DE SAXO
Dona Uhraca. — Après cet exploit, mon frère verra qu'un bras de femme peut être vaillant. Aujourd'hui, mon frère... Don Sanche. — Comment, ainsi ?
Dona Urraca. — Dans la montagne...
Don Sanche. — Qu'y faisais-tu?
Dona Urraca. — Où je chassais avec ma mère, j'ai lancé cet épieu contre un sanglier qui venait sur mon chemin et je l'ai tué.
Don Sanche. — Quoi, de ta main ? Tu es sanguinaire ! Ah ciel divin ! (Se plaçant entre sa sœur et Diègue et se tournant vers ce dernier.) Vois si j'avais raison.
Diègue, à don Sanche seul. — Elle confirme tes appréhensions. Dona Uhraca. — Quelle peut être la raison du trouble où je te vois? Don Sanche. — Certaine circonstance m'a chagriné. Diègue. — Madame, un sot horoscope lui a donné cet accès de mélancolie et maintenant même tu viens de l'aggraver.
Dona Urraca. — Comment, en essayant de lui faire plaisir, ai-je pu augmenter son ennui?
Diègue. — Il me disait que sa naissance le destinait à une mort violente...
Don Sanche. — Et qu'une arme de jet me blesserait au cœur... Diègue. — Quand il a vu cet épieu entre tes mains... Dona Urraca. —Désolante coïncidence!
Don Sanche. — J'en ai été si troublé que mon visage a trahi mou émotion.
Dona Urraca. — Si j'avais cru te causer du chagrin, je n'eusse pas apporté cet épieu avec moi. Mais comment peux-tu accorder créance à une science1 abominable.
Don Sanche. — De toute manière, j'essayerai de me garantir. Je commanderai une plaque de métal ni plus grande ni plus petite que le cœur et je l'en couvrirai.
Dona Urraca. — Ta prévoyance est en défaut. Songcs-y bien, les épaules offrent aussi de sûrs chemins pour atteindre le cœur.
Don Sanche. Qu'as-tu dit? Ai-je bien compris? Tu te fais gloire de bien lancer l'épieu et de connaître les chemins du cœur. Est-ce entre les épaules, traîtresse, que tu veux me frapper? Je crains que tu sois la cause de ma mort, femme, je vais te tuer sur l'heure et me délivrer de tout souci.
Diègue. — Que fais-tu, prince !
Don Sanche. — Qu'est-ce que j'éprouve ? Cet épieu sanglant me chasse le sang jusqu'aux yeux.
Dona Urraca. — Frère, calme-toi et garde de ta colère celle dont l'unique désir est de l'éviter. Le roi, mon seigneur, n'est-il pas mon père comme le tien ?
Don Sanche. — Il n'importe. Tu es la fdle de mon père, mais la couronne ne t'est pas destinée. Je suis né prince héréditaire.
Dona Urraca. — Ton arrogance est importune et bavarde.
Diègue. — Le roi vient.
Don Sanche, à part. — Quel dépit !
Dona Urraca, à part. — Mon frère est mon pire ennemi !