dans la seconde partie, le soleil atteint au sommet de son orbite ; c'est le plein midi éclatant et glorieux. Mais quelle que soit sa beauté, après le jour vient le crépuscule dont la fin est souvent attristée par le voisinage de la nuit sépulcrale.
Durant les dernières années de sa vie, Rodrigue fut, en effet, en proie aux chagrins domestiques. S'ils brisèrent son cœur toujours aimant, ils ne le dominèrent pas et quand la mort se
présenta, elle le trouva vaillant et ferme comme sur le champ de bataille, en face des ennemis, Guillén de Castro n'a pas terminé le triptyque. Je demanderai au Romancero le dernier tableau.
Les cheveux du Cid ont blanchi. Succombant sous les ans et la fatigue de ses exploits, le grand Castillan git inerte, déjà désigné par le destin inflexible. Il est à Valence qu'il a reconquis sur les Mores, mais que Bucar et d'autres chefs musulmans entourent dans l'espoir d'une revanche. Rodrigue l'apprend. Désormais incapable de ceindre l'épée et de porter le harnais, il adresse à Dieu une prière fervente. Et, soudain, apparaît saint Pierre qui lui annonce sa fin prochaine et lui renouvelle la promesse d'un suprême triomphe après sa mort.
Alors Rodrigue, reconnaissant, dicte son testament, fait ses adieux à Chimène et attend la fin avec le calme et la résignation du chrétien .
Il faut lire avec respect cette dernière page du livre de sa vie.
Les vieilles bannières, ces tristes souvenirs aimés au temps de la victoire flottent au vent et pleurent bien qu'elles ne parlent pas.
La voix rauque des tambours résonne, les clairons superbes emplissent de leurs gémissements les rues et les places publiques.
Le Cid Campeador est couché dans son lit, soumis et calme, résigné à la rigueur de la Parque vengeresse.
Il voulut voir les reliques de ses victoires passées et ordonna qu'on lui portât ses compagnes, ses épées. Et dès qu'on les lui eût présentées, il se leva sur son lit et, les prenant entre ses mains, il leur adressa ces paroles :
« Colada, et vous aussi, ma Tizona... que deviendrez-vous sans moi? A qui vous remettrai-je? Qui vous gardera qui ne tache point votre honneur, qui si facilement se tache? »
Et cela dit, aussitôt il demande qu'on lui amène Babieca ; car il veut le voir avant d'entreprendre son suprême voyage. Le cheval entra plus docile qu'une agnelle docile. Il ouvrit de larges yeux comme s'il souffrait; il se tût.
« Voilà que je pars, mon cher ami; celui qui vous conduisait à la victoire vous fera bientôt faute. Si je ne puis vous récompenser aussi généreusement que je l'eusse voulu, vous n'en recevrez pas moins votre récompense. Les exploits que j'ai accomplis rendront votre renom immortel. »
Il n'en dit pas davantage. La mort lui décocha une flèche.
C'était, si l'on en croit le poème du Cid, le jour de la Pentecôte et, sans doute, le 29 mai 1099.
A peine Rodrigue de Bivar est-il mort que ses serviteurs, sui-
vaut l'ordre qu'ils onl reçu de lui, embaument le corps avec des aromates précieux, envoyés jadis par un roi de Perse. Ils disposent le visage, ouvrent les yeux qu'on avait fermés après la mort, arrangent la barbe, asseyent le corps sur un siège et l'attachent entre des attelles afin que le buste ne puissent s'incliner ni se pencher. Ensuite, ils le revêtent d'un harnais de bataille. Le Cid semble vivant. Douze jours se passent. Enfin, les troupes chrétiennes sont prêtes à sortir de Valence et à combattre le roi Bucar et la canaille moresque. On place le héros sur Babieca et on l'y attache fortement. Dans la main droite l'on a fixé la Tizona (jui se tient debout prête à frapper d'une façon merveilleuse; au cou, l'on a suspendu 1 ecuavecsa devise flottante. L'évêque Geronimo marche à droite, de l'autre côté un écuyer tient les rênes de Babieca. L'armée franchit les portes de la ville. En avant, flotte déployée, au gré du vent, la bannière du Cid. D'abord s'élancent trois corps de cavalerie. Puis le Campeador donne pour la dernière fois.
Le roi Bucar et les rois ses vassaux qui croyaient le Cid mort et ses chevaliers à leur merci sont frappés de stupeur. Il leur semble voir une armée de plus de soixante mille cavaliers blancs comme neige commandés par un capitaine prodigieux, portant sur sa poitrine une croix rouge et tenant dans la main une épée flamboyante. Poursuivis, harcelés, en proie à une terreur panique, ils courent vers la côte où sont amarrés leurs vaisseaux et plus de dix mille se noient; car, dans leur hâte, ils ne peuvent s'embarquer tous ensemble. Bucar, échappé au carnage, demande le salut à une fuite honteuse. Ceux du Cid gagnent les tentes des Mores et y trouvent à profusion l'argent, l'or, les pierreries. Le plus pauvre devint riche du butin qu'il fit ce jour-là. Désormais, la route était libre; les dernières volontés du héros pouvaient être accomplies. Chimène, Alvar Fanez, cousin-germain de Bodrigue, et une suite nombreuse, prennent à travers la Castille, atteignent Saint-Pierre de Cardena et confient à la tombe les restes toujours victorieux du Campeador, l'honneur et la fierté de l'Espagne.
Tel fut l'homme prestigieux dont le Romancero affina les traits, donl Guillén de Castro a glorifié la jeunesse et l'âge mûr, mais qui au cours d'une longue existence, n'en eût pas moins l'insigne fortune de b-nir les promesses de ses premières années el de ne jamais démentir les espérances qu'elles avaient fait concevoir.
Marcel DIEDLAFOY.
Pièce en 3 Actes
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G-xxilléiiL de CA-STÏ^O