GUILLAUME
Devant Sedan, le 1*' septembre 1870.
Le général de Wimpffen se rendit au quartier-général prussien afin d'y discuter les termes de la capitulation. Dans cette entrevue le général français tâcha d'obtenir le traitement le plus favorable; mais le général de Moltke lui répondit : « Votre armée ne compte pas en ce moment plus de 80,000 hommes; nous en avons 230,000 qui l'entourent complètement; notre artillerie est toute en position et peut foudroyer la place en deux heures ; vos troupes ne peuvent sortir que par les portes, sans possibilité de se former en avant; vous n'avez de vivres que pour un jour et presque plus de munitions. Dans cette situation la prolongation de la défense ne serait qu'un massacre inutile; la responsabilité retombera sur ceux qui ne l'auront pas empêché. »
En revenant à Sedan le général de Wimpffen assembla un conseil de guerre composé d'environ 32 officiers généraux et, à l'unanimité moins deux voix, on convint que toute lutte nouvelle entraînerait inutilement la ruine de milliers d'hommes, et la capitulation fut signée.
Le 2 septembre fut une journée dont le souvenir néfaste ne s'effacera jamais de notre esprit.
M. de Bismarck avait fait dire à l'Empereur, la veille, que le Roi de Prusse lui offrait un rendez-vous pour le lendemain- En conséquence l'Empereur partit de Sedan
dans la matinée du 2 et (it prévenir le comte de Bismarck de son arrivée, en lui demandant quel était le lieu fixé pour Tentrevue. Il attendit le chancelier de la confédération de l'Allemagne du Nord dans une petite maison sur la route deDonchery.Celui-cinetardapasàsyrend'e. Dans la conversation qui eut lieu, TEmpereur s'empressa de déclarer qu'ayant donné tous les pouvoirs à la Régente il ne pouvait point traiter des conditions de la paix ; qu'il se bornait à remettre sa personne entre les mains duRoi, ne réclamant rien pour lui et faisant appel à sa générosité pour son armée et pour la France. Il ajouta que, la guerre ayant été malheureuse, il ne repoussait nullement la responsabilité qui lui incombait, mais que néanmoins il devait constater qu'il n'avait obéi qu'au sentiment national violemment excité. Les journaux ont fait un crime à l'Empereur de ces paroles et cependant, dans sa proclamation à l'armée, la veille de son départ de Paris, comme dans sa réponse au président du corps législatif, il avait exprimé cette même pensée en disant : « Nous » avons fait tout ce qui dépendait de nous pour éviter » la guerre et je puis dire que c'est la nation tout en- » tière qui, dans son irrésistible élan, a dicté nos ré- » solutions. » Cette constatation était indispensable puisqu'on l'accuse encore aujourd'hui d'avoir tiré l'épée dans un intérêt dynastique.
Les deux souverains se rencontrèrent dans le château de Bellevue aux environs de Sedan. Dans cette conférence le Roi témoigna des sentiments élevés qui l'animaient, en ayant pour l'Empereur tous les égards que comportait son malheur, et celui-ci conserva une attitude pleine de dignité.
Le général de WimpfiTen qui avait dit à l'Empereur que l'armée comptait sur son intervention auprès du Roi
de Prusse pour obtenir de meilleures conditions, fut averti de Tirapuissance de ses efforts.
Tel est le récit des opérations militaires qui se terminèrent si malheureusement par la reddition de l'armée à Sedan.
Une si épouvantable catastrophe ne doit pas seulement nous arracher des larmes : elle doit aussi être féconde en enseignements et fournir des leçons qu'on ne saurait oublier.
Les succès de la Prusse sont dus à la supériorité du nombre, à la rigoureuse discipline de son armée, à l'empire qu'exerce dans toute l'Allemagne le principed'autorité. Que nos malheureux compatriotes qui sont prisonniers profitent au moins de leur séjour en Prusse pour apprécier ce que donnent de force à un pays le pouvoir respecté, la loi obéie, l'esprit militaire et patriotique dominant tous les intérêts et toutes les opinions. Certe la lutte était disproportionnée; mais elle aurait pu être plus disputée et moins désastreuse pour nos armes, si les opérations militaires n'avaient pas été sans cesse subordonnées à des considérations politiques. Nous aurions aussi été mieux préparés si les chambres n'avaient pas sans cesse été préoccupées de réduire le budget de la guerre et si elles ne s'étaient pas toujours opposées aux mesures qui devaient augmenter les forces nationales. Quinze jours avant la déclaration de guerre, la commission du budget du corps législatif émettait l'intention de supprimer la garde Impériale et de réduire l'effectif de l'armée.
A ces causes principales de nos revers nous devons ajouter les regrettables habitudes introduites dans larmée par la guerre d'Afrique. Manque de discipline, manque d'ensemble, défaut d'ordre, exagération du
poids que porte le soldat et du nombre de bagages des officiers, *tels sont les abus qui se sont introduits dans nos armées. Le fantassin français, renommé autrefois pour la rapidité de sa marche, est devenu plus lourd que le fantassin allemand. Le laisser-aller de la tenue influe sur l'esprit militaire : nos officiers et nos soldats semblent ne plus être fiers de porter l'uniforme, et la bigarrure du costume affecte péniblement les yeux. Cet abandon dans la tenue se reproduit dans tout le reste : on ne sert plus avec cette régularité, cet amour du devoir, cette abnégation de soi-même qui sont les premières qualités de ceux qui commandent comme de ceux qui obéissent.
En résumé, l'armée réfléchit toujours letat de la société dans laquelle elle a été formée. Tant que le pouvoir en France a été fort et respecté, la constitution de Tarmée a présenté une solidité remarquable ; mais, lorsque les violences de la tribune et de la presse sont venues affaiblir l'autorité et introduire partout l'esprit de critique et d'indiscipline, l'armée s'en est ressentie.
Dieu veuille que le drame terrible qui se déroule serve de leçon pour l'avenir et que notre patrie se relève de la catastrophe qu'elle vient de subir !