La jonchée nouvelle
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Les fleurs de se compose cette que Louis-Josep et les assembler 1 guirlandes. Ces où il a grandi, s; quand il est entn sions premières §.
Date Due
NLR 174
malgré sa culture classique, il les a gardées intactes, les leçons de la nature n'ont pas été amoindries par les leçons des livres. Le conventionnel, le voulu, l'apprêté n'ont point détrôné dans son style la spontanéité simple et sjmipathique de l'homme des champs. Voilà pourquoi son œuvre se distingue par la chaleur, l'abandon, la franchise.
Ses paysages sont peints d'après nature ; si les détails de menue description y sont négligés, les traits essentiels présentent bien en bloc ce que l'auteur à voulu décrire, car il possède le vision du paysagiste, vision d'ensemble qu'il nous communique et que nous gardons longtemps après la lecture de son livre. Soit qu'il peigne un sousbois, des moissonneurs dans un champs doré, une tombée de soir, un mystérieux effet de lune le long des ravins, ou la danse fantastique du feu-follet, soit qu'il célèbre les pins sacrés de nos forêts, ou les peupliers centenaires que nous avons admirés, du large, à Lanoraie, l'évocation est parfaite.
Dans les sujets plus abstraits qui abordent les passionnantes problèmes de l'âme, la facilité de son vers romantique peut faire croire à de la négligence ; il n'en ett rien : de toutes ces impressions, se dégage une poétique où une profonde observation morale remplace avantageusement la plastique et l'art du détail. D'ailleurs, le bon vieux Villon est le seul maître qu'il se soit arrêté à étudier. Voilà certes une école où l'on n'apprend pas sacrifier aux sécheresses de la forme précise et artificielle, les extases de l'émotion vraie, à remplacer par des mots justes, choisis avec patience et froideur, les mots qui font image, les expressions imprévues que l'on aligne sans apprêt dans la strophe, comme elles ont jailli du cœur, et qui, pour cela même, vont directement au cœur. Celui qui cherchera dans ces pièces un rigoureux enchaînement et une forme impeccable, sera quelquefois déçu ; mais en revanche, quelle abondance généreuse il y trouvera, quelle originalité dans l'image, quelles tournures neuves, quelles bonnes
paroles consolantes pour ceux qui souffrent, quels délicieux accents pour exprimer la pitié !
La sincérité, l'attendrissement, une franche saveur de terroir et l'abondance sont les qualités maîtresses de ce généreux poète au cœur naïf. Ces qualités, il les possède à un degré difficile à atteindre, et jamais au Canada le sentiment de la nature n'a chanté avec autant de chaleur et de pittoresque. "Le Vieux Pont" et "Les Cèdres", par exemple, sont des chefs-d'œuvre.
Les genres que Doucet traite avec le plus de succès, sont la ballade et l'élégie. Il faut lui savoir gré de donner une si large place dans son œuvre à la ballade, cette forme si française qui reste éternellement jeune avec le sans-façon de ses strophes alertes et les difficultés de ses rimes redoublées. L'élégie est le poème où il excelle, car pour réussir dans ce genre, il faut bien sentir: "il faut que le cœur seul parle dans l'élégie," c'est le précepte de Boileau.
Mais au lieu d'examiner les fleurs qu'il nous offre, félicitons-le d'avoir eu le courage de les recueillir sur la grand' route qu'elles jonchaient, pauvres fleurs abandonnées à la poussière et à l'oubli par tant de gens qui vont et viennent sur les chemins de la vie, fauchant, pour les fouler aux pieds, les fleurs du rêve et de la beauté. Dans cette foule empressée, le Passant de la chanson a porté un bien lourd fardeau. Alors que d'autres, moins accablés, allaient indifférents, le Passants se penchait pieusement sur les débris profanés. Parfois, une voix brutale lui criait : — Marche donc !...Et le Passant courbé sous le faix se redressait ; il recuillait le suprême parfum des fleurs expirantes, et il enlevait la poussière dont elles étaient affligées, et il les couchait avec précaution dans sa besace ; et il poursuivait sa route sous le vaste ciel bleu, sous le ciel infini ou quelqu'un se souviendra des passants dédaignés et sanglants, ceux-là qui parmi les hommes ont porté
les lourds fardeaux et les grandes peines en ramassant les petites fleurs, ceux-là dont la lèvre abreuvée de fiel n'a jamais connu le blasphème, les passants qui ont subi les brutalités de la vie en fredonnant avec un sourire résigné : — "La misère a ses droits jusques au firmanent !" En effet, pas d'amertume, pas de poison dans la 'Jonchée" ; nous n'y rencontrons point les grâces traitresses de l'élégante ciguë ni le charme fatal de la digitable. Accuillons donc sans crainte la gerbe champêtre à laquelle le Passant a joint des roses et des pensées.
O poète ! merci pour les pensées. Ne les oublie pas dans les prochaines floraisons de ton âme. Fais une nouvelle cueillette des humbles églantines, pour ceux qui sont doux et humbles de cœur ; et les modestes violettes, ne les oublie pas, pour les chaumières "oii s'attristent les vieilles gens"; et les divines marguerites, pour les rêveuses jeunes filles tresse-les encore ; et tresse
encore le trèfle, en te souvenant des foins odorants, le soir, quand les moissonneurs passaient sur ton "Vieux Pont" ... et réserve la poupre de la nielle à ceux qui ont saigné sous le glaive impitoyable des destins !
A ces harmonies, que la feuille d' érable marie ses tons variés ! La muse canadienne-française ne saurait assister sans émotion à la lutte engagée ici pour les traditions et pour la langue. Chez les nations qui ont échappé aux désastres, et qui s'épanouissent en paix, et dont la littérature s'est imposée au monde, cristallisée dans une forme splendide, les poètes peuvent négliger l'idée de patrie ; mais pour nous, le patriotisme est un devoir sacré ; sans relâche, il nous faut le raviver dans l'âme du peuple. Le livre est la meilleure arme pour défendre notre idiome menacé. Les vers que nous scandons modestement dans la langue du grand Corneille, et qui en perpétuent les rythmes sur la terre canadienne, il ne doit pas
leur suffire d'être français par les mots : qu'ils le soient par l'âme !... Merci pour tes vers de patriote, merci pour tes feuilles d'érable et pour tes Ij's!
En souvenir de la veille France, dépose le lys d'or des Laurentides sur le satin bleu du myosotis et de la gentiane frangée ; dépose le lys d'or sur le souvenez-vous-de-moietsur la gentiane automnale... La gentiane ! suprême hommage delà terre au soleil, fleur tenace qui jette un manteau d'azur sur les champs endeuillés, après le départ des oiseaux, quand le bleu du ciel a fait place aux sombres nuages. Toi dont le cœur "garde intacts les refrains d'autrefois", donne des fleurs et chante, et "retourne au rêve des preux qui moururent pour nous." Des lys ! jette des lys sur la gentiane et le myosotis ! Sois tenace et souvienstoi ! Parmi tant de renoncements et tant d'oublis, au seuil des brumeux automnes de l'histoire, que le bleu de France étale sa noblesse dans tes vers !
Cueille encore les immortelles...
Immortelles !... ma plume frémit en traçant ce mot. Dans mon âme s'efface l'évocation d'une fleur jonchant le sol, et voici qui chantent en moi les strophes ailées qui te survivront. Les immortelles! simples fleurs poussées au bord des fossés, dédaignées, méconnues ; nul jardinier trop savant n'a encore modernisé leur grâce native ; elles n'ont pas cette élégance raffinée des fleurs qui font l'orgueil des parterres prétentieux, mais elles conservent leur forme quand leurs altières rivales seront flétries ; elles entreront dans les hivers moroses de l'année éphémère et des soleils couchés. Cueille les immortelles. Va ! si ton ' 'siècle à dents de fer" te punit "d'être né avec un ra3-on d'infini," tu seras vengé par le Temps, ce "juge inconscient de tant de choses vaines," ce "muet semeur de nuit sur tant de noms .surfaits," cet implacable justicier des barbaries qui n'ont pris à la civilisation que ses défauts. Traverse, sans trop d'amertume, l'époque hostile toute retentis-
santé dé cris stridents et du vacarme des choses lourdes et difformes entassées à grands frais sur des choses pesantes et laides. Chante, malgré le fracas de ces entassements stupides qui s'effondrent ; chante pour consoler, pour faire oublier et pour oublier! Fais en sorte que le frisson de l'extase pénètre ceux-là qui t' écoutent encore ! Salue parles adieux de la lyre les gloires éplorées et l'idéal trahi ! Transmets aux vivants d'un âge plus fer. vent que le nôtre les traditions du bon vieux temps... Ce qui résiste à l'ensevelissement des sables séculaires, ce qui reste des peuples après jeur disparition, ce qui brave le facile oubli des hommes, c'est l'Idée enfermée dans les harmonies des sons, des couleurs ou des formes. Chante donc, ô Passant ! jette aux échos de ton pays sacrifié les grands vers sonores qui demeurent ! et sur les traces des forçats du siècle, sous les pas de tes contemporains acharnés à mourir, cueille les immortelles !