‹ La joie fait peur [microforme] (volume 3)Chapitre 13 sur 23 · MADAME DES AUBIERS, BLANCHE · texte numérisé non relu

MADAME DES AUBIERS, BLANCHE

MADAME DES AUBIERS (sans voir Blanche). Que je souffre!.. .Tant mieux! le supplice sera moins long. (Elle s’assied sur la chaise longue.)

BLANCHE (s’approchant). Vous voilà, maman...

At êtes-vous? Cette course vous a fatiguée, je e vois.

MADAME DES AUBIERS. Ah! tu étais 1à?...je ne t'avais pas vue.

BLANCHE. J'étais sur le balcon...Ah! maman, vous êtes pâle. ..vous avez encore bien pleuré!

MADAME DES AUBIERS. J'ai prié.

BLANCHE (à part). Oh! je ne peux plus le voir pleurer, je n’ai plus de patience...

MADAME DES AUBIERS. Octave était avec nous; je n'ai pu dire à Mathilde ce que je voulais lui faire comprendre, Il faut tant de ménagements avec elle! Ne trouves-tu pas, ma fille, qu’elle est tous les jours plus irritée? N’es-tu pas comme moi inquiète de Mathilde ?

BLANCHE (distraite). Oui, maman, très inquiète...

MADAME DES AUBIERS. Il faut absolument qu’elle retourne chez son père...Je n’ai pas le droit de m’emparer de son avenir. ..ÆElle doit se consoler, elle .. aucun lien ne l’engage. La douleur constante, les regrets éternels n’appartiennent qu’à nous.

BLANCHE (à part). Oh! que je voudrais répondre!

MADAME DES AUBIERS. Qu’as-tu donc? ‘Tu n’en veux point à Mathilde, n’est-ce pas ?*?!

BLANCHE. Moi? Non, maman.

MADAME DES AUBIERS. Tu n’es pas fâchée que nous soyons allées sans toi à l’église ?

BLANCHE (vivement). Non, au contraire, je suis bien contente d’être restée à la maison.

MADAME DES AUBIERS (à part). Ah!...Octave!

cette idée me trouble. ..on étouffe ici!...(ÆHaut.) Pourquoi as-tu fermé la fenêtre? Ouvre-la, Blanche.

BLANCHE (regardant la fenêtre ouverte). La fenétre!...Mais, maman, elle...Ah! c’est vrai, je l’avais fermée par distraction. (Æle court à la fenétre ouverte et fait semblant de Pouvrir.—À part.) Comme elle est oppressée!...Je n'ose encore rien lui dire.

MADAME DES AUBIERS. Il va faire de l’orage, sans doute...on est suffoqué!

BLANCHE (à part). Il fait un temps superbe!... Oh! mon Dieu! comme elle souffre. (Z1le passe der-

rière sa mère el se place à sa gauche. Haut.) Maman...(ÆZlle embrasse sa mère.)

MADAME DES AUBIERS. Cette promenade à la ferme t’a fait du bien. Tu as repris tes couleurs et presque ton gentil sourire...Mais je te trouve, je ne sais pourquoi, nee CR DIESSION de figure étrange.

BLANCHE. moi!...

MADAME DES AUBIERS. ‘Tu me parais à la fois joyeuse et contrariée.

BLANCHE. Vous devinez tout.

MADAME DES AUBIERS. As-tu appris quelque nou. velle qui te réjouisse ?

BLANCHE. Maman...(À part.) Quelle idée!...

Si j'osais...

MADAME DES AUBIERS. Hélas! que pourrionsnous apprendre ?

BLANCHE (à part). Oui, c’est le meilleur moyen.

MADAME DES AUBIERS (faisant signe à Blanche de s'asseoir). Dis-moi, qu'est-ce que tu as ?

BLANCHE (s’asseyant sur le pouff). Eh bien! je suis en colère, je suis furieuse, il y a des choses qui me révoltent.

MADAME DES AUBIERS. Quoi donc?

BLANCHE. (C’est qu’il arrive Ge si grands bonheurs à des gens qui ne les méritent pas, qui ne les sentent pas! ÆEt que vous, vous ayez tant de chagrins!... vous qui êtes si bonne, si généreuse, si aimée!

MADAME DES AUBIERS. J’avais reçu ma part trop belle, Dieu ;ine l’a reprise. Mais de qui veux-tu parler ?

BLANCHE. De cette mauvaise mère...moi je trouve que c’est une mauvaise mère.

MADAME DES AUBIERS. Je ne sais pas de qui tu veux parler.

BLANCHE. De Gervaise...de Gervaise qui avait forcé son fils à partir, à s’engager, parce qu’il voulait se marier malgré elle. (C’était une cruauté indigne

...elle méritait bien de le pleurer toujours!

MADAME DES AUBIERS. Eh bien ?

BLANCHE. Elle à reçu enfin des nouvelles...

MADAME DES AUBIERS (se lerant). Des nouvelles de son fils?

BLANCHE. Il n’a point péri dans le naufrage de l’Amphitrile, comme on le croyait.

MADAME DES AUBIERS. Oh! mon Dieu! un tel bonheur! est-ce possible ? (Z{le reinmbe sur lu chaise longue.) |

BLANCHE. Ilest à Brighton, on l’attend au Havre.

MADAME DES AUBIERS (exallée). Qu’a-t-elle donc fait au monde, cette mère, pour que cette récompense lui soit donnée ?

BLANCHE. Rien...et c’est ce qui m’indigne! Elle ne savait pas même pleurer son enfant.

MADAME DES AUBIERS. Ah! Ne dis pas cela, ma fille!

BLANCHE. On l'aurait crue déjà consolée, elle était si calme, si résignée...

MADAME DES AUBIERS. (C’est qu’elle espérait!

Gervaise n’avait jamais reçu, elle, la nouvelle officielle de la mort de son fils, elle pouvait toujours se flatter qu’un jour...

BLANCHE. Oui, c’est ce que je dis, elle pouvait encore espérer. ..Les aventures de voyage sont si singulières!

MADAME DES AUBIERS. L’heureuse femme!

BLANCHE. Mais alors, maman,—c’est une idée folle, mais nous. ..nous peut-être aussi, nous pouvons espérer.

MADAME DES AUBIERS. Espérer!

BLANCHE. Oh! maman, maman, quelle joie si tout à coup nous allions apprendre que...

MADAME DES AUBIERS. C’est impossible, impossible, on a eu toutes les preuves de sa fin horrible... Mon pauvre enfant!

BLANCHE. On a trouvé le corps d’un jeune homme qui avait les habits d’Adrien, c’est vrai; mais on a dit, on a avoué qu’on n’avait pas pu le reconnaître.

MADAME DES AUBIERS. Oui, mais...

BLANCHE. Mais...mais...si...si quelqu'un...

qui sait?...si quelqu'un avait emprunté son uniforme ?

MADAME DES AURIFRS. Un officier ne prête pas son uniforme; et d’ailleurs, l'acte est positif, le gouvernement à reçu l4 nouvelle,

BLANCHE. On peut bien se tromper.

MADAME DES AUBIERS. Muis, ma pauvre folle, Adrien m'aurait écrit.

BLANCHE. Ce u’est pus pur une lettre que Gervaise a appris le retour de son fils, c’est par un voyageur.

MADAME DES AUBIERS. Non fils ne lui écrivait jamais, c'était un cœur insouciant; mais mon fils à moi, si dévoué, si religieux dans ses soins...

BLANCHE. Eh bien! moi, depuis que je sais que Gervaise a appris le retour de son fils, je ne peux pas m'empêcher d’espérer, de rêver le retour du nôtre... Je ne peux pas croire que Dieu fasse une si grande injustice en sa faveur, et qu’il vous oublie. Oh! muman, songe donc comme tu serais heureuse si on venait...là...tout à coup, te dire: On a vu votre fils...

MADAME DES AUBIERS (exallée). Tais-toi...taistoi!...jen mourrais!...Ne me donne pas ces cruelles idées, elles sont inutiles, et elles me font trouver mon deséspoir encore plus amer.

BLANCHE (à part, en s’éloignant). Elle me décourage...elle ne me seconde en rien...elle repousse toute espérance, même en rêve. Et ce Noël qui me laisse tout le mal...Pourtant il faut bien lui apprendre...(Haut.) Vous me quittez, maman?

MADAME DES AUBIERS (agitée, et se disposant à sortir). Oui, je vais chez Mathilde.

BLANCHE. Chez Mathilde?

MADAME DES AUBIERS. Il faut absolument obtenir delle qu’elle retourne À Paris. Je vais...je dois

.(Arrivée à la porte, elle descind vers Blanche.) Tu dis que c’est au Havre qu’on attend le fils de Gervaise ?

BLANCHE. Oui, maman, au Havre...Il peut être ici demain.

MADAME DES AUBIERS. Quelle joie! Comment pourra-t-elle supporter cette émotion!...Oh! à sa place, je n’aurais...(Æclatant.) Oh! je n'aurais jamais un pareil bonheur!...Son fils!...son fils!... Comment vit-elle dans une pareille attente? Elle doit compter les heures, les minutes, cette femme!...

Blanche, je reviens. (Ælle sort vivement.)

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