‹ La jeunesse et l'avenirChapitre 1 sur 4 · La jeunesse et l'avenir · texte numérisé non relu

La jeunesse et l'avenir

orsqu’un certain nombre de jeunes conservateurs s’unirent au parti libéral pour démontrer les dangers du projet de Confédération, Cartier ne manquait jamais l’occasion de proclamer hautement qu’il avait l’appui du clergé. Les évêques et les prêtres de la province de Québec, que certains chefs libéraux avaient effrayés, avaient pleine confiance en Cartier et croyaient sincèrement que le changement constitutionnel qu’il favorisait devait être bon pour la province de Québec. Aussi, dans les élections de 1867, lorsque les électeurs eurent, pour la première fois, l’occasion de demander compte aux membres du cabinet de leur politique et de les sommer de se justifier d’avoir changé la constitution du pays sans consulter le peuple, les mandements des évêques rendirent toute oppositioninutile. Pourtant, lors de l’adoption du projet par les délégués

des diverses provinces, les ministres avaient bien déclaré qu’il pourrait être amendé par le Parlement; mais lorsqu’il fut soumis aux deux Chambres, ils prétendirent que c’était un pacte solennel qui ne pouvait être amendé. Ils se contentèrent de déclarer que les électeurs pourraient le discuter aux prochaines élections et condamner ceux qui en étaient responsables. Or, quand les élections de 1867 eurent lieu, ils proclamèrent qu’il fallait accepter le fait accompli et les évêques de la province firent un devoir aux électeurs d’approuver la politique du gouvernement.

Dans une réunion importante des hommes les plus marquants du parti libéral, M. Dorion avait annoncé que les évêques devaient, par des mandements, recommander aux électeurs de voter en faveur de la politique du gouvernement, et il se demandait s’il était opportun d’entreprendre une lutte inutile contre toutes les forces religieuses, politiques et financières de la province.

Parlant au nom des jeunes conservateurs qui s’étaient alliés au parti libéral pour combattre la Confédération, je crus devoir dire qu’ils se croyaient obligés de demander au peuple la condamnation de ceux qui l’avaient faite sans le consulter, afin de dégager leur responsabilité et de prouver leur sincérité. M. Dorion admit que ce

point de vue méritait considération, mais qu’il avait cru devoir avertir ses amis du danger qui les menaçait, qu’il se soumettrait à leur décision. L’assemblée se prononça en faveur de la lutte.

C’était en 1867. Les élections duraient deux jours et avaient lieu en même temps pour la Chambre fédérale et la Chambre locale, et les candidats pouvaient se faire élire pour les deux Chambres. La nomination officielle avait lieu dans de grandes assemblées où les deux partis étaient fortement représentés.

Dans la division Est de Montréal, M. Cartier fut mis en nomination pour les deux Chambres. Ses adversaires étaient Médéric Lanctôt pour la Chambre des Communes et Ludger Labelle pour la Chambre provinciale. L’assemblée fut tumultueuse et finit par une bagarre où les pierres et les bâtons remplacèrent les discours.

Cartier l’emporta sur ses deux adversaires, dont la candidature, toutefois, lui causa des inquiétudes, ainsi qu’à ses amis. On prétendit, dans le temps, que si l’élection avait eu lieu plus tôt, lorsque Lanctôt était à l’apogée de sa popularité, le résultat aurait été différent. Afin de prouver l’intérêt qu’il portait à la classe ouvrière, Lanctôt avait établi des magasins où elle pouvait se procurer des vivres et des marchandises au

prix coûtant, et il avait engagé des milliers d’ouvriers pour l’exploitation des mines de fer qu’il prétendait avoir découvertes dans les flancs de la montagne de Montréal. Malheureusement pour lui, M. Cartier ayant retardé aussi longtemps que possible l’élection ; lorsqu’elle eut lieu, les magasins au prix coûtant étaient fermés et les ouvriers étaient revenus désappointés de la montagne avec leurs pelles et leurs piques. L’argent nécessaire à ces entreprises avait fait défaut.

Malgré tout, Lanctôt réussit à diminuer considérablement la majorité que Cartier avait obtenue le premier jour, et on a prétendu que s’il n’avait pas annoncé qu’il aurait tout l’argent nécessaire pour payer les frais de l’élection, il aurait peut-être été élu.

Grâce à son éloquence, à son activité et aux ressources inépuisables de son esprit et de son imagination, Lanctôt s’était acquis parmi les ouvriers une popularité étonnante.

Quleques mois avant l’élection, des milliers d’ouvriers portant des flambeaux avaient parcouru les rues de Montréal aux cris de « Vive Lanctôt ! » En tête de la procession un faisceau de lumières en forme de soleil illuminait de ses rayons la jolie tête et les traits distingués du

héros du jour, qui suivait dans un carrosse chargé de drapeaux.

Dans le comté d’Hochelaga. M.Dorionse porta candidat pour la Chambre fédérale et je luttai pour la Chambre locale. M. Dorion fut élu par une petite majorité et je fus battu par M. Beaubien, un cultivateur instruit, à la parole vigoureuse, qui eut naturellement l’appui de la classe agricole. Afin d’assurer l’élection de M. Dorion et de M. Beaubien, les chefs conservateurs et libéraux du comté s’étaient entendus pour faire voter les électeurs, autant que possible, le second jour, en faveur de ces deux hommes distingués. C’était, il faut l’avouer, une bonne combinaison que j’acceptai d’autant plus volontiers que je ne pouvait être élu.

M. Dorion avait eu raison de prévoir que le parti libéral ne pourrait combattre avec succès les puissante influences liguées contre lui. Peu de candidats libéraux furent élus ; les mandements des évêques lus dans toutes les chaires du pays et les sermons des curés fournissaient à leurs adversaires des armes formidables.

Il est assez curieux que ce soit un prêtre, un prêtre de talent, un historien érudit, qui dénonce maintenant les dangers de la Confédération et discute les moyens par lesquels la constitution de

LA JEUNESSE ET l’aVENIR

1867 pourrait être modifiée dans l’intérêt de la province de Québec. Dans son organe, U Action Française , des jeunes gens de talent, ses disciples, se prononcent soit pour l’indépendance, soit pour la rupture de la Confédération ou pour l’établissement d’une fédération dont les provinces du Nord-Ouest seraient exclues, et, avant tout, pour la formation d’un État français.

Les anciens ne voient pas sans intérêt revenir à la surface des eaux politiques les idées, les sentiments, les aspirations de leur jeunesse. La jeunesse d’aujourd’hui en verra-t-elle la réalisation? En tout cas, elle a raison d’étudier et de discuter tous ces problèmes qu’elle est appelée à résoudre.

Nous allons transmettre à nos héritiers un héritage politique dont l’administration exigera beaucoup de sagesse, de patriotisme et de travail. Notre législation, qui tourne de plus en plus vers la démagogie, les mettra aux prises avec des majorités imbues de doctrines radicales et dangereuses. Je me demande s’ils ne reprocheront pas à leurs pères et à leurs grands-pères d’avoir été imprudents, de leur avoir imposé une tâche trop lourde.

Mais à M. l’abbé Groulx et à ses jeunes et intelligents disciples, je dirai : « Ne soyez pas trop sévères pour ceux qui ont entrepris de tirer le

meilleur parti possible du nouveau régime et qui ont cru devoir faire des concessions plus ou moins désagréable ». Laurier disait souvent : « On m’accuse de faire des concessions, mais on oublie les concessions que j’obtiens ; on oublie trop que nous sommes la minorité; vaudrait-il mieux laisser la majorité anglaise seule gouverner le pays?” Cartier tenait le même langage à ses amis, parfois mécontents.

On ne se fait pas une juste idée de l’effort énervant requis pour que dans la Confédération, en face d’une majorité sans cesse grossissante, ceux qui nous représentent puissent faire respecter les droits et les sentiments de notre province. Ne soyez pas injustes, messieurs, pour les hommes qui se donnent tant de mal pour faire leur devoir envers leurs compatriotes.

Quant à la rupture de la Confédération, ne vous faites pas illusion, messieurs ; elle sera plus difficile à briser qu’il ne l’a été de la faire. Il faudrait le consentement du Parlement impérial et du Parlement canadien, et ce n’est pas par la province de Québec que ce consentement pourra être obtenu. Nous sommes bien enchaînés. Vous pouvez croire, il est vrai, que, vu les idées de sécession qui se manifestent dans les provinces du Nord-Ouest, c’est par elles que se fera la rup-

ture. Et alors, dites-vous, la porte sera ouverte à la discussion de vos projets et de tous les problèmes qui sont l’ob j et de vos études. Vraiment, si , pour garder ces provinces, il faut acquiescer à leurs théories radicales et se soumettre à toutes leurs volontés, au détriment des autres provinces, elles nous rendraient un grand service en s’en allant.

On peut ne pas partager toutes les vues de la jeunesse, mais on doit l’encourager à se préoccuper de l’avenir, à se préparer par un travail ardu, persévérant à y jouer un rôle utile et honorable, digne de notre origine, de nos traditions, de notre mission.

Heureux sont ceux qui dès leur bas âge ont eu l’énergie de maîtriser leurs passions, leurs mauvais penchants, de se priver des plaisirs qui énervent l’esprit et affaiblissent le corps, qui aiment sagement afin de vivre longtemps, d’avoir une vieillesse active et utile, exempte de regrets et de remords.

Malheureusement trop nombreux sont ceux qui s’embarquent sur l’océan de la vie, sans en connaître les dangers, les déceptions et les amertumes. Combien aussi entrent dans le mariage sans en connaître les obligations, les responsabilité et les devoirs onéreux, sous l’empire d’une impression souvent passagère, d’un sentiment

éphémère, qui n’y voient que des roses sans épines.

Aussi que de désenchantements dangereux ! Que de naufrages lamentables ! Les réalités de la vie sont cruelles à ceux qui ne les ont pas prévues.

P. S. — Pour être juste, je dois déclarer que nos évêques et nos prêtres généralement ne se prononcèrent pas ouvertement ou publiquement sur la nouvelle constitution avant qu’elle fût un fait accompli ; ils étaient sincèrement convaincus qu’elle était la seule politique possible et pratique dans les circonstances et qu’il fallait laisser à ceux qui l’avaient faite la charge de la mettre à exécution.

COLONISATION

Il y a en ce moment, dans la province de Québec, des centaines de colons qui privés de l’aide que la coupe et le flottage du bois leur procuraient, sont dans la misère et menacent d’aller gagner leur vie sous des cieux plus propices. Il y a aussi aux États-Unis, comme dans notre province, des centaines de Canadiens-français qui seraient heureux de retourner à la terre s’ils en avaient les moyens, si on les aidait à s’installer, à faire les premiers défrichements. A ceux qui après avoir éprouvé les misères des premiers défrichements se croient obligés de sacrifier le fruit de leurs travaux, de leurs sacrifices et de quitter notre province, il faut venir en aide : c’est un devoir national, une devoir que la charité et le patriotisme nous imposent. Les laisser dans la misère, les laisser partir, seraient une erreur, une faute regrettable. Que ce soit au moyen d’un prêt ou autrement, le gouvernement doit venir

COLONISATION

à leur secours. Certes, il faut lui avoir gré de ce qu’il a fait dans l’intérêt des lettres, des beauxarts, de l’éducation, de l’agriculture et de la voirie. Mais il ne fera jamais trop, jamais assez dans l’intérêt de la colonisation et de l’agriculture, car elles sont les deux facteurs les plus puissants de notre avenir national, moral, religieux et politique. C’est par elle que nous aurons un peuple fort, sain de corps et d’esprit ; c’est par elle que nous aurons le nombre requis pour conserver notre influence dans le monde politique. Ouvrons les yeux aux dangers dont nous menace l’augmentation de la population dans les provinces du Nord-Ouest, dangers, hélas ! que les auteurs de la Confédération n’avaient pas prévus et dont nous ne réalisons pas nousmêmes encore toute la gravité.

Aucune province n’a besoin autant que la nôtre d’augmenter le nombre de ses habitants, de sa population agricole spécialement, et, pourtant, toutes ou presque toutes font plus que nous pour aider les colons pauvres au moyen de prêts ou d’octrois. Dans la province d’Ontario, le Crédit Agricole secourt des centaines de colons ; dans le Nouveau-Brunswick et l’île du Prince- Edouard on a adopté une législation aussi géné¬

reuse.

COLONISATION

Quant aux colons pauvres, incapables de faire les premiers défrichements, les moyens de leur venir en aide sont nombreux, et ils ont souvent été indiqués depuis trente ou quarante ans dans la presse. Pourquoi le gouvernement ne convo-r querait-il pas tous les inspecteurs, agents de colonisation, tous ceux, prêtres et laïques, qui s’occupent activement de cette œuvre nationale, afin de les consulter sur les moyens les plus pratiques à adopter pour venir en aide aux colons pauvres.

Certes aucun gouvernement, je le répète, n’a fait autant que le gouvernement actuel pour la colonisation et l’agriculture, mais les circonstances et l’avenir de la province demandent davantage. S’il faut que certains octrois pour d’autres fins soient diminués afin de pouvoir consacrer des sommes plus considérables à l’œuvre nationale par excellence, qu’il n’hésite pas à les diminuer, en faveur de celle qui plus que toute autre intéresse nos destinées.

Lorsque sir Lomer entreprit avec tant de courage d’obtenir du gouvernement fédéral une augmentation du subside fédéral, je secondai autant que je pus ses efforts et ses démarches auprès de Sir Wilfrid Laurier, et j’allai jusqu’à dire — ce qui était exagéré — qu’il devrait être sti-

COLONISATION

pillé que le surplus de ce subside serait consacré à la colonisation.

Une partie de l’argent avancé ou prêté serait perdue, dit-on. Est-ce qu’il n’y a pas d’argent perdu dans des entreprises beaucoup moins utiles, pour des fins moins importantes et qui offrent moins de garantie? Lorsque le colon aura obtenu une avance d’argent basée sur le nombre d’acres de terre qu’il aura défrichés, peut-on dire que le gouvernement sera exposé à perdre les sommes qu’il aura ainsi avancées ? Ces arpents défrichés n’offriront-ils pas une valeur et une garantie incontestables ? Et puis en supposant qu’il y ait perte, dans certains cas, en supposant que dix, quinze, vingt colons même manquent à leurs obligations, le mal qui en résultera sera insignifiant comparé au bien que feront à notre province les 80 ou 90 autres.

Je regrette de continuer à ennuyer les gouvernements à ce sujet, mais assistant avec bonheur depuis quelques années à la réalisation de presque toutes les réformes nationales que les hommes de mon temps désiraient, je voudrais bien ne pas disparaître avant d’avoir vu réaliser celle de ces réformes que j’ai tant à cœur et que je crois la plus propre à assurer l’avenir de notre province.

La loi adoptée à la dernière session, afin de

COLONISATION

permettre au gouvernement de fournir des grains de semence aux colons pauvres démontre qu’on peut compter sur MM. Caron et Perreault pour faire ce que les intérêts de l’agriculture et de la colonisation réclament.

Je sais que l’aide aux colons offre des difficultés et des dangers, mais pourquoi ne trouveraiton pas le moyen de faire ici ce qui se fait ailleurs ? En tout cas, le gouvernement viendra, j’en suis sûr, au secours de ceux qui, dans le moment, sont dans la détresse et menacent de partir pour les Etats-Unis. S’il doit s’efforcer de faire revenir à la terre ceux qui l’ont abandonnée, à plus forte raison il doit tâcher de garder ceux qui y sont.

En 1849 avait lieu une assemblée organisée dans le but de favoriser l’établissement des Canadiens-français dans les Cantons de l’Est. Une association portant le nom de ï Association des établissements français avait été formée par les membres de l’Institut Canadien afin de promouvoir cette cause patriotique et un comité avait été chargé de rédiger les règlements qui furent soumis à cette assemblée et adoptés.

La grande salle du marché Bonsecours ne fut pas assez vaste pour contenir la foule avide d’entendre les hommes distingués qui devaient prendre la parole. Le spectacle ne fut pas banal. Mgr Bourget était entouré de la plupart des hommes éminents de l’époque : les Papineau, les Dorion, les Doutre, les Laflamme, les Papin, les Gérin- Lajoie, les Labrèche-Viger, les Cherrier, etc.

Mgr Bourget fut nommé président de l’Asso-

ciation ; Joseph Roy, Ier vice-président ; Louis- Joseph Papineau, 2ème vice-président ; Jean Bruneau, 3ème vice-président ; C.-S. Cherrier, 4ème vice-président ; Pierre Blanchet, secrétaire; Joseph Papin, secrétaire correspondant ; Raymond Fabre, trésorier.

Des résolutions nombreuses furent proposées par les citoyens les plus éminents de la ville et des discours éloquents furent prononcés par Mgr Bourget, Louis-Joseph Papineau, C.-S. Cherrier, A.-N. Morin, et l’abbé O’Reilly, l’apôtre de la colonisation dans les Cantons de l’Est, le vénérable fondateur de l’Association.

Les orateurs s’appliquèrent à démontrer la nécessité d’enrayer l’émigration de nos compatriotes aux États-Unis, en les encourageant à s’établir sur les terres nouvelles et spécialement dans les riches Cantons de l’Est dont de puissantes compagnies anglaises avaient en grande partie le monopole.

J’ai cru qu’on ne lirait pas sans intérêt l’extrait qui suit du discours de M. Papineau :

« Messieurs de l’Institut Canadien et de l’Association canadienne des Townships, j’applaudis de grand cœur à votre proposition, au patriotisme éclairé qui vous l’a inspirée, à l’habile organisa-

tion que vous allez nous proposer d’adopter; aux persévérants et généreux efforts par lesquels vous accomplirez votre sainte mission. Comme les mots Dieu et charité contiennent le symbole le plus concis de nos devoirs religieux, de même les mots honneur, patrie et nationalité contiennent le principe des plus hautes vertus civiles, le symbole le plus concis de nos premiers devoirs de citoyens. Je souhaite, de toute l’ardeur des vœux les plus passionnés de mon âme, la perpétuité de cette précieuse nationalité.

« Notre patriotique clergé, dont je vois les premiers dignitaires ici présents, vous prête à l’unanimité son influence et son appui ; c’est un gage infaillible de succès. J’y vois son chef, notre digne évêque, si justement aimé et vénéré par tout son peuple et par tous les vertueux pasteurs, qui, à son exemple, et sous sa direction, instruisent et édifient le peuple. J’y vois le supérieur de cette maison de Saint-Sulpice, sous les auspices de laquelle cette ville a été fondée et cette île défrichée au prix du sang de ses prêtres, coulant à flots, mêlé à celui des premiers colons, nos vénérables ancêtres.

« Nos pères furent les martyrs volontaires de leur piété et de leur patriotisme. Ils ont fondé ici une société régénérée, qui, pendant une Ion-

gue suite d’années, a présenté un spectacle d’innocence, de vertu, de fraternité, de périlleuse et infatigable industrie tel que les annales ecclésiastiques n’offrent rien de plus édifiant ; tel que les annales civiles et militaires n’offrent rien de plus chevaleresque dans la guerre, rien de plus audacieux et entreprenant dans les voyages de découvertes, rien de plus persévérant dans les travaux de colonisation. Ils furent les martyrs volontaires de leur patriotisme ».

U Avenir rendant compte de l’assemblée faisait l’éloge de Mgr Bourget et disait, à l’exemple de M. Papineau, que la coopération du clergé à l’œuvre nationale entreprise par l’Association, était un gage de succès. Comme on le voit, cette coopération était en 1849 hautement appréciée. Il faut reconnaître que depuis cette époque le clergé n’a cessé de s’intéresser à la colonisation et des prêtres dévoués en ont été et en sont encore les apôtres les plus zélés.

Mais je persiste à croire qu’une croisade de colonisation prêchée dans toutes les églises de notre province par des prêtres de talent, aurait un grand effet, pourvu, bien entendu, que le gouvernement seconde leurs efforts par des mesures pratiques.

[UiiniïïlIfgJfBirgJ[g]jlI]MflffmjfmifUflfjUilIrlI

SYMPATHIES ANGLAISES

Après avoir essayé pendant si longtemps de faire connaître et apprécier les Canadiens-français qui se sont distingués par leurs vertus et leurs talents, je crois juste et opportun de rendre hommage à nos concitoyens d’origine anglosaxone dont les sympathies et les services nous ont été si utiles, et leur donnent droit à notre reconnaissance. Dès les premières années de la domination anglaise, nos pères ont trouvé ces sympathies chez plusieurs de nos gouverneurs, tels que les Murray et les Carleton qui d’abord prévenus contre nous, finirent par devenir nos amis, nos défenseurs, à tel point qu’ils encoururent la disgrâce d’un certain nombre de Canadiens anglais incapables de comprendre leur esprit de justice. Ces représentants de l’Angleterre, le duc de Kent lui-même, père de la reine Victoria, furent heureux de trouver dans plusieurs de nos vieilles familles canadiennes-fran-

SYMPATHIES ANGLAISES

çaises une hospitalité, des manières et une mentalité empreinte d’une distinction qu’ils ne trouvaient pas ailleurs. Les égards dont ils étaient l’objet et la courtoisie avec laquelle ils étaient traités dans une société où étaient encore vivaces les vieilles et si charmantes traditions françaises, les disposaient naturellement en faveur des Canadiens-français.

Elle est longue la liste des gouverneurs anglais qui ont rendu hommage à notre loyalisme, à l’esprit de justice et de bienveillance de notre population, à son respect de la loi et de l’autorité, à son attachement à nos glorieuses traditions nationales. Contentons-nous, pour le moment, de nommer les Bagot, les E'gin, les Dufferin, les Lorne, les Aberdeen et les Grey dont nous aimons tant invoquer les témoignages flatteurs. Lord Gosford lui-même malgré son mécontentement contre les chefs patriotes qui avaient refusé ses offres de conciliation, n’en prit pas moins avec éloquence notre défense dans le Parlement anglais et ne craignit pas de déclarer qu’il fallait attribuer la responsabilité des troubles de 1837- 1838 à l’esprit de domination et aux préjugés d’une minorité qui, disait-il, voulait accaparer le pouvoir et le patronage, à l'exclusion des Canadiens-français.

SYMPATHIES ANGLAISES

A l’exemple de Murray, quelques-uns de nos gouverneurs s’attirèrent des ennuis en Angleterre et au Canada par leur bienveillance à notre égard, par l’indépendance avec laquelle ils condamnèrent les critiques injustes et les projets néfastes de nos ennemis.

Mais, pour le moment, mon unique but est de rendre hommage au talent et à l’esprit de justice d’un certain nombre de nos concitoyens anglais qui, à toutes les époques, ont mérité notre gratitude. On les trouve souvent dans les familles anglaises devenues complètement ou quasi canadiennes-françaises par mariage, par alliance avec des femmes de notre race. Ces familles sont dispersées un peu partout dans nos campagnes, comme dans nos villes, dans la classe agricole comme dans l’élite de notre société. Nos femmes ont souvent conquis nos conquérants et leurs descendants : douce revanche qui nous a valu des adhésions religieuses et nationales de grande valeur. L’histoire des Stuart, des Monk, des Harwood, des Nelson, des Fraser, des Scarnes des Leslie en fait foi.

Mais même en dehors de ces familles, il s’est trouvé des hommes qui n’ont pas craint d’encourir la disgrâce de leurs compatriotes anglais et protestants afin de nous rendre justice. Parmi

SYMPATHIES ANGLAISES

ces hommes mettons au premier rang John Neilson qui pendant vingt ans plaida notre cause avec tant de vigueur et de talent par la parole et la plume. Dans la Chambre d’Assemblée comme dans la Gazette de Québec dont il était le rédacteur, il dénonça les injustices et les projets des bureaucrates et leur hostilité à tout ce qui était français et catholique.

De 1820 à 1834 il fut l’un des lieutenants les plus utiles et les plus dévoués de Papineau, l’un des chefs les plus populaires du parti des Patriotes. En deux circonstances critiques il fut chargé d’aller à Londres combattre les projets proposés par nos ennemis pour mettre les Canadiensfrançais à la merci d’une majorité anglaise et les priver des droits et des libertés dont jouissent les sujets d’Angleterre. D’origine écossaise et de religion protestante, son influence en Angleterre comme au Canada nous fut précieuse. Mais en 1834 il se sépara de M. Papineau, vota contre les 92 Résolutions et reprocha aux chefs patriotes de repousser les concessions offertes par le gouvernement anglais et les efforts faits par lord Gosford pour pacifier le Bas-Canada. Garneau dit que sa séparation du parti des patriotes fut regrettable, qu’elle priva Papineau des conseils d’un homme sage dans un temps où une jeunesse

SYMPATHIES ANGLAISES

ardente poussait les chefs patriotes dans la voie de la violence.

Maximilien Bibaud dans son Panthéon Canadien où l’on trouve tant de renseignements intéressants et instructifs, dit qu’en 1832 les Canadiens-français voulant témoigner leur reconnaissance à Neilson, lui offrirent un cadeau de grande valeur. Ils reconnaissaient qu’il fallait beaucoup de courage et un rare esprit de justice à un homme public d’origine anglo-saxonne pourprendre la défense des Canadiens-français, à une époque où il ne pouvait le faire sans se mettre à dos presque tous ses compatriotes. Naturellement il perdit une bonne partie de sa popularité lorsqu’il se sépara des chefs patriotes et s’allia aux Bédard, aux Parent, aux Quesnel, aux Cuvillier pour conseiller la prudence et la modération. Il ne fut pas réélu aux élections turbulentes de 1834, mais en 1841 il siéga dans le Parlement de l’Union et devint membre du Conseil législatif. Lorsque Denis-Benjamin Viger jugea à propos de se séparer de La Fontaine et de s’allier aux tories du Haut-Canada pour administrer les affaires du pays, Neilson, toujours ouvert aux idées de conciliation et de modération, le suivit et crut, comme lui, devoir accepter les propositions de lord Metcalfe. La Fontaine et ses

SYMPATHIES ANGLAISES

amis regrettèrent sa désertion, mais ils respectèrent ses convictions et n’oublièrent pas les services qu’il avait rendus à la cause canadienne et la sympathie dont il avait toujours fait preuve à l’égard des Canadiens-français.

La conversation qu’il eut avec lord Sydenham, démontre que sa séparation des chefs patriotes n’avait pas altéré cette sympathie. Le gouverneur, dit Garneau, lui ayant demandé son opinion sur le projet d’union des deux Canadas, il répondit que ce projet ne pouvait être accepté par toute la population, puisqu’il avait pour but d’opprimer les Canadiens-Français. Le gouverneur désappointé lui avait dit : « Alors nous ne pourrons nous entendre ».

En 1847 ou 1848, John Neilson abandonna la politique et consacra tout son temps à la rédaction de la Gazette de Québec.

Il mourut à un âge avancé et ne cessa de jouir jusqu’à ses derniers moments de l’affection de nombreux amis et du respect de la population de Québec. Le nom de John Neilson doit figurer au premier rang parmi les Canadiens d’origine anglo-saxonne qui ont été bons et justes pour nous, et ont eu le courage de prendre notre défense aux époques les plus critiques de notre Histoire.

m fêü El fBp iml M m\ ra imi rai m rlf num m üU

LA MODE

Les nouvelles modes exigent que les robes soient allongées par le bas et par le haut, mais qu’elles descendent aussi bas que possible par derrière, en bas du dos. Les jambes et les épaules ont eu leur règne, c’est le tour du dos. Mais il y a bisbille dans le royaume des jambes et des épaules, on y entend des cris de protestation, de révolte, elles ne veulent pas se laisser détrôner ainsi ; elles veulent continuer à attirer les regards. Toutefois les moins favorises par la nature sont heureuses du changement et se soumettent de bonne grâce à la nouvelle mode. Dans le monde des dos, il y a divergence d’opinions, les dos rocailleux aux couleurs plus ou moins sombres sont mécontents.

Est-il rien de plus mobile, de plus capricieux que la mode ? Plus ça change, moins c’est beau, gracieux et décent. Comme les grands-maîtres de la mode s’ingénient à exploiter toutes les par-

LA MODE

ties du corps humain on se demande ce qu’ils feront lorsque le dos aura fait son temps. Passer d’un extrême à l’autre pourvu que ce soit nouveau et plus ou moins provoquant, est toute leur ambition. Autrefois les robes n’étaient jamais assez larges et donnaient aux femmes l’apparence de tonneaux, ce qui faisait dire à un vieux prédicateur dans une paroisse du Nord: « Jeunes filles de Saint XXX, vous n’avez pas besoin pour vous gonfler de porter des ballons, vous mangez assez de galettes pour ça ». Aujourd’hui les robes jamais assez étroites ressemblent à des fourreaux, à des étuis, et on se demande comment celles qui les portent peuvent lever un pied plus haut que l’autre. Et les chapeaux qui n’étaient jamais assez petits ne sont jamais maintenant assez grands, si grands que de loin ils ressemblent à d’immenses parasols chinois capables de couvrir toute une famille.

Maintenant que dire des bottines aux talons en forme de tirebouchons ? Comment garder son équilibre sur ces cônes mouvants ? Si encore ils n’étaient pas nuisibles à la santé de celles qui en font usage, mais les médecins s’accordent à dire qu’elles sont la cause de nombreuses maladies.

Certes, tout n’est pas condamnable dans la mode, lorsqu’elle sait se restreindre dans les limi-

LA MODE

tes de ce qui est raisonnable, élégant et décent, lorsqu’elle ne paraît pas avoir d’autre but que d’enrichir les modistes aux dépens des bonnes mœurs et du bon goût. On se demande parfois comment une femme honnête et intelligente peut consentir à s’habiller ou plutôt à se déshabiller de la façon voulue par la mode. « Que voulezvous ? dit on ; c’est la mode, il faut bien faire comme les autres ». Dans un temps où on détruit toutes les tyrannies, pourquoi se soumettre à celle-là ? Il y a là une bonne campagne à entreprendre pour les femmes qui plus que jamais veulent exercer leur zèle et leur activité même dans des sphères où elles peuvent faire si peu de bien. Ne croit-on pas que si elles s’entendaient pour repousser certaines modes, leur conseils et leur exemple auraient d’excellents résultats ? Les inventeurs de modes et les modistes seraient moins audacieux s’il se croyaient obligés de tenir compte des répugnances et des désirs de femmes sages et assez nombreuses pour diriger l’opinion publique.

Il y a tant de toilettes simples, modestes, gracieuses, unissant toutes les qualités requises par la morale, le bon goût et les convenances !

On dit que les dames de Toronto ont résolu de s’émanciper du joug de la mode, de mettre fin à la

LA MODE

tyrannie de ses directeurs ou inventeurs et de réclamer la liberté de n’accepter que ce qui leur conviendra. Pourvu que ce qui leur conviendra soit convenable, qu’elles sachent choisir entre toutes les modes, un moyen terme, un juste mi-* lieu aussi éloigné de l’extravagance indécente que des exagérations de la pruderie.

En tout cas, je me permettrai une fois de plus de souhaiter que dans cette matière comme dans tant d’autres, la province de Québec donne le bon exemple, que nos femmes et nos jeunes filles opèrent une réaction qui nous ferait honneur et prouverait que les traditions léguées par nos si aimables et vertueuses aïeules ne sont pas complètement perdues. Certes je ne veux pas revenir aux temps où la sévérité des mœurs donnait lieu à des exagérations ridicules, mais encore une fois il est dans cette matière un juste milieu où nos femmes sauraient bien concilier les exigences modernes avec les lois du bon goût et de la morale.

Un homme distingué, à l’esprit esthétique, me disait un jour : « On dira ce que l’on voudra, mais les jeunes filles et femmes de notre jeune temps étaient plus jolies avec leurs petits chapeaux de paille entourés d’un ruban rose ou bleu et ornés d’une fleur, avec leurs robes de mousse-

LA MODE

line que celles d’aujourd’hui le sont avec leurs pagodes chinoises sur la tête et leurs robes si serrées, si pincées et si courtes qu’on se demande si vraiment ce sont des robes ». Il est vrai qu’alors on portait les robes-ballons qui étaient aussi laides mais au moins plus décentes. Si au moins les robes coûtaient d’autant moins cher qu’elles sont plus courtes; mais non, qu’on demande aux maris et aux pères de famille ce qu’ils en pensent.

Il y a là’une réforme salutaire, morale et nationale que devraient entreprendre les femmes dévouées qui déploient tant de zèle pour les œuvres les plus utiles à la société.

VICTOR HUGO ET LA FEMME

A une époque où la femme veut être l’égale de l’homme et menace de le supplanter dans la direction du monde, on ne lira pas sans intérêt ce que pensent d’elle les hommes qui comme Victor Hugo l’ont le plus louée et admirée. Le grand poète disait en 1845 à l’Académie française :

e Que le poète et le penseur achèvent de rendre de plus en plus sainte et vénérable aux yeux de la foule cette pure et noble compagne de l’homme, si forte quelquefois, souvent si accablée, toujours si résignée, presque égale à l’homme par la pensée, supérieure à l’homme par tous les instincts mystérieux de la tendresse et du sentiment, n’ayant pas à un aussi haut degré, si l’on veut, la faculté virile de créer par l’esprit, mais sachant mieux aimer ; moins grande intelligence, peut-être, mais à coup sûr plus grand cœur ».

Victor Hugo n’a fait que répéter à sa manière ce que les hommes bien pensants disent des qua-

VICTOR HUGO ET LA FEMME

lités respectives des deux sexes et de ce qui les différencie physiquement, intellectuellement et moralement, ainsi que des conséquences qui en résultent dans l’exercice de leurs activités.

La constitution de chaque être indique le but de sa formation et le rôle qu’il doit jouer dans l’œuvre de la création, lui dit ce qu’il peut et doit faire. Tout dans le règne végétal et animal rend hommage à cette grande loi de la nature, à la sagesse du créateur. Le rossignol dont le chant nous charme a-t-il la vigueur et les ailes puissantes qui permettent à l’aigle de s’élever si haut dans le ciel ? Les rosiers et les plantes dont le parfum est si agréable ont-ils la vigueur des arbres fruitiers, des pommiers ou des orangers ? Il en est de même de l’homme et de la femme; vouloir les assimiler, leur faire jouer le même rôle dans la société est absolument contraire à leur nature, aux fins de leur création et de leur organisation physique et intellectuelle, et funeste aux intérêts les plus sacres de la société, funeste à la femme elle-même, à son prestige, à son autorité morale. Mais nous vivons à une époque où on se fait un jeu de bouleverser toutes les lois, tous les principes qui sont le fondement de la société et de l’ordre providentiel. On peut déjà constater les résultats déplorables de ces inno-

VICTOR HUGO ET LA FEMME

vations imprudentes, des chimères sociales et politiques de notre temps, mais il est des expériences qui coûtent cher au monde.

Que l’innovation de la femme dans la politique soit plus ou moins acceptable dans certains pays, c’est possible; mais ici, dans notre province, nos destinées nationales et sociales s’y opposent et exigent que rien ne la distraie des devoirs sacrés que la famille lui impose. Or, rien n’a l’effet comme la politique de détourner les esprits du travail ardu, des occupations qui demandent beaucoup de patience, de courage et une application constante de tous les instants.

Elle offre à l’esprit des distractions, des émotions qui ne se trouvent pas dans le labeur monotone de tous les jours.

En 1858, les Canadiens-français étaient, à Montréal, et même dans toute la province, à la tête du commerce des céréales. C’étaient, à Montréal, les Renaud, les Laurent, les Sauvageau, les Lanthier ; à la campagne, les Tranchemontagne, les Sénécal, les Soupras, les Franchère, etc.

Louis Renaud, de simple journalier devint le roi de ce commerce, joua même un rôle important dans la politique et mourut sénateur. Et pourtant, il manquait presque totalement d’instruction ; il savait à peine lire et signer son nom. Mais c’était sa signature commerciale qu’il avait apprise et dont il faisait un usage quotidien. Aussi, un jour, ayant été appelé à signer son nom au baptême d’un enfant, dont il était parrain, il signa « Renaud et frère ». Malgré son peu d’instruction, grâce à un jugement sain et robuste, à un esprit pratique et clairvoyant, à une volonté infatigable, il devint une puissance commerciale,

l’une des personnalités les plus populaires de Montréal. Doué d’un extérieur imposant, toujours mis avec recherche, il faisait partout bonne figure et avait l’air et les manières d’un gentilhomme. Sa bienveillance, sa générosité et ses sentiments religieux etpatriotiques contribuaient beaucoup à le faire aimer et respecter. Il refusait rarement de rendre service à un ami, d’aider tous ceux qui s’adressaient à lui, d’endosser leur papier et d’assumer des responsabilités onéreuse.

De 1850 à 1860, au Sault-au-Récollet où je vivais, les deux hommes dont on vantait le plus la fortune étaient Joseph Masson et Louis Renaud. On se plaisait à parler de leurs modestes et pénibles débuts, de l’intelligence et de l’énergie qu’ils avaient déployées pour monter, de si bas, si haut. Aussi, lorsque dans leurs carrosses ils traversaient notre village, on se mettait aux portes des maisons pour les voir et les saluer.

Le traité de réciprocité avait ouvert à nos céréales le riche marché des Etats-Unis et faisait la fortune de nos cultivateurs et de nos commerçants de produits agricoles. Pendant la guerre entre le Nord et le Sud, l’orge, l’avoine et les pois étaient en grande demande et se vendaient à des prix élevés.

Ce fut l’âge d’or de notre commerce avec les

États-Unis. La maison Renaud tenait la tête de ce commerce ; ses voûtes immenses se remplissaient et se vidaient rapidement, et des centaines de minots de blé, d’orge, d’avoine et de pois y arrivaient de tous côtés. Louis Renaud devint millionnaire et son nom était dans toutes les bouches ; on parlait autant de lui que de Cartier. La richesse a de tout temps fasciné les hommes ; elle a droit à leur estime lorsqu’elle est acquise honnêtement et que ses possesseurs en font un bon usage, à l’exemple de Louis Renaud.

Mais le traité de réciprocité prit fin, au grand détriment de nos commerçants et de nos cultivateurs ; la maison Renaud en souffrit beaucoup et ses affaires diminuèrent considérablement.

J’ai dit que M. Renaud était généreux, charitable, donnant à droite et à gauche, sans compter, sans assez pourvoir aux mauvaises années. Conservateur ardent, admirateur de Cartier qui l’appelait son ami, il était, dans notre province, le fournisseur de fonds le plus généreux des candidats et des journaux conservateurs ; on puisait largement dans sa bourse pour toutes les œuvres politiques, nationales et charitables. Aussi ses amis politiques trouvèrent juste de reconnaître ses services en le nommant sénateur.

Il devait, hélas ! comme la plupart des hommes

à grand succès, connaître l’inconstance de la fortune et la fragilité des bonheurs humains. Un jour vint où sa grande fortune et sa robuste santé déclinèrent rapidement, où il se vit forcé de passer de la vie la plus active à la vie la plus ennuyeuse, la plus monotone. Devenu presque aveugle, ses dernières années furent tristes, désolées, et il connut les amertumes de l’abandon, de l’ingratitude humaine.

Toutefois, il eut le bonheur d’avoir, pour consoler ses derniers jours, une femme dévouée qu’il épousa en secondes noces. Fille et veuve de deux patriotes de 1837, le docteur Duvert et Alexandre Drolet, elle représentait dignement deux des plus estimables familles de la populaire rivière Chambly.

M. David Laurent eut aussi de grands succès dans le commerce des céréales. Il était petit de taille, mais assez robuste, actif, entreprenant, doué d’une grande énergie. En 1858, ma santé m’ayant obligé d’interrompre mes études classiques, et ne pouvant rester inactif, j’allai trouver M. Laurent et lui demandai d’entrer à son service ; il m’accepta et j’eus pour m’initier aux secrets du commerce des céréales, son principal commis ou plutôt gérant de sa maison, M. Louis Tourvilîe, un excellent homme, intelligent, qui

continua plus tard les opérations commerciales de la maison Laurent en société avec M. Joël Leduc, fit fortune, s’occupa de politique et mourut conseiller législatif.

L’une de mes occupations était d’aller en bateau recevoir les céréales que les agents de M. Laurent avaient achetées dans les diverses paroisses situées sur les rives du Saint-Laurent. C’était pour moi de vrais voyages de plaisir ; ils avaient l’avantage de me faire connaître le caractère et la mentalité de la population de nos campagnes, la nature bienveillante et cordiale de nos cultivateurs.

A l’expiration de l’année, M. Laurent m’annonça qu’il était obligé de se passer de mes services ; j’entrai alors chez M. David Sauvageau, le meilleur des hommes, mais dénué d’instruction et d’esprit d’entreprise. Il avait le bonheur d’être soutenu par M. Renaud et d’avoir pour commis et conseiller, M. I. Vallée, un homme instruit, capable et absolument dévoué aux intérêts de son maître.

Après quelques mois passés chez M. Sauvageau, ayant constaté que je n’avais pas la bosse du commerce, je retournai finir mes études classiques au séminaire de Sainte-Thérèse.

Parmi ceux qui ont fait leur chemin dans le

commerce des céréales, je ne dois pas oublier M. Hospice Labelle, père du général Labelle. Il était né comme moi au Sault-au Récollet, et je me rappelle avec quelle admiration on le regardait lorsqu’il venait rendre visite à sa famille. On faisait l’éloge de ses succès rapides, de sa bonne conduite, de ses talents et les pères le donnaient comme exemple à leurs fils. Ce que mon père et ses amis disaient d’Hospice Labelle contribua grandement à m’engager à marcher sur ses traces en entrant dans le commerce des céréales. Mais je m’aperçus que ma vocation m’appelait ailleurs.

Nos compatriotes occupaient aussi une place importante dans le commerce en gros des nouveautés, des épiceries, de la quincaillerie, des cuirs. Les maisons canadiennes-françaises les plus populaires étaient les maisons Victor Hudon, Ephrem Hudon, Damase Masson, Robertson et Masson, Galarneau, Desmarteau, Grenier, Martin, Thibaudeau, Hébert, Boyer, Marchand, Prévost, Chaput, Rolland et Delorme.

M. Victor Hudon fut le fondateur de la prospère maison de commerce qui porte son nom et de la grande filature de coton d’Hochelaga. C’était l’activité et l’énergie personnifiées, à l’esprit hardi, entreprenant, désireux, comme M. Re-

naud et M. J. -Bte Rolland, de prouver que les Canadiens-français étaient capables de fonder et de faire prospérer de grands établissements industriels et commerciaux.

M. Damase Masson était l’un de nos marchands les plus prospères, de nos concitoyens les plus estimés. Il fut maire de Montréal et remplit les devoirs de cette haute position avec distinction et dignité ; il avait toutes les qualités et les dehors du gentilhomme.

M. Marchand, le chef de la maison importante qui portait son nom, fut l’un de nos échevins les plus utiles, les plus capables. Il parlait peu, mais, doué d’un bon jugement et d’un esprit vif et malin, il ne faisait pas bon de l’attaquer. Un jour qu’il se promenait sur la véranda de sa maison, il entendit l’un de ses amis qui en passant faisait sur son compte des remarques peu agréables.

Il s’arrêta et interpellant l’auteur de la critique, il lui dit : « François, tu devrais suivre l’exemple de l’Américain qui vient de mourir après avoir fait une grande fortune en s’occupant de ses affaires ».

M. François Leclaire, chef de la maison Le-

claire, était aussi l’un des membres les plus actifs

et les plus capables du conseil. Le conseil de 4 428 B

ville était composé en général des hommes les plus éminents du commerce, de l’industrie et des professions libérales. Ces hommes considéraient comme un honneur et un devoir d’en faire partie, et pourtant ils ne recevaient aucune rémunération pour leurs services. J’ai assisté plus d’une fois aux séances du conseil lorsqu’il siégeait dans une des salles du marché Bonsecours, et que la ville y était représentée par les Barnard, les Rodden, les Atwater, les Devlin, les Cassidy, les Lyman, les Bellemare, les Rivard, les David, les Marchand, les Leclaire, tous ou presque tous des hommes d’une valeur sérieuse et bien notés dans le monde des affaires. J’y ai vu présider le maire Rodier, le pompeux Monsieur Rodier à la mine si imposante, mais si intelligent et si poli qui se hâtait, lorsqu’il voyait une dame sur le point de descendre de son carrosse en face d’un magasin, de courir lui offrir la main. Il était maire, lors de la visite du prince de Galles ; il s’était fait faire pour la circonstance une robe éblouissante, un collier éclatant et un tricorne formidable. Il fut superbe, et aucun des grands personnages qui accompagnaient le prince ou allèrent lui souhaiter la bienvenue, n’avait mine plus imposante et costume plus brillant. Il était instruit et parlait facilement les deux langues. Ce n’était pas un

type ordinaire et banal. Ajoutons qu’il était riche, ce qui n’était pas de nature à l’amoindrir.

J’ai parlé plus d’une fois de M. Joseph Masson qui de simple petit commis ou garçon de magasin devint le marchand le plus entreprenant, le plus riche de son temps, le créateur de la fortune canadienne-française la plus considérable, la plus solide. M. Massicotte a raconté, dans son livre si intéressant Le bon vieux temps, que lorsque Joseph Masson, âgé de douze ans, partit à pied de Saint-Eustache pour venir à Montréal et entrer comme commis dans la maison Robertson, il portait dans un mouchoir rouge toute sa fortune composée d’une couple de chemises, de deux mouchoirs, de deux chausettes et d’une paire de bottes françaises. Avant d’entrer dans la ville, comme il était fatigué, il s’arrêta, s’assit sur une grosse pierre, ôta ses gros souliers de « beu » et les remplaça par ses bottes françaises qd’il avait voulu ménager car, à cette époque, des bottes françaises étaient la chaussure aristocratique et favorite.

Ses débuts furent bien modestes et son travail, chez M. Robertson, bien banal. Il commença, dit M. Massicotte, par balayer le magasin, allumait et entretenait les feux et faisait les ouvrages les plus grossiers. Mais son zèle, son

activité et son assiduité au travail lui gagnèrent en peu de temps la confiance de M. Robertson. Comme il avait peu d’instruction, après le travail ardu de la journée, il passait ses soirées à étudier, à acquérir les connaissances les plus néces7 saires. A vingt ans, il était le comptable de la maison et quelques années plus tard il en devenait le chef.

Je crois bon, utile de donner comme exemple à la jeunesse non seulement les hommes qui se sont distingués dans les lettres, les professions libérales et la politique, mais encore ceux qui dans le commerce et l’industrie se sont signalés par leur énergie, leur activité et leur esprit d’entreprise. Il devient de plus en plus opportun, nécessaire même, que nous ayons dans le commerce et l’industrie des hommes comme ceux-là, mais instruits afin de pouvoir nous représenter dignement dans les conseils municipaux et les parlements. Malheureusement la plupart des grandes maisons de commerce dont la fondation a exigé tant de courage et d’énergie, sont éteintes. Laurier disait. « Il est regrettable qu’un plus grand nombre des fils instruits de nos cultivateurs, de nos marchands ou hommes d’affaires ne veuillent pas poursuivre les carrières de leurspères.

Presque tout le commerce de céréales se fai-

sait sur la rue de la Commune et la plupart des magasins en gros étaient situés sur la rue Saint- Paul. La rue Saint-Paul a joué un rôle important, glorieux même, dans l’histoire de Montréal ; elle a été le théâtre d’une grande partie des événements qui ont illustré l’enfance de Villemarie. Que de souvenirs elle évoque dans l’esprit de celui qui la parcourt depuis la vieille et vénérable église Bonsecours jusqu’aux édifices de la douane! C’est là, dans cette étroite et courte lisière de terre que la religion et la charité eurent leurs premiers établissements, où les pauvres colons trouvaient le courage, les consolations et les secours dont ils avaient tant besoin ; c’est là que vécurent les Maisonneuve, les LeMoyne, la plupart des héros et de ces héroïques familles canadiennes dont la poésie et l’Histoire ne cessent de célébrer les sacrifices et les dévouements sublimes. C’est là aussi que depuis l’origine de Montréal se trouvent les principales maisons de commerce canadiennes-françaises de Montréal.

La disparition d’un trop grand nombre de ces maisons canadiennes dont l’origine est si intéressante est regrettable. Il en reste cependant, et on est heureux de constater qu’elles sont en la possession des fils ou des petits-fils de ceux qui les ont fondées au prix de si grands sacrifices. Ce

sont les maisons Hudon, Hébert & Cie, Hudon & Orsali, Chaput & Cie, Martin & Cie, Rolland & Cie, Beauchemin & fils, Delorme.

M. Victor Hudon, fondateur de la maison Hudon, Hébert & Cie, eut pour successeurs sort fils Joseph et Charles-P. Hébert dont le fils, M. Zéphirin Hébert, l’un de nos concitoyens les plus estimés, est maintenant le chef de cette maison. M. Hébert est le petif-fils d’un patriote tué à Saint-Charles. M. Ephrem Hudon, fondateur de la maison Hudon & Orsali, n’avait pas l’activité fiévreuse ni l’esprit entreprenant de son cousin Victor, mais c’était un des citoyens les plus respectés de Montréal, doué d’un excellent jugement et d’un caractère bienveillant. Il eut pour associé, pendant cpielque temps, le brillant et versatile Labrèche-Viger qui fut avocat, journaliste, marchand, chimiste, député, chercha la popularité dont il jouit, pendant quelques années, et la fortune qui lui fut rebelle.

M. Albert Hudon, de la maison Hudon & Orsali, est le petit-fils de M. Ephrem Hudon.

Comme on le voit, les maisons Hudon sont entre bonnes mains et font honneur au commerce canadien.

Je pourrais en dire autant de la maison Chaput, administrée avec tant de succès par le fils

de son fondateur, M. Charles Chaput, dont les journaux viennent de faire l’éloge à l’occasion du 80ème anniversaire de sa naissance.

Parmi les hommes d’affaires d’autrefois qui se sont le plus signalés par leur énergie et leur esprit d’entreprise, j’ai déjà nommé M. Jean-Bte Rolland qui après avoir acquis une fortune assez considérable dans l’imprimerie et la librairie, la risqua dans l’établissement, à Saint- Jérôme, d’une fabrique de papier. Plusieurs de ses amis avaient essayé de le détourner d’une entreprise si onéreuse et lui avaient prédit qu’il regretterait son imprudence. Il réussit cependant, grâce à l’esprit pratique, à l’énergie et à l’activité qui le caractérisaient. Heureusement des fiîset des petitsfils, héritiers de ses aptitudes et de son courage, marchent sur ses traces et continuent de faire prospérer son œuvre industrielle et commerciale.

Il y avait aussi sur la rue Saint-Paul une pharmacie importante tenue par M. R. Trudeau, un homme que j’ai bien connu, un patriote dévoué, religieux, charitable, protecteur zélé de toutes les bonnes œuvres. Un jour qu’il était occupé à faire certaines expériences chimiques une explosion eut lieu, et il eut tout le visage brûlé et les yeux presque détruits. Il aimait la jeunesse, assistait souvent aux séances de l’Institut Cana-

dien-français dont il était l’nn des fondateurs et il prenait même part à nos débats.

Je ne puis oublier M. Jacques Grenier qui lui aussi a été l’un des marchands les plus en vue de la rue Saint-Paul, et l’un de nos citoyens les plus dévoués à l’intérêt public et à toutes les œuvres nationales et religieuses. Il a été échevin, maire, président de l’Association Saint-Jean- Baptiste, directeur de banques et de grandes corporations commerciales et industrielles, et il a toujours et partout fait son devoir.

N’oublions pas la maison Roy dont M. Alphonse Racine, après avoir été commis pendant quinze ans, devint chef, et qui est passée entre les mains de ses fils. M. Alphonse Racine est encore un exemple des succès qu’un homme laborieux, actif et énergique peut obtenir dans le commerce. Il est mort conseiller législatif.

M. Adolphe Roy, fondateur de cette maison, M. Victor Hudon. M. Charles-P. Hébert et M. Amable Prévost se ressemblaient par la vivacité de l’esprit, l’énergie du caractère et une activité inlassable. Il suffisait de les voir marcher et de les entendre parler pour les faire une idée de leur tempérament ; ils ressemblaient à des machines à vapeur toujours à haute pression.

M. Adolphe Roy avait deux fils qu’il envoya

étudier dans les meilleures écoles d’Angleterre. Combien de fois je l’ai entendu parler avec la sympathie la plus vive de ses fils, de leurs travaux, de leurs succès, et dire qu’il remerciait la Providence de pouvoir leur faire donner l’instruction et les connaissances qu’il aurait été si heureux lui-même de posséder.

Le capt. Adolphe Roy qui perdit la vie, pendant la dernière guerre, en voulant empêcher une explosion qui aurait tué plusieurs de ses soldats, était l’aîné de ses fils. L’autre vit à Montréal ; il a épousé la fille du recorder de Montig'ny, l’un des hommes les plus justes et les plus bienveillants que j’ai connus.

M. Adolphe Roy avait pour ami intime M. John Pratt, un vrai Canadien-français, malgré son nom anglais, fondateur d’une des maisons les plus prospères de la rue Saint-Paul, très estimé dans le monde des affaires. Son mariage avec la veuve de l’héroïque Charles-Ovide Perreault, tué à Saint-Denis, contribua à le rendre populaire parmi les Canadiens-français.

M. Amable Prévost était d’une famille où l’énergie traditionnelle se manifestait dans le commerce comme dans la politique, dans l’exérieur et le langage comme dans les actes. Il laissa une jolie fortune à sa famille.

La maison Delorme fondée par Pierre Delorme est restée entre les mains des membres de sa famille et elle est toujours prospère.

La plupart des fondateurs des maisons de commerce dont j’ai parlé venaient de la campagne ils étaient pauvres, manquaient d’instruction, et cependant ils devinrent des citoyens éminents et utiles, ils firent honneur à leur race et laissèrent des fortunes considérables à leurs héritiers.

On peut se faire une idée de ce qu’il leur a fallu d’énergie et d’activité pour fonder et maintenir des maisons aussi importantes, pour devenir des capitalistes. On se demande quelquefois si nos jeunes compatriotes sont capables comme eux de peiner, de travailler jour et nuit, de se priver pendant des années pour fonder et maintenir des établissements commerciaux et industriels. Ils se sont laissé supplanter dans une foule de choses par des étrangers qui ont édifié sous leurs yeux des fortunes considérables.

Les professions libérales qui ouvrent à nos jeunes gens toutes les voies de la popularité, et les séductions de la vie politique ont pour eux des attraits auxquels ils résistent difficilement. Pourtant souvent ils seraient plus heureux et plus utiles à la société, dans le commerce et l’industrie ; ils y trouveraient la fortune au lieu de végéter et de s’énerver dans des professions plus

ou moins encombrées. Mais, dit-on, le commerce et l’industrie offrent peu de chances de succès à ceux qui n’ont ni argent, ni protection, et il devient de plus en plus difficile d’y faire son chemin. « Toutefois, ajoute-t-on, vous faites bien de conseiller aux fils de nos marchands et industriels de poursuivre la carrière de leurs pères, même lorsqu’ils ont fait des études qui leur permettent d’entrer dans les professions libérales; vous avez raison de dire qu’il devient de plus en plus nécessaire d’avoir dans le commerce et l’industrie des hommes capables de figurer honorablement dans nos parlements et nos conseils municipaux »

Combien de fois en écoutant parler avec tant de succès, à la Chambre des Communes ou au Sénat, des cultivateurs et des hommes d’affaires d’origine anglo-saxonne, je me suis demandé pourquoi nous avons si peu de nos compatriotes capables d’en faire autant ?

Et puis, il faut bien l’avouer, c’est dans le commerce et l’industrie, dans le monde des affaires, que la plupart de nos œuvres religieuses et nationales trouvent l’aide dont elles ont besoin, parce que là sont les grandes fortunes. Or, combien utile est la richesse lorsqu’elle est possédée par des hommes à l’esprit élevé, au cœur généreux, ayant à cœur les intérêts religieux et nationaux de leurs compatriotes !

Parmi les hommes d’affaires de la me Saint- Paul parvenus à la fortune à force de courage, de travail et d’énergie, il fut noter M. Boyer. Ses débuts dans la carrière commerciale, comme ceux des Masson et des Renaud, furent bien modestes. Ilduten grande partie ses succès à l’habileté avec laquelle il sut faire usage d’une avance de provisions qui lui fut faite par un marchand qui eut raison de croire à sa probité. C’était, lui aussi, un travailleur infatigable, l’un des premiers à se mettre au travail le matin et l’un des derniers à le quitter. A cette époque, les patrons, les chefs des maisons industrielles et commercialesetleursemployés commençaient la journée de bonne heure et la finissaient tard. Toujours sur le qui-vive, toujours à l’affût de toutes les occasions de faire de l’argent. M. Boyer accrut rapidement la fortu-

ne de sa maison de commerce et devint l’un des marchands les plus fortunés de Montréal. Grâce à son flair commercial et à sa confiance dans l’avenir de Montréal, il acheta au nord de la rue Sherbrooke et ailleurs des lopins de terre considérables où il n’y avait pas une seule maison et qui sont maintenant couverts d’habitations. Ce fut une heureuse spéculation qui augmenta considérablement sa fortune.

M. Boyer avait l’esprit caustique et la parole franche, rude parfois. Un jour, on lui dit que quelqu’un avait mal parlé de lui ; il parut réfléchir un instant et dit : « C’est curieux, je ne me souviens pas de lui avoir rendu service. » Inutile de dire qu’il avait rendu des services à des gens peu reconnaissants.

Il eut deux fils, dont l’aîné, Aphonse, mort, il y a quelques années, fut député du comté de Maskinongé à la Chambre locale. C’était un homme intelligent, un causeur amusant, un joyeux compagnon. L’autre, l’honorable Arthur Boyer, a été député de Jacques-Cartier, ministre sans portefeuille dans le cabinet Mercier, et il est maintenant sénateur. Très instruit, parlant également bien l’anglais et le français, c’est un des sénateurs les mieux informés, les plus écoutés.

Il y avait autrefois sur la rue Saint-Paul, à

l’encoignure de la place Jacques-Cartier, une maison de commerce anglaise de nom mais de fait bien canadienne-française, car M. Thompson, son propriétaire, avait, comme son père, épousé une Canadienne-française, une demoiselle Trudeau, sœur du grand vicaire Trudeau, et il était catholique. M. Thompson était un homme d’esprit renommé pour ses bons mots, ses vives réparties, ses facéties et le succès avec lequel il mystifiait ses semblables. Il avait beaucoup d’amis qu’il amusait et une clientèle considérable dont une grande partie se recrutait dans les paroisses situées au nord de Montréal.

J’étais avec mon père dans son magasin, en 1849, lorsque les cris « au feu, au feu » retentirent dans la rue. Les orangistes avaient mis le feu à l’hôtel Cyrus, l’hôtel Riendeau maintenant, où se tenait l’enquête sur la mort du jeune Mason, tué au moment où, à la tête d’une bande d’émeutiers, il franchissait la grille en face de la maison de La Fontaine. Les orangistes sachant que cet homme éminent devait donner son témoignage à cette enquête, avaient formé le complot de profiter de la confusion et de l’excitation causées par l’incendie, pour l’assaillir et le tuer à sa sortie de l’hôtel. J’arrivai avec mon père en face de l’hôtel en feu au moment où La Fontaine en sortait, au

bras de M. Coursol qui, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, fit preuve d’un grand courage.

M. Thompson laissa deux fils de talent qui se distinguèrent dans l’imprimerie et le journalisme: Napoléon et Toussaint Thompson ; l’épouse si estimée de M. le sénateur Béique est sa petitefille : du côté paternel et maternel la lignée a une grande valeur intellectuelle.

La maison Thibaudeau fondée à Québec par M. Isidore Thibaudeau avait, à Montréal, une succursale qui, pendant un certain temps, fit de grandes et fructueuses affaires, et fut administrée par M. Rosaire Thibaudeau et plus tard par M. Alfred Thibaudeau.

Peu de familles ont occupé dans notre monde politique autant de positions importantes. Isidore, l’aîné a été député ; Elie, le cadet, a été député et ministre avant la Confédération ; Rosaire, leur frère, a été sénateur et Alfred, le fils d’Isidore, l’est aussi. Le parti libéral s’est toujours plu à reconnaître les services et le dévouement de cette importante et populaire famille. Lorsque Laurier, fait ministre en 1875, fut battu dans le comté de Drummond-Arthabaska, M. Isidore Thibaudeau donna sa démission comme l’un des députés de Québec-Est afin de lui

permettre de se faire élire dans cette patriotique division.

Rosaire Thibaudeau a été pendant longtemps, l’un des chefs les plus intelligents, et les plus actifs du parti libéral. Il avait de nombreux amis,et sa maison dont une femme distinguée faisait les honneurs avec tant de charme, était le rendezvous de l’élite de notre société.

On a prétendu que son zèle pour la politique n’avait pas été favorable aux intérêts de la maison Thibaudeau qu’il représentait à Montréal.

Il y avait encore sur la rue Saint-Paul la maison Mongenais & Boivin aujourd’hui entre les mains habiles du sénateur Marcellin Wilson dont la fortune s’est accrue si rapidement depuis quelques années ; la maison florissante Villeneuve et Lacaille, maintenant administrée par M. Gendreau qui en fut le principal commis pendant plusieurs années, et enfin la maison Lamontagne, située maintenant sur la rue Notre-Dame et dont M. Joubert est le chef et l’administrateur. M. Joubert, était bien jeune et pauvre, lorsque vers l’an 1870 il vint du Sault-au- Récollet à Montréal s’engager comme commis dans la maison Prévost & Hébert, et plus tard il entrait dans la maison Lamontagne à la tête de laquelle il est parvenu et qu’il dirige avec tant de succès. La carrière de

M. Joubert est encore un exemple éclatant de ce que le travail, la probité, l’activité et le sens du devoir peuvent accomplir. Le petit commis de 1870 est aujourd’hui l’un des marchands les plus prospères de Montréal et l’un de nos citoyens les plus estimés pour leur charité, leur dévouement à toutes les bonnes œuvres, et ses fils marchent sur ses traces. On ne pourra pas lui reprocher comme à plusieurs de nos capitalistes anciens ou nouveaux et à leurs fils, de se désintéresser de toutes les œuvres qui ont pour objet le bien-être de leurs semblables, le progrès et l’honneur de leur nationalité.

Il vint un temps où, vu les progrès et l’extension du commerce, plusieurs de ces maisons commerciales de la rue Saint-Paul, se virent obligées de la déserter et de se diriger vers la rue Notre- Dame. L’origine de la rue Notre-Dame remonte comme celle de la rue Saint-Paul, aux premiers temps de la colonie et son histoire est intéressante. Elle a été pendant longtemps le siège principal du commerce en détail, la promenade favorite de l’élite de la société. En 1860 on y voyait encore, dans l’après-midi, nos belles dames y étaler leurs brillantes toilettes et y venir dans leurs beaux carosses faire leurs achats ; on y voyait

aussi nos jeunes avocats, notaires et étudiants s’y 5 428 B

promener en compagnie de jeunes filles pimpantes, car, à 4 heures de l’après-midi, ils pouvaient quitter les bureaux sans que la clientèle en souffrît beaucoup.

Les principales maisons de commerce en détail étaient canadiennes-françaises, c’étaientlesBeaudry, les Merrill, les Bruneau, les Sénécal & Duverger. Il y avait six frères Beaudry : Jean- Louis, Jean-Baptiste, Joseph, Victor, Prudent, tous marchands ou hommes d’affaires arrivés pauvres de la campagne à Montréal et devenus riches.

Le plus connu fut Jean-Louis qui fit sa fortune dans un petit magasin de pauvre apparence situé sur la rue Notre-Dame en face du palais de justice, et qu’on appelait généralement « Le magasin aux contrevents barrés » Lorsque M. Beaudry fut devenu riche, on lui conseillait parfois d’occuper un magasin plus grand et plus beau, il répondait invariablement, « J’aime mieux faire de bonnes affaires dans un petit magasin que de me ruiner dans un grand magasin. » Joignant à un esprit solide une énergie indomptable, Jean-Louis Beaudry réussit non seulement à faire fortune dans le commerce, mais encore à se distinguer dans le domaine politique et municipal.

Malgré son peu d’instruction, il parlait l’an-

glais et le français d’une façon convenable, avec une force de raisonnement peu ordinaire. Je l’entendis parler à Sainte-Thérèse en 1858, il commença son discours par ces paroles : « Un bon nombre de vous, messieurs, doivent me connaître ou ont dû entendre parler de moi, je suis le marchand aux contrevents barrés de la r le Notre Dame à Montréal, et je parle comme je vends mes marchandises, franchementet honnêtement».

Il était l’un des chefs du parti conservateur, à Montréal, partisan ardent de Cartier à qui il ressemblait par la force de la volonté et l’énergie parfois rude de la parole. Il a été pendant plusieurs années maire de Montréal et il déploya dans l’administration des affaires municipales l’activité, l’esprit pratique et le jugement dont il faisait preuve dans l’administration de ses propres affaires. Le greffier de la ville était alors, M. Chs Glackmeyer qui depuis longtemps faisait le beau et le mauvais temps à l’hôtel de ville et dont personne n’osait contester la compétence, l’expérience et les connaissances municipales.

Plus affable et plus doux d’apparence que M. Beaudry, il n’était pas moins volontaire, énergique, entêté même. Aussi, le contact de ces deux forces ne pouvait manquer de produire des conflits, des chocs électriques, qui amusèrent beau-

coup le monde municipal. Un jour, la guerre éclata, lorsque le maire voulut prendre possession du magnifique bureau que M. Glackmeyer occupait; la dispute fut violente et la victoire longtemps indécise, mais le greffier finit par l’emporter sur le maire. La lutte au sujet de ce bureau rappelait le « Lutrin » de Boileau. »

M. Beaudry donna une idée frappante de son énergie lorsqu ’en 1873 il empêcha la procession orangiste qui aurait provoqué un conflit sanglant. Depuis plusieurs jours, l’anxiété régnait dans la population de Montréal, et les autorités voyaient avec angoisse arriver le 12 juillet. On savait que les Irlandais catholiques avaient résolu d’empêcher, à tout prix, cette procession et que des deux côtés on s’armait de revolvers. M. Beaudry avait mis sur pied toute la police et la force armée de Montréal, et il était décidé à empêcher les orangistes de se former en procession. Afin d’assurer le succès de ses efforts, il s’installa à l’entrée de l’édifice d’où les officiers et le principal corps de l’Association devaient partir pour se former en procession, et il leur fit annoncer qu’ils lui passeraient sur le corps avant de pouvoir s’assembler dans la rue, que d’ailleurs les avocats de la ville ayant déclaré que leur procession serait illégale, il les ferait arrêter s’ils persistaient dans

leur résolution. Les orangistes intimidés renoncèrent à leur projet. Il n’y eut qu’une voix pour proclamer que l’énergie de M. Beaudry avait empêché le sang de couler à flots dans les rues de Montréal.

L’une des maisons de commerce les plus populaires de Montréal était celle des MM. Merrill, deux hommes très estimés dans notre monde commercial, social et politique, qu’on voyait figurer avec honneur sur les listes de souscription en faveur des œuvres de charité. Partisans dévoués de sir Aimé Dorion, dans un temps où le parti libéral comptait peu de capitalistes dans ses rangs, ils étaient souvent mis à contribution. Ils sont morts tous deux à un âge avancé et leur nom est dignement porté par des hommes qui jouissent comme eux de l’estime de leurs concitoyens.

Mais avant d’aller plus loin dans l’examen des maisons de commerce situées en dehors de la rue Saint-Paul, je crois devoir dire un mot d’un homme qui plus que tout autre a joué un rôle important non seulement dans le commerce, mais encore dans notre monde politique. Il s’agit de l’honorable Augustin Cuvillier qui fut élu député du comté de Huntingdon en 1815 et fut l’un des membres les plus actifs, les plus influents et les plus capables de l’ancienne Chambre d’Assem-

blée de la province de Québec. Sa compétence et ses connaissances financières rendaient des services précieux et lui donnaient une grande autorité dans le monde politique comme dans le domaine commercial, d’autant plus qu’il pouvait exprimer ses vues en français comme en anglais, de façon à 'produire une excellente impression. On voit son nom figurer souvent dans l’histoire des débats de l’ancienne Chambre d’Assemblée. En 1828, il faisait partie de la délégation chargée d’aller présenter au gouvernement impérial des pétitions protestant contre les mesures arbitraires qui privaient les Canadiens de leurs droits politiques. Mais son refus de voter pour les 92 Résolutions lui fit perdre sa popularité et l’empêcha d’être élu dans les élections agitées de 1834. Il réussit à se faire élire aux premières élections qui eurent lieu sous l’Acte d’Union, et fut même élu président de l’Assemblée législative. Malheureusement il crut devoir encore différer d’opinion avec La Fontaine et ses amis, lorsqu’ils refusèrent de se soumettre aux prétentions anticonstitutionnelles de lord Metcalf, et il renonça à la vie publique pour ne plus s’occuper que de ses affaires. Comme on le voit, il était d’un caractère indépendant et ne transigeait pas avec ses convictions. Mais sa carrière politique démontre que le monde

des affaires a souvent autrefois fourni au pays des hommes d’État de grande valeur. Lorsqu’il mourut, tous les journaux anglais et français rendirent un hommage éclatant aux talents, aux facultés brillantes et solides, à la vigueur morale et intellectuelle qui le caractérisaient.

LE CURÉ LABELLE

Je vis et remarquai pour la première fois le curé Labelle en 1850, au séminaire de Sainte- Thérèse, dans un drame où il représentait Louis XVI. On ne pouvait faire un meilleur choix, car quoique à peine âgé de seize ans, il était déjà gros et grand et d’un extérieur imposant. Lorsque je le connus plus tard, je fus d’avis qu’à la place de l’infortuné Louis XVI, il ne se serait pas laissé dépouiller de sa couronne et guillotiner sans se défendre. En effet, sous des dehors qui dénotaient la bienveillance et la bonté, se dérobait une énergieVemarquable, une volonté qu’aucun obstacle ne pouvait détourner de son but. Combien de fois je l’ai entendu dire à des amis peu confiants dans l’avenir des paroisses qu’il fondait dans le Nord : « Vous ne savez pas ce que vous dites, le Nord sera le paradis de la province, on viendra de partout y chercher la santé, en admirer la nature grandiose, et dans les en-

LE CURÉ LABELLE

droits où la culture sera peu fructueuse, l’élevage du bétail y fera vivre ses habitants ». Il a fallu du courage aux premiers colons pour s’y établir et un bon nombre n’ont pu résister au désir de chercher des terres plus fertiles, un climat moins rigoureux. Mais, grâce aux chemins de fer, aux bonnes routes et aux progrès du tourisme, des milliers de personnes se dirigent tous les ans vers ces contrées pittoresques pour y chercher la santé et en admirer les beautés naturelles. Le temps donne de plus en plus raison au curé Labelle et justifie en grande partie ses prévisions ; sur le flanc des montagnes, sur les bords des lacs innombrables de ce territoire, l’on voit s’élever des villages charmants, embellis par les jolies résidences que les gens des villes y construisent. Ceux qui ont vu Sainte-Agathe, il y a cinquante ans, ne la reconnaissent plus. Le Nord, qui déjà nous a donné tant d’hommes remarquables, de prêtres et de citoyens distingués, sera de plus en plus un réservoir de force morale et physique.

Lorsque le curé Labelle fut nommé sousministre de l’Agriculture, je fus du nombre des députés qui trouvaient l’aventure hardie, téméraire même, dangereuse pour son prestige et plus ou moins contraire aux opinions de ceux

LE CURÉ LABELLE

qui ne croyaient pas opportun de mêler trop intimement les prêtres aux activités d’un monde où l’esprit de parti et l’intrigue jouent un si grand rôle, un rôle souvent plus ou moins délicat. Nous en fîmes l’observation à Mercier, qui nous dit, avec la petite voix et l’air demi-souriant et demiironique qu’il savait prendre dans certaines circonstances : « Ne pensez-vous pas, mes amis, que cette nomination va être utile à la province, à la colonisation que vous avez tant à cœur, et qu’elle prouvera que les libéraux ne sont pas, ainsi qu’on le prétend, les ennemis des prêtres ? Quant aux inconvénients que vous signalez, le curé Labelle est assez fort, assez intelligent pour en neutraliser le danger. »

Il est certain que la nomination du curé Labelle a eu quelques-uns des effets prévus par Mercier, mais je ne suis pas prêt à dire qu’à certains points de vue, l’expérience n’a pas justifié plusieurs de nos prévisions et démontré que le curé Labelle aurait mieux fait d’exercer son action patriotique en dehors de la politique active, sans mettre son prestige au service d’un parti. C’est ce que disaient les conservateurs et ce que pensaient les autorités ecclésiastiques.

Ce grand et gros homme, qui portait allègrement ses trois cents livres, avait le teint frais et

LE CURÉ LABELLE

rose d’un enfant, de même qu’il en avait la naïveté, les allures joviales et les boutades originales. Il parlait fort et beaucoup, avec une abondance de pensées et de réflexions remarquables par le bon sens, avec une franchise de bon aloi, et souvent avec une gaieté communicative. Dans la chaire comme à la tribune, son éloquence, forte, robuste, massive comme son corps, plaisait au peuple.

Il pouvait dire de grosses vérités sans offenser les personnes auxquelles il s’adressait, car elles savaient que leur intérêt seul inspirait ses paroles. A Paris, en France comme au Canada, sa rondeur, ses allures familières, sa parole chaude, énergique, ses observations piquantes, ses tirades patriotiques, éloquentes, ses réflexions parfois philosophiques et pleines de bon sens, amusaient et intéressaient ses auditeurs, et il ne manquait jamais l’occasion de les intéresser à la colonisation de son pays, à l’œuvre qui était l’objet constant de ses travaux, de son dévouement. Son esprit actif et fertile inspirait ses paroles et lui procurait les moyens d’assurer le succès de ses idées, de ses projets.

Dans le temps où il s’occupait si activement de la construction du chemin de fer du Nord et s’efforçait de décider la ville de Montréal à sous-

LE CURÉ LABELLE

crire une somme d’un million pour cette entreprise, il eut une idée géniale qui fit sensation. C’était pendant l’hiver, et l’hiver, cette année-là, fut sévère, le froid rigoureux, beaucoup de familles pauvres souffraient, car le bois et le char-, bon étaient chers. Alors, un jour, un spectacle étrange émut la population de Montréal : le curé Labelle entrait dans la ville à la tête de deux cents voitures chargées de bois de chauffage qu’il venait offrir à la municipalité pour les pauvres. Inutile de dire que son offre fut acceptée avec reconnaissance et qu’il ne manqua pas de dire qu’il avait voulu donner une preuve de ce que le Nord pourrait faire pour Montréal si on le reliait à cette ville par un chemin de fer. Le million fut voté. La question de ce chemin de fer l’absorbait tellement qu’elle lui donnait des distractions amusantes. Ainsi, on rapporte qu’un jour, pendant le carême, voulant inviter ses paroissiens à faire les stations du chemin de la croix, il leur dit : « Mes frères, vendredi prochain, nous ferons nos stations de chemin de fer ». A propos de ses distractions, on en racontait de bonnes. Par exemple, Bergeron racontait que l’ayant invité à dîner au restaurant si populaire alors de Mme Dupérouzel, ils se mirent à table et le curé Labelle commença à manger et à parler presque

LE CURÉ LABELLE

sans interruption. Ils avaient mangé copieusement et pris quelques verres de bon vin, lorsque d’autres clients du restaurent arrivèrent, s’assirent à la même table et se firent apporter divers plats. Le curé, tout en parlant, les regardait manger. Soudain, s’adressant à la jeune fille qui les servait, il dit : «Dis donc, la petite, pourquoi ne m’apportes-tu pas quelque chose à manger, j’ai faim, moi aussi ». La jeune fille n’osa pas lui dire qu’elle l’avait déjà servi, et Bergeron, souriant, lui fit un signe qu’elle comprit. Elle partit, revint avec un plat chargé de mets succulents, et le curé recommença à manger en continuant de parler, au grand amusement des personnes présentes.

Il faut dire que s’il parlait beaucoup, il ne mangeait pas moins ; il avait un fort appétit et son gros corps exigeait une nourriture abondante. Mais il avait un défaut qui causait des ennuis aux grands personnages qui l’invitaient souvent à dîner, tels que les Chapleau et les Mercier, qui étaient ses amis intimes : sa toilette était le dernier de ses soucis, et sa bonne mère, qui en avait soin comme d’un bébé, ne cessait de le brosser de la tête aux pieds et de lui faire des recommandations qui n’avaient pas grand effet.

Les histoires de Bergeron l’amusaient beau-

LE CURÉ LABELLE

coup et le faisaient rire à gorge déployée, d’un gros rire bruyant, retentissant. Le fait est qu’il aimait la compagnie des gens d’esprit et ne refusait jamais de dîner avec eux afin de joindre le spirituel au temporel, l’utile à l’agréable.

Parmi ces gens d’esprit il y en avait un auquel il voulut rendre service, en faisant usage de son talent d’écrivain dans l’intérêt de la colonisation. Il le chargea d’écrire dans les journaux et de publier même une brochure en faveur de son œuvre favorite. Je veux parler d’Arthur Buies, dont il fit son ami, son compagnon de voyage et un apôtre comme lui de la colonisation. Or, Buies avait publié la Lanterne, journal peu orthodoxe, et il avait la réputation d’être un libre-penseur avéré. Le curé Labelle savait qu’on trouvait un peu étranges ses relations avec Buies, mais il crut et dit qu’en employant Buies, qui était pauvre, à faire un travail utile à la province, il faisait une bonne œuvre et que les bons procédés auraient un bon effet sur son esprit indépendant et frondeur. L’espoir et le désir du bon curé ne furent pas déçus : Buies jugea sage de respecter et même de pratiquer la religion de son bienfaiteur.

Le monde où il vivait lui donnait souvent l’occasion de rectifier des opinions et des sentiments

LE CURÉ LABELLE

erronés touchant la religion et la morale, et il savait en profiter, car sa foi était forte, active, et il avait pour la défendre des arguments d’une logique puissante. Il aimait le badinage, les conversations joviales, mais pourvu que ce ne fût pas aux dépens de la religion et de la morale. Plein de mansuétude pour les humbles, pour les pécheurs, il avait des mots cinglants à l’adresse des incroyants orgueilleux. Il était lui-même resté humble, en dépit des éloges et de l’admiration dont il était l’objet. Un jour, il disait à quelqu’un qui le complimentait : « Assez ! Assez ! la flatterie fait pousser sur la tête des plumes de coq ». C’est le temps de dire qu’aux convictions les plus profondes il joignait une piété ardente et savait concilier ses nombreuses occupations avec ses devoirs religieux et les exigences du sacerdoce.

En résumé, le curé Labelle fut l’une des personnalités les plus brillantes et les plus actives de son temps, un type parfait de patriote canadien, du prêtre dévoué à toutes les bonnes causes, à toutes les œuvres utiles à sa province, à ses compatriotes. La paroisse dont il fut l’enfant le plus remarquable a raison d’honorer sa mémoire et de commémorer son souvenir par l’érection d’un monument digne de lui.

LES ANCIENS JOURNALISTES

Les propriétaires et rédacteurs de nos anciens journaux ont droit à la reconnaissance publique ; ils ont d’autant plus de mérite qu’il leur fallait beaucoup de dévouement, de patriotisme et d’esprit public pour embrasser une carrière si peu lucrative. Il n’y a pas longtemps que le journalisme fait vivre ceux qui s’y livrent et encore CE N’EST PAS LE PEROU. Mais autrefois lorsqu’un journal n’avait que quelques centaines d’abonnés qui se faisaient tirer l’oreille pour paver l’abonnement, lorsque l’annonce était presque nulle, c’était la carrière la plus ingrate. Un journal pouvait vivre quelque temps, grâce à la générosité de patriotes dévoués ou à la protection du gouvernement, mais sa vie était généralement de courte durée et ceux qui le soutenaient de leur argent ou de leur talent se hâtaient de chercher fortune ailleurs. Cependant, le journalisme n’a cessé de produire des hommes remarquables qui

LES ANCIENS JOURNALISTES

l’ont illustré et honoré de leur talent, de leur patriotisme et ont puissamment contribué à l’instruction de leurs compatriotes. Je crois bon et juste de les signaler à l’attention et à la reconnaissance publiques. Mais je me contenterai de parler de ceux qui sont disparus et que j’ai connus particulièrement.

Lorsque j’étais jeune, les deux plus anciens journalistes étaient MM. Étienne Parent et Jean- Charles Taché. M. Parent avait rédigé pendant longtemps le Canadien fondé en 1805 par des patriotes dévoués pour combattre la politique tyrannique de Craig et plaider la cause de la liberté politique. C’était un homme instruit, à l’esprit vigoureux, un penseur, l’ami et le conseiller des hommes publics de son temps et de la jeunesse. Taché était le rédacteur du Courrier du Canada ; c’était un des champions les plus ardents des idées catholiques et du parti conservateur. Il avait la confiance du clergé et des hommes publics ; il était moins philosophe mais plus littérateur que Parent.

Tous deux finirent par accepter du gouvernement des emplois qu’ils avaient bien mérités.

Il y avait aussi M. Chauveau dont les écrits et les discours étaient si remarquables, si populaires. Mais à l’exception du Journal de fin-

LES ANCIENS JOURNALISTES

struction Publique,i\ n’a été attaché spécialement à la rédaction d’aucun journal. Il a été pendant longtemps l’orateur le plus éloquent des grandes circonstances, de nos fêtes nationales. C’était l’un des esprits les plus cultivés, les plus raffinés de son temps. Après avoir été député, surintendant de l’Instruction publique, premier ministre de la province, il est mort shérif, à Montréal. Son désintéressement ne l’enrichit pas ; il mourut pauvre, mais c’est certainement l’un des hommes les plus estimables et les plus brillants que notre nationalité ait produits.

Après M. Parent, le Canadien fut rédigé par M. Cauchon dont la plume acérée fut une des armes les plus puissantes du parti conservateur. Il n’avait pas l’esprit délié et cultivé des Taché et des Chauveau ; il n’avait pas leur désintéressement ; il savait concilier ses principes avec ses intérêts politiques et financiers ; il consentit à rester journaliste à la condition que sa plume lui donnât les moyens de vivre convenablement et même richement. Il a été député, ministre, président du Sénat, gouverneur dans le Nord-Ouest où il est mort pauvre, aveugle. Sa vie est un exemple frappant de la fragilité des ambitions humaines.

Parmi les derniers rédacteurs du Canadien je

LES ANCIENS JOURNALISTES

dois mentionner Israël Tarte avec qui je rompis plus d’une lance. Il a été l’un des journalistes les plus habiles, les plus vigoureux de la presse canadienne, un des avocats les plus populaires des causes diverses qu’il a défendues, un écrivain porté par sa plume aux positions les plus élevées et les plus lucratives. Après avoir été l’un des adversaires les plus redoutables du parti libéral, il a fini par être l’un, de ses champions les plus ardents, membre même du cabinet Laurier. Comme son prédécesseur Cauchon au Canadien, il a voulu que son talent fût apprécié d’une façon pratique par ceux qui lui devaient leurs succès politiques.

Personne n’écrivait avec plus d’effet et n’était lu avec plus d’intérêt. Ses phrases courtes, claires, pittoresques et hardies, criblaient ses adversaires.

A une époque où le parti libéral, sous la conduite de Laurier, avait besoin, à Montréal, d’un organisateur actif et d’un journaliste de premier ordre, il lui offrit ses services, et Laurier sut les reconnaître ; il en fit l’un de ses collègues et lui procura les moyens de devenir propriétaire de la Patrie.

Le plus spirituel, le plus français des journalistes était Fabre. Il rédigea plusieurs journaux,

LES ANCIENS JOURNALISTES

mais celui où il se fit le plus admirer fut Y Evénement dont la popularité fut considérable et qui jeta tant d’éclat sur le journalisme canadien.

Ses passes d’armes avec Cauchon ont fait longtemps la joie de ses lecteurs, des Québécois spécialement ; on ne pouvait se lasser d’admirer la fine ironie de ses tirades, les traits d’esprits dont il criblait son puissant adversaire. Aux boulets que Cauchon lui lançait, Fabre répondait en lui décochant des flèches qui lui déchiraient l’épiderme et le mettait en fureur.

Fabre voulut, lui aussi, rester journaliste, mais lorsqu’au lieu de se contenter d’être rédacteur d’un journal, il voulut en être propriétaire, son talent et son esprit ne réussirent pas à le faire vivre et alors, afin d’éviter la banqueroute, il abandonna la place de sénateur que les libéraux lui avaient donnée, vendit son journal, et accepta du gouvernement conservateur la position de Commissaire du Canada à Paris. Les libéraux le blâmèrent naturellement, mais ils auraient dû, à tout prix, garder un homme et un journal d’une pareille valeur.

Lorsqu’il était au Sénat, à Ottawa, souvent Laurier me disait : « Allons voir Fabre afin de faire une pinte de bon sang ». Nous y allions, et pendant une demi-heure ses plaisanteries, ses

LES ANCIENS JOURNALISTES

bons mots, ses saillies spirituelles nous égayaient. Et lorsqu’il voulait être sérieux personne ne jugeait les hommes et les choses avec plus de bon sens et de perspicacité.

La Minerve, dont le patriote Duvernay fut le fondateur, a eu des rédacteurs distingués. Ce fut, à son origine, Morin, l’ami, l’associé de notre grand Lafontaine, puis Charles-Ovide Perreault tué à Saint-Denis, victime de son patriotisme et de sa bravoure. Et parmi mes contemporains : Evariste Gélinas, DeCelles, Dunn, Dansereau. Ceux qui lisent dans le Canada les intéressantes chroniques que Gélinas écrivait dans la Minerve et l’Opinion Publique peuvent se faire une idée de son talent, de son esprit philosophique, de la finesse et de l’originalité de ses observations. Il quitta le journalisme pour accepter un emploi officiel qui lui donna le pain, mais non le bonheur. Combien ont été obligés de renoncer au journalisme afin de chercher dans les bureaux du gouvernement les moyens de vivre! Et presque toujours c’était lorsqu’ils étaient le plus capables d’y rendre des services au public.

Dansereau a été l’un des derniers rédacteurs de la Minerve, mais non pas le moins capable. C’était une forte tête qui a fourni aux hommes publics de son temps des connaissances et des

LES ANCIENS JOURNALISTES

arguments d’une grande valeur. Il a été le confident de Cartier, l’interprète de ses pensées, de sa politique, le champion de ses projets, et l’ami, le conseiller de Chapleau dont il alimentait l’éloquence. Il n’avait pas la correction de langage de Fabre, de Dunn ou de DeCelles, mais sa mémoire était un véritable arsenal où ses amis politiques trouvaient les armes et les munitions dont ils avaient besoin pour combattre leurs adversaires. C’était un croyant sincère et ardent, mais sa théologie en matière politique lui permettait de faire et d’excuser bien des choses plus ou moins répréhensibles. C’était dans la vie privée un grand enfant d’une prodigalité et d’une générosité inépuisables, qui ne pouvait résister à la tentation d’acheter tout ce qui était beau et bon, sans s’occuper de savoir s’il serait capable de le payer.

Ce qu’il a dépensé dans certaines circonstances, pour recevoir ses amis, pour les amuser et les obliger, est incroyable. Aussi, il est mort pauvre. Il était constitué pour vivre cent ans, mais, comme la plupart des hommes de son temps, il avait un régime de vie déplorable. Par exemple, c’est la nuit, de minuit à quatre heures du matin, que, la plupart du temps, il faisait la plus grande partie de son travail. Un jour, je demandai à

LES ANCIENS JOURNALISTES

Laurier de me décrire l’apparence de Gladstone qu’il avait connu à Londres. « Regarde Dansereau, me dit-il, et tu auras une idée assez juste de l’extérieur de Gladstone, de sa stature, de sa forte charpente ».

Le Pays qui avait succédé à V Avertir avait pour principal rédacteur Louis Dessaulles, un homme de talent, instruit, à l’esprit philosophique, à la parole acerbe, agressive, champion intrépide, imprudent même des théories libérales les plus avancées, aimant la controverse religieuse et y déployant des connaissances peu ordinaires, mais puisées en grande partie dans l’Encyclopédie. Il passa les dernières années de sa vie à faire des recherches scientifiques, à inventer quelque procédé chimique qui aurait refait sa fortune. Il mourut, comme bien d’autres, avant d’avoir pu obtenir le résultat final qu’il se disait toujours près d’atteindre.

Alphonse Lusignan, l’un de nos meilleurs littérateurs, n’avait pas vingt ans lorsqu’il fut appelé à rédiger le Pays. Il avait beaucoup de talent et d’esprit, une verve endiablée, un style facile et correct, mais il était trop jeune et trop enclin à dire ce qu’il pensait pour user de prudence et de modération, à une époque où les chefs du parti libéral tenaient à éviter les excès de lan-

LES ANCIENS JOURNALISTES

gage qui leur avaient fait tant de mal et compromis leur avenir politique. Il appartenait à une famille de patriotes; son grand-père avait été tué à Saint-Denis.

C’était un garçon charmant, un compagnon aimable, généreux, capable de tout faire pour obliger un ami. Il renonça, lui aussi, au journalisme, pour exercer un emploi officiel à Ottawa où il mourut jeune encore, et sans avoir donné la pleine mesure de son talent.

Médéric Lanctôt, fils d’un patriote de 1837, né lorsque sa mère venait de voir son mari emprisonné, fut pendant quelque temps rédacteur au Pays et forma avec quelques jeunes conservateurs une alliance dans le but de combattre le projet de confédération. Il avait comme Lusignan une ardeur et une indépendance de pensée qui le portaient à l’exagération. Il écrivait avec une abondance de pensées et de raisonnements étonnants, avec une verve sarcastique inlassable et une virulence blessante souvent. Il tirait toujours à boulets rouges sur ses adversaires. C’était aussi un orateur populaire, dont l’éloquence produisait le plus grand effet sur la foule.

Malheureusement il manqua de patience et de persévérance ; il voulait forcer les portes de la fortune et lorsqu’il entreprit de lutter contre

LES ANCIENS JOURNALISTES

Cartier, il fut vaincu et n’eut pas la force de supporter la mauvaise fortune. Il partit pour les États-Unis où il végéta, revint au Canada, fut pendant quelque temps l’avocat et l’orateur favori de Hull, manqua là encore de patience et de modération, et finit par devenir traducteur ou plutôt reporter des débats du Parlement à Ottawa. Il mourut subitement au retour d’une visite à son ami Lusignan.

Étrange destinée d’un homme qui avait tous les talents requis pour jouer le rôle le plus brillant.

Parmi les journalistes qui furent mes contemporains, je ne dois pas oublier Joseph Royal et Cyrille Boucher qui furent deux des principaux fondateurs et rédacteurs de V Ordre, journal indépendant qui eut son ère de popularité. Royal doit à sa plume l’honneur d’avoir été gouverneur dans le Nord-Ouest. Il était au collège lorsqu’il commença à faire remarquer son talent d’écrivain. Ses articles dans Y Ordre lui acquirent une grande réputation. Il était considéré comme l’un des champions les plus habiles de ce qu’on appelait les bons principes et il exprimait ses opinions dans un langage agréable et modéré. Après avoir été gouverneur dans le Nord-Ouest, il revint à Montréal et termina sa vie en écrivant une

LES ANCIENS JOURNALISTES

histoire du pays depuis l’Union. C’est un excellent ouvrage qui mérite d’être lu par ceux qui veulent se renseigner sur cette époque intéressante.

Cyrille Boucher a eu pendant quelque temps la réputation de l’emporter sur les écrivains de son temps par la force de ses pensées, la vigueur et l’originalité de son style. Il avait une phrase nourrie, concrète, éloquente. On lui prédisait un avenir brillant, mais, comme tant d’autres, il perdit patience, se découragea, brisa sa plume et mourut jeune.

Royal et Boucher offraient un curieux contraste. Autant le premier était gai, sociable et enclin à jouir des bonnes choses de la vie, autant l’autre était sombre, taciturne et porté à voir tout en noir ; on aurait dit qu’il portait le deuil des espoirs déçus.

Cléophas Beausoleil, qui était avocat et membre de la Chambre des Communes, fut aussi pendant quelque temps journaliste et un excellent journaliste à l’esprit pratique, au jugement sain ; il avait de fortes convictions religieuses et nationales. Il fut mon associé comme propriétaire et rédacteur du Bien Public. Lorsque nous fûmes obligésde cesserla publication de ce journal, afin de rester fidèles à notre programme de protection

LES ANCIENS JOURNALISTES

industrielle, il devint syndic officiel et se remit à l’exercice de sa profession d’avocat. Il mourut relativement jeune.

J’ai connu F.-X.-A. Trudel lorsqu’il rédigeait de 1880 à 1886 L’ Etendard, l’organe alors de la fraction du parti conservateur qu’on désignait sous le nom de « Castor », C’était un beau et grand garçon qui ressemblait au fameux général de Charette non seulement par l’extérieur, mais encore par l’ardeur et la sincérité de ses convictions religieuses. Avocat et journaliste, il exerçait sa profession, le jour, et rédigeait son journal pendant la nuit. Ceux mêmes qui ne partageaient pas ses vues, l’estimaient, car il pratiquait ce qu’il croyait et enseignait. La connaissance de l’Histoire de l’Église et ses études philosophiques en faisaient un défenseur éloquent des principes catholiques. Les colonnes de l 'Etendard étaient remplies, tous les jours, de sa prose abondante, touffue, éloquente et savante. Il fit preuve souvent d’impartialité et d’esprit de justice et d’indépendance. Le surmenage et des ennuis domestiques minèrent sa constitution qui pourtant semblait lui promettre une longue vie.

Charles Laberge qui fut avocat, député et juge, mourut journaliste, à Montréal. Il avait longtemps rédigé, à Saint- Jean, le Franco-Canadien,

LES ANCIENS JOURNALISTES

dont l’honorable Félix Marchand était le propriétaire et l’un des rédacteurs. C’étaient deux hommes de talent, deux hommes vertueux, au patriotisme sincère, dont une religion éclairée qt bienveillante inspirait les paroles et dirigeait les actes dans la vie privée comme dans la vie publique. Laberge fut, pendant les dernières années de sa vie, réducteur du National, journal fondé et soutenu par l’hon. M. Laframboise, homme sérieux, qui dépensa une grande partie de sa fortune à assurer le succès du parti libéral dont il était l’un des chefs les plus estimés. Laberge avant la maladie qui endommagea sa voix, était l’un des orateurs les plus populaires du parti libéral. L’auteur de la célèbre Pléiade Rouge avait dit en parlant de lui : « Saluons avec respect cette étoile de première grandeur ». Il était difficile de trouver un homme d’un esprit et d’un caractère plus distingués, plus dignes de considération, d’admiration même.

Parmi les journalistes qui furent mes contemporains, je ne dois pas oublier Beaugrand, Fréchette et Arthur Buies.

Page 1