‹ La joie fait peur [microforme]Chapitre 8 sur 44 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Mon talent! Tout ce que je lui demande (aïant à la table où elle dessinait), C'est la force d'achever son portrait. Oh! je voudrais le faire bien ressemblant... laisser de lui un beau souvenir... Ce cher portrait! ce sera mon dernier travail ! Mais... sans lui! Disputer à la mort cette pauvre image perdue... Ah ! c’est af-

freux ! (ete s'accoude sur la table, la tête dans ses deux mains, et pleure. ) OCTAVE.

Quelle idée aussi de partir, de vous quitter, d’aller courir le monde! Comment voyage-t-on quand on est aimé! Mais moi, Mathilde, si vous m’aviez aimé un peu, seulement un peu, je

‘ n'aurais jamais eu le courage de vous dire adieu ; non, j'aurais

voulu passer ma vie à vous regarder vivre. Je n'aurais pas rêvé la gloire, moi,le vain éclat de mon nom... Votre gloire charmante m'aurait suffi; je n'aurais rien désiré de plus noble que de vous aider à briller vous-même pour nous; je n’aurais songé qu'à vous secourir dans vos travaux; je me serais fait le serviteur de votre génie, et ce rôle modeste et fier m'aurait enivré. Ah! c’est que moi je ne suis pas un ambitieux... j'aime! (mathilde a relevé la tête. Elle serre le portrait dans le tiroir de la table.) Sans doute, lui vous aimait, il avait pour vous une affection sérieuse ; mais s'il vous avait aimée d'amour, d'un véritable amour... (mathilde se relive.) Vous avez beau vous fâcher, je le répète... il ne serait point parti.

MATHILDE

Et moi je ne l'aurais pas aimé ! car c’est son ambition qui me plaisait... cette soif de la renommée, ce besoin de porter dignement un nom déjà illustre dans l'histoire de son pays. Il aimait mieux Courir des dangers, braver mille morts que de rester inutile et inconnu près de moi, dites-vous? Eh bien! c’est là son mérite à mes yeux, c’est cette audace qui m'a séduite. Adrien ne m'aimait pas! Voilà ce que vous tenez à me faire comprendre, n'est-ce pas? Soit, j'ai compris, et je vous réponds que j'aime mieux cette héroïque indifférence, cet abandon glorieux, que la passion exclusive, la tendresse éternelle que tout autre oserait m'offrir.

OCTAVE

Vous êtes injuste, Mathilde; je ne mérite pas cette indignaion, En quoi vous ai-je donc si cruellement offensée ?

MATHILDE, avec colère.

Vous m'aimez !

OCTAVE

Est-ce un crime?

MATHILDE

Oui!... c'est votre ami que je pleure.

OCTAVE

Vous ne le connaissiez pas encore que je vous aimais déjà. Alors vous ne vous fâchiez pas de mon an'our.

. MATHILDE, avec insolence.

J'en riais.

OCTAVE

Oh! vous êtes sans pitié ! Vous voulez donc me désespérer ?..

MATHILDE

Vous voulez bien me consoler !.. Vous ne sentez donc pas ce qu'il y a pour moi d'offensant et de méprisant dans votre espérance ?.. Me parler d'amour quand je pleure, c’est me dire que je suis un cœur sans foi, une femme sans souvenir, sans religion, sans pudeur !.. Mais, si je me consolais, je serais une misérable, je me haïrais! Je n’ai plus de valeur que par mon désespoir ; je vis pour conserver dans mon âme son souvenir, son image, pour continuer sa pensée ; je vis pour l’évoquer, pour le pleurer, pour l'aimer! Et vous venez... vous osez!.… (ette traverse la scène.) Oh! cette idée me révolte !. . Vous osez venir me dire, à moi : «Je vous aime, oubliez-le, oublions-le ensemble! » Et vous vous étonnez que je m'indigne !.. Oh! mais moi, je m'étonne que je puisse vous écouter encore si longtemps! Il vient ici compter mes larmes et savoir si elles ne commencent pas à se tarir.…. et 1l espère, il est capable d'espérer. et il ose rèver qu’il me consolera.. parce qu'il m'aime, lui, et qu’il saura bien me prouver qu’Adrien ne m’aimait pas! Adrien! oh mon Dieu! était-ce là ton ami?

OCTAVE

Calmez-vous, de grâce! j'ai tort. mais je suis si malheureux de vous voir souffrir !.….

MATHILDEL,

Je veux souffrir,

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