LES DELAIS DE DIEU
Il y a autre chose encore que la souffrance et ses étreintes ; car celles-ci peuvent être passagères, torturer le corps un moment, et passer.
Il y a l'extrême continuité des maux qui sont toujours les mêmes, et l'absolue monotonie d'une infirmité que rien n'aggrave ni ne soulage.
Cette longueur des mêmes soulfrances, sans prévision de changement, jette Tàme dans un sentiment particulier qui n'est proprement ni
le désespoir ni l'impatience, nnais la lassitude de soufirir.
L'âme est résignée, si Ton veut, mais elle succombe sous le fardeau trop continuellement écrasant des mêmes peines. Elle n'a plus que la force de dire à Dieu : « Seigneur, jusques à quand ? Seigneur, combien de temps crierai-je encore sans que vous m'entendiez? Seigneur, détournerez-vous toujours de moi votre visage? Seigneur, jusques àquandiaterre pleurera-t-elle et l'herbe sera- 1- elle desséchée parle feu ? Jusques à (juand verrez-vous sans pitié l'affliction de Jérusalem ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné*? t>
Une àme ainsi écrasée contre terre perd souvent la claire vue des choses: elle n'attend plus rien de l'avenir : elle ne croit plus à un changement possible de ses destinées. C'est un effet ordinaire des maux prolongés outre mesure,
* Usqucquo, Domine, oblivisceris me in finem ? (Ps. XII, 1 .) — Usquequo avertis faciem tuam a me ? {Id.) — Domine, usquequo avertis in finem? (Ps.,LXXXVill, 47.) — Usquequo lugcbil icrra el herba siccabilur? (Jerem., Xll, 6.)— El lu non nli^. tcb. ris Jérusalem? :Zacli., \, 12 ] — Dcus, Deus meus, Ul quid dereliquisli me? (Mallh., XXXVII, 46.)
2i8 LA JOURNÉE
Il faut que cette âme ait Textraordinaire énergie d'espérer contre respérance : Contra spem in spem. Il faut qu'elle sache que ces fantômes d'irrémédiable stabilité dans le mal apparaissent plus d'une fois dans la vie, mais que presque toujours la suite du temps et des choses les dissipe.
Quand l'orage dure depuis longtemps, et que le ciel est noir partout à l'horizon ; quand, aussi loin que l'œil du navigateur peut s'étendre, il ne voit que les crêtes irritées de la houle et les écumes bondissantes des grandes vagues, il lui semble qu'il ne reverra plus le soleil, et que les mouvements désordonnés des flots ne s'apaiseront jamais.
Il suffît cependant d'un souffle pour ramener la splendeur du ciel, et le détour d'un cap change tout à coup l'océan tumultueux en un lac tranquille.
Ame chrétienne! vous n'espérerez jamais assez! Ce que vous prenez pour oubli de Dieu n'est que calcul de son amour. Il tarde, n'estce pas? Il fait ainsi envers ceux qu'il aime, et dont il attend beaucoup pour sa gloire.
Prenons encore le saint Évangile : qui pourrait mieux vous consoler que Jésus parlant et agissant lui-même? Taisons -nous donc el lisons :
€ Il y avait un homme appelé Lazare qui était malade à Béthanie, dans le bourg de Marie et de Marthe sa sœur.
« Cette Marie était celle qui oignit le Seigneur d'un parfum, et qui essuya ses pieds avec ses cheveux ; et c'était Gon frère Lazare qui était malade.
« Les deux sœurs envoyèrent donc vers Jésus pour lui dire : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. >
€ En entendant cela, Jésus dit à ses disciples : « Cette maladie n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. »
« Or Jésus aimait Marthe, et sa sœur Marie, et Lazare.
« Et lorsqu'il eut appris que Lazare était malade, il demeura deux jours au même lieu.
ff Ensuite, il dit à ses disciples : « Allons en Judée de nouveau. »
€ Les disciples lui dirent : « Maître, les Juifs clierchaient à vous lapider, et vous retournez là ? »
« Jôsus leur répondit : <r N'y a-t-il pas douze heures de jour? Si quelqu'un marche dans le jour, il ne se heurte pas, parce qu'il voit la lumière de ce monde; mais s'il marche dans la nuit, il se heurte, parce que îa lumière n'est pas en lui. p
« Voilà ce qu'il leur dit et il ajouta ensuite : « Lazare, notre ami, dort; mais je vais pour le tirer de son sommeil. >
« Les disciples lui dirent : c Seigneur, puisqu'il dort, il sera sauvé. »
a Or Jésus l'avait entendu de la mort, et eux l'avaient entendu du sommeil ordinaire.
« Il leur dit donc manifestement : « Lazare est mort. Et je me réjouis à cause de vous, de n'avoir point été là, afin que vous croyiez : mais allons à lui. i>
« Alors Thomas, qui s'appelait Didyme, dit aux autres disciples: «Allons aussi, nous autres, afin de mourir avec lui. »
€ Jésus vint donc; et il arriva lorsque La-
zare était depuis quatre jours au tombeau.
a Or Béthanie était près de Jérusalem, à la distance d'environ quinze stades.
« Et beaucoup de Juifs étaient venus vers Marthe et Marie afin de les consoler de la mort de leur frère.
« Aussitôt donc que Marthe eût appris la venue de Jésus, elle courut à sa rencontre ; pour Marie, elle se tenait assise à la maison.
€ Mai'lhe dit donc à Jésus : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait f)asmort.
« Mais je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous Taccordera. »
€ Jésus lui dit : a Votre frère ressuscitera. »
€ Marthe lui dit: a Je sais qu'il ressuscitera dans l;i résurrection, au dernier jour. »
« Jésus lui dit: « Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi vivra, môme quand il serait mort.
« Kt quiconque vit et croit en moi ne mourra point éternellement. Croyez-vous cela? »
a Elle lui dit: a Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. »
€ Et après avoir dit cela, elle s'en alla ; et, appelant Marie, sa sœur, à voix basse, elle lui dit : 'i Le Maître est là, et il te demande. )>
€ Ayant entendu cela, Marie se leva aussitôt et elle vint à lui;
« Car Jésus n'était pas encore entré dans le bourg, et il se trouvait encore au lieu où Marthe Pavait rencontré.
« Or les Juifs qui étaient avec elle dans la maison et qui la consolaient, voyant qu'elle s'était levée et qu'elle était sortie avec promptitude, la suivirent en disant : t Elle va au tombeau pour y pleurer. »
a Mais Marie, étant arrivée au lieu où était Jésus, et le voyant, tomba à ses pieds et lui dit : € Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. »
€ Jésus voyant donc qu'elle pleurait, et voyant pleurer aussi les Juifs qui étaient venus avec elle, frémit dans son esprit, et se troubla luimôme.
a Et il dit : « Où Tavez-vous placé? » Ils lui dirent : c Seigneur, venez et voyez. >
« Et Jésus pleura.
€ Les Juifs se dirent entre eux : c Voilà comment il Taimait. »
€ Mais quelques-uns dirent : « Est-ce que celui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-né n'aurait pas pu faire que celui-ci ne mourût pas? ')
« Or Jésus, frémissant une seconde fois en lui-même, vint au tombeau, qui était une caverne, et il y avait une pierre qui le fermait.
€ Jésus dit : a Otez la pierre » Marthe, la sœur de celui qui était mort, lui dit : « Seigneur, il a déjà de Todeur, car voilà quatre jours qu'il est mort. »
a Jésus lui dit: « Nevousai-jepas dit que, si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu? •
< On ôla donc la pierre, et Jésus, les yeux levés au ciel, dit:«Mon Père, je vous rends grâce de ce que vous m'avez écouté ;
« Je sais, il est vrai, que vous m'écoutez toujours, mais je l'ai dit pour ce peuple qui m'entoure, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé, d
«Et, ayant dit cela, il cria à haute voix : c Lazare, sortez ! > Et aussitôt on vit paraître celui
qui était mort, les pieds et les mains liés de bandelettes, et la figure couverte d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller V i>
Il faut lire et relire ce saint Évangile, et coller ses lèvres sur la page quand on a lu, et remercier Dieu d'avoir permis que de telles choses, accomplies par un tel amour, aient été écrites pour l'éternelle consolation des hommes !
0 Jésus ! vous aimiez Marthe et sa sœur Marie, et Lazare. On ne vous désigne votre cher malade que par ces mots : celui que vous aimez. Pour le secourir, vous décidez de retourner en Judée, malgré les menaces de mort des Juifs. Quand Marthe accourt et vous appelle, vous promettez aussitôt des prodiges pour lui rendre son frère ; et quand, à son tour, Marie tombe à vos pieds, vous ne résistez plus à la vue de ses larmes : un trouble étrange vous saisit ; et, devant le tombeau de Lazare, ô Ami divin, vous avez pleuré ! Maître enfin de la douleur de l'homme, vous parlez en Dieu, et Lazare
♦ Saint Jean, ch. xi. —Traduction du P. Lacordaire.
DES iMALADES 255
sort du sépulcre. Encore une fois, Seigneur, c'est ainsi que vous aimiez Lazare!
Et cependant il y a des détails étranges dans le récit évangélique ; car il est dit a Jésus ayant appris que Lazare était malade, demeura deux jours au lieu oîi il était; » — et, Lazare étant mort dans l'intervalle de ces deux jours, Jésus dit alors à ses disciples : a Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous de n'y avoir pas été, afin que vous ayez la foi. i^ Enfin, quand Jésus arrive au sépulcre et dit : « Soulevez la pierre, » Marthe répond : « Il y a quatre jours que le mort est là. »
Comment donc, Seigneur, aimant si tendrement Lazare, demeurez-vous deux jours entiers sans le secourir? Comment, pouvant arrêter la mort sur le seuil de votre ami, ne le guérissez-vous pas dès qu'il tombe malade? Comment ne lui épargnez-vous pas les dernières angoisses? Comment enfin, aimant Marthe et Marie, attendez-vous quatre jours avant de leur rendre ce bien-aimé frère?
Voilà les mystères de vos retards. Seigneur, Mais un mot tombé de vos lèvres les explique
assez : a Cette maladie n'est pas pour la mort^ dites-vous, mais pour la gloire de Dieu, afin que le lils de Dieu soit glorifié.
Si donc nous considérons votre gloire, la grandeur de Lazare votre ami, l'intérêt de la foule des Juifs et de toute l'humanité dans les siècles, et le'bonbeurmème et la joie des deux tendres sœurs que vous aimiez, nous verrons bien que chacun de vos retards est un calcul de sagesse et d'amour.
Car Lazare guéri dès le commencement ne sera plus ce témoin prodigieux et immortel de ][a divinité de l'Évangile, qui depuis tant de siècles sort toujours du tombeau pour confondre les subtilités des impies.
Lazare guéri dès le commencement ne sera plus ce témoin bienheureux de l'inefTable tendresse du Sauveur qui pleure devant le sépulcre d'un ami; et les Juifs ne nous dirons plus, en nous montrant les larmes de Dieu sur un homme : « Voyez comme ill'aimait! »
Lazare guéri dès le commencement n'aura pas éprouvé par lui-même jusqu'où s'étend la profondeur d'amour de son ami divin; il ne
DES iMALAûES 257
saura pas qu'elle égale et surpasse la mort : fortis ut mors y dilectio\
Lazare guéri dès le commencement ne jettera point la maison de Béthanie dans la même extase de bonheur, que revenant du fond des ténèbres déjà corrompues de son sépulcre, et pressant contre son cœur réveillé de la mort Marthe et sa sœur Marie!
0 délais du Sauveur ! ô retards mystérieux î ô lenteurs divines ! la courte tendresse des hommes vous soupçonne et vous accuse, je le comprends les hommes n'ont qu'un jour pour aimer; mais les siècles sont vos serviteurs, ô Christ! et vous avez tout le temps de choisir vos heures pour combler de consolations et de joies ceux qui ont su vous attendre.
Chrétien, que Tobscurité continue de vos maux fatigue et lasse outre mesure, ne confondez pas avec l'oubli les mystérieux délais de la Providence.
Quand vous paraîtriez, comme Lazare, enfermé déjà dans le sépulcre de vos mortelles
* Canlic. canlicor.
2o8 LA JOURNÉE DES MALADES
infirmités; quand les doctes de la terre auraient prononcé votre arrêt; quand ils auraient décidé que vous appartenez à la mort, et comme scellé par avance la pierre de votre tombeau ; quand vous devriez dire comme Job : « Ma chair a déjà revêtu la corruption du trépas et les horreurs de la poussière*, d écoutez encore, écoutez : voici que retentissent les pas de Celui qui vient à Theure inattendue; « au son de celte voix qui fait la vie, votre cœur et votre chair tressailliront, cor meum et earo mea exultaverunt in Deum vivum^, » vous briserez vos bandelettes, vous sortirez de votre suaire ; appuyé comme Lazare sur le bras de Dieu, vous rentrerez parmi les vivants ; mais vous y rentrerez comme on y revient quand on a traversé la mort, et ceux qui verront ces choses rendront gloire à Dieu.
« Job VII, 5.
* Ps. LXXXIII, 3.
LES PRIÈRES DE rÉVANGtLE
Mon frère, ne vous affligez pas outre mesure de votre faiblesse devant Dieu, et résignez-vous à l'impuissance où vous êtes de le prier selon vos désirs; car le Sauveur des hommes connaît votre épuisement, et il vous tient compte des moindres efforts de votre bonne volonté.
Avez-vous d'ailleurs jamais considéré quelles prières Jésus-Christ s'est plu à exaucer dans l'Évangile? Elles sont d'une telle simplicité (jue toutes les défaillances du monde ne vous empêcheront jamais d'en faire de semblables. Écoutez, mon frère, et voyez.
Un lépreux se présente ù Jésus; il dit cette seule parole : « Sei^jneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. > Jésus répond aussitôt : a Je le veux, soyez guéri \ >
Un centurion accourt : c Seigneur, s'écriet-il, mon serviteur est étendu sur son lit, frappé de paralysie, et il souffre cruellement. > — « J'irai, dit le Seigneur, et je le guérirai. > Le centurion ajoute, il est vrai, cette admirable parole, devenue la formule sacrée de l'humilité des chrétiens au pied de l'autel : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri *. »
Les disciples sont dans une barque avec Jésus, sur le lac de Génézareth. Le vent s'élève, les flots s'irritent, la peur saisit les pauvres disciples : « Sauvez-nous, Seigneur; s'écrient-ils, nous périssons ! > Aussitôt Jésus < ommande aux vents et à la mer, et il se faik une grande tranquillité*.
» Mali., VIII, 2.
« Id.^ibid., 6.
" Id.^ibid., 25.
DES Malades set
Une pauvre femme, malade d'un flux de sang depuis plus de douze années, s'attache aux pas du Sauveur et s'efforce de toucher seulement la frange de sa robe. Elle n'ose même pas lui adresser la parole : « Elle se disait seulement à elle-même, selon l'Évangile, si je puis toucher le bord de sa robe, je suis guérie. » Jésus se retourne, la voit, et lui dit : € Ayez confiance, ma fille, votre foi vous a sauvée*. >
Deux aveugles crient : « Fils de David, ayez pitié de nous ! p — a Croyez-vous, leur dit Jésus, que je puis vous guérir? — Oui, Seigneur. — Allez donc, qu'il vous soit fait selon votre foi, > et ces aveugles retrouvent la vue '.
Une femme chananéenne vient à lui, disant : € Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi ; ma fille est cruellement possédée du démon ! » — Le Seigneur paraît d'abord ne pas l'entendre. — Elle s'approche encore, se jette à genoux, et crie seulement : a Seigneur, à mon secours! d — Jésus veut éprouver sa foi : « 11
* Mail., IX, 20.
« id., ibid., 27.
n'est point bon, dit-il, de prendre le pain des fils et de le donner aux chiens. > — € Il est vrai, Seigneur, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres, d — « 0 femme ! reprend Jésus, grande est votre foi. Qu'il vous soit fait selon vos désirs M »
Un Juif considérable, nommé Jaïre, accourt vers le Seigneur : « Ma fille se meurt, s'écrie l'infortuné père, venez, touchez -la de vos mains, elle sera guérie et vivra î » Aussitôt Jésus se lève et le suit vers sa demeure. Gomme on approchait, des amis accourent et disent au père : « Laissez le Maître en paix, votre fille est morte. » Mais Jésus le rassure : « Ne craignez rien, croyez seulement. )» Il entre dans la chambre où la jeune fille était étendue, prend sa main, et dit : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi. » Et l'enfant se lève et elle marche*.
Un jour, un pauvre paralytique, ne pouvant approcher de Jésus, présent alors dans une
' Mali., XV, 22.
• Marc, V, 22.
maison que la foule encombrait, a Tidée de se faire descendre dans la chambre par le toit. Celte seule marque d'une foi et d'une espérance si grandes lui tient lieu de toute prière, et, sans qu'il ait ouvert la bouche, il entend Jésus lui dire : « Vos péchés vous sont remis; d et aussitôt ensuite : « Levezvous, prenez votre lit et retournez en votre demeure ^ »
Une autre fois, ce sont les larmes muettes d'une mère qui obtiennent tout. Le Sauveur entrait dans la petite ville de Naïm; il rencontre le convoi d'un jeune homme que l'on portait en terre; la mère suivait. Jésus la regarde, et c'en est assez; aussitôt il est touché de compassion et lui dit : « Ne pleurez plus. » 11 s'approche du jeune mort : « Jeune homme, lève-toi. > — Le jeune homme bondit, voit, parle, et Jésus le rend à sa mère".
La pécheresse ne parle, elle aussi, que par ses larmes. Elle a su que Jésus est dans la maison d'un pharisien. Elle entre sans rien
^ Luc, V, 18 et 19.
« Id. vu, 12.
dire, et, se glissant aux pieds du Seigneur, elle commence à répandre des parfums sur ses pieds sacrés, à les baigner de ses larmes, à les essuyer de ses cheveux, à les couvrir de ses baisers. Les hommes s'étonnent et se scandalisent : € S'il est prophète, comment ne sait-il pas que cette femme n'est qu'une pécheresse, et, s'il le sait, comment souffre-t-il ses soins? t — Mais les larmes de Magdeleine ont parlé. Jésus la défend déjà comme sa brebis de pré- (iilection. « Je vous le dis en vérité, beaucoup de péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aimé, v — Yi s'adressant à elle: <r Tous vos péchés vous sont remis ; votre foi vous a sauvée; allez en paix* ! >
Zachée ne parle point non plus. C'est son tendre empressement qui, seul, attire à lui la bénédiction du Sauveur. Du haut de son sycomore, où il regarde avec admiration passer Jésus, il entend cette parole d'éternelle consolation : € Descendez vite, Zachée, il faut qu'aujourd'hui je demeure en votre maison*, p
♦ Luc YII. 37.
t Id. XIX, 2.
Écoutez comme la Mère du Sauveur parle à Gana : t Ils n'ont plus de vin, > dit-elle. 0 toute-puissante simplicité de la prière dans le cœur de Marie! Vous savez ses triomphes, et le premier miracle deJésus emporté pour ainsi dire par ce mot*.
La Samaritaine n'a qu'un mot, elle aussi. Après que le Seigneur lui a révélé l'existence des sources éternelles de la grâce et de la vérité : « Sci^meur, s'écrie-t-elle, donnez-moi celte eauV » Tout le salut est là pour elle, et ce seul cri de son cœur a tout obtenu.
Le paralytique de Bethsaida dit seulement celte parole triste et résignée : « Seigneur, je n'ai personne qui, lorsque le mouvement de Teau se fait sentir, me jette dans la piscine. » Le cœur de Jésus a compris, et il dépasse toutes les espérant :?s de ce pauvre malade par cette étonnante parole : « Lovez-vous, emportez votre lit et marchez^. »
C'est le silence qui parle pour la pauvre fenime adultère. Tandis qu'on l'accable d'ac-
« Jo. , II. î. — s Jo., IV. 15 .- 3 Id., V, 7.
cusations trop certaines, elle se tait devant Jésus. Il semble qu'elle n'ose pas même toucher l'oreille divine du son de sa voix souillée. Elle est là, couchée dans son néant; elle est comme morte. Ce grand silence touche le cœur de Jésus. Il regarde les accusateurs et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre, d Tous se retirent. Resté seul avec l'infortunée : « Femme, dit Jésus, où sont donc vos accusateurs? Personne ne vous a condamnée? — « Personne, Seigneur. i> (C'est le seul mot de cette malheureuse.) — « rt moi non plus, je ne vous condamnerai point; allez, et ne péchez plus ^ »
Quoi de plus simple, de plus bref, et de plus souverain cependant, que la prière des disciples d'Émmaiis? Jésus voulait les quitter, c Seigneur, lui dirent-ils, restez avec nous, car il se fait tard » Et le Sauveur, qui voulait aller plus loin, s'arrête, demeure avec eux, et les comble de joies divines dans la fraction du pain*.
» Jo., VIII, 3. — - Luc. XXIV, 29.
Avez-vous remarqué les prières des saintes amies de Jésus dans le grand Évangile de Lazare? Quelle simplicité étonnante et quelle vérité! Ce n'est qu'une parole, un mot, un cri, mais tirés di fond de l'âme, et produisant sur le cœur de l'ami divin des effets irrésistibles.
Elles envoient d'abord lui dire : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. i> A cette seule parole Jésus décide de retourner en Judée. « Quoi donc! lui disent ses disciples, oubliez-vous que les hommes de Judée veulent vous lapider? » Mais qu'importe! celui quil aime est malade. Il se lève et marche.
Marthe apprend que le Sauveur vient, elle accourt au-devant de lui : « Seigneur, s'écriet-elle, si vous eussiez été ici, notre frère Lazare ne serait pas mort. » Peu d'instants après, ^larie accourt aussi, et, comme Marthe, tombant aux pieds de Jésus, elle n'a que la force de répéter cette parole si naïve et si vraie : € Non, Seigneur, si vous eussiez été ici, notre frère Lazare ne serait pas mort ! » Éternelle simplicité de l'amour, passant du cœur sur les