CLXVIII INTRODUCTION
évidence; ses affirmations ne méritent pas la moindre créance ( i). Toutefois il faut observer ici que ce qu'elle dit de l'intention de Louis XVI et de Marie-Antoinette de s'en aller à Metz avec l'armée du maréchal de Broglie est confirmé par le comte de Fersen (2) et le duc des Cars.
Le marquis de Clermont-Gallerande quitta Paris le 14 juillet 1 78g entre dix et onze heures ; aussi sur les principaux événements de cette journée et notamment sur le siège de la Bastille, il ne donne dans ses mémoires (3) que des renseignements de seconde ou de troisième main, dont on peut aisément retrouver l'origine.
Dans ses Souvenirs (4) le général Mathieu Dumas eut aussi l'occasion de parler des journées de juillet 1789; mais plus sage que le marquis de Clermont, il se borna à raconter ce qui lui était arrivé. Il ne voulait, disait-il, rapporter que ce qu'il « était certain d'avoir vu et entendu dans la position où il se trouvait placé (5) ». Son récit n'en est pas moins très intéressant, bien qu'il n'ait pas eu à jouer un rôle actif dans cette circonstance. Un des premiers actes du maréchal de Broglie à son arrivée au ministère avait été de supprimer le Conseil de la guerre dont' Mathieu Dumas, qui avait déjà la réputation d'un officier distingué, était le rapporteur. Celui-ci s'empressa de profiter de sa liberté pour quitter Versailles et venir
(1) Voir mon Étude critique sur les mémoires de M^^ Campan, publiée dans le Bulletin de la Faculté des lettres de Poitiers et à part. Paris, Picard, 1886, in-8.
(2) Le 14 février 1792, Louis XVI dit à Fersen : « Je sais que j"ai manqué le moment : c'était le 14 juillet; il fallait alors s'en aller et je le voulais; mais comment faire quand Monsieur lui-même me priait dene pas partir et que le maréchal de Broglie, qui commandait, me répondait : « Oui, nous pouvons aller à Metz, mais que ferons-nous quand nous y serons. >> Le comte de Fersen et la cour de France. Paris, 1878, in-8, t. II, p. 6.
(î) Mémoires particuliers pour servir à r histoire de la Réiolution, qui s'est opérée en France en ijSp, par le marquis de Clermont-Gallerande. Paris, 1826, 3 vol. in-8.
{4) Souvenirs du général Mathieu Dumas, édités par son fils [Alexandre Dumas';. Paris, 1839, 3 vol. in-8.
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rejoindre sa famille à Paris. Il y arriva le 13 juillet et il fut très surpris de l'agitation populaire, dont il fait un tableau un peu trop chargé. Le 14 au matin il se rendit au quartier général du baron de Besenval pour y voir le chef d'état-major, son ami Berthier, et de là en allant chez les Lameth il fut témoin de l'envahissement de l'hôtel des Invalides par la foule. Les quelques pages où Mathieu Dumas raconte ces scènes sont très curieuses ; mais en les lisant, on ne doit pas oublier qu'elles ont été écrites près de quarante ans après les événements (i).
Bien qu'il eût été retenu le 14 à Versailles par ses fonctions de vice-président de l'Assemblée nationale, La Fayette, nommé le lendemain commandant en chef de la garde nationale de Paris, dut connaître tous. les détails de cette révolution, dont il entendit certainement maintes fois le récit de la bouche même des principaux chefs du parti populaire. Cependant dans ses mémoires (2), rédigés vers 1829 (3) et seulement par fragments, il ne dit presque rien de nouveau sur ces grandes journées qui furent le véritable point de départ de sa fortune. Mais il eut un peu plus tard l'occasion d'en parler. Ce fut dans la séance de la Chambre des députés du 23 janvier 1833, à propos de la discussion de la loi présentée par le gouvernement, à l'effet de donner une pension nationale aux survivants des vainqueurs de la Bastille. Le projet fut vivement attaqué par Gaétan de la Rochefoucauld qui dit entre autres choses : « Ce n'est pas la prise de la Bastille qui a fait la Révolution ; c'est elle au contraire qui, en la détournant de sa marche naturelle, l'a précipitée
(1) Dans son avant-propos, Mathieu Dumas dit lui-même qu'il fut engagé à dicter ses souvenirs par une lettre que son ami le comte de Ségur lui écrivit le 22 mai 1827 en lui envoyant ses Mémoires; lorsqu'il commença ce travail, sa vue baissait et ne lui permettait plus d'étudier l'histoire militaire.
(2) Mémoires^ correspondance et manuscrits du général La Fayette publiés par sa famille. Paris, 1837, 6 vol. in-8.
(j) Ibidem^ t. II, p 24$ et s.
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dans tous les excès de Tanarchie; c'est elle qui a donné l'exemple des émeutes, des niassacres et de tous les genres d'excès, etc. »
La Fayette répondit : a J'ai un devoir plus grand à remplir, c'est celui de défendre la révolution de juillet et ce fameux 14 juillet qui fut le signal de la révolution européenne. Tout le monde sait quelle était en ce moment la situation de l'Assemblée... A Versailles... on l'avait entourée d'une armée nombreuse^ composée en partie de régiments étrangers et personne n'ignore les orgies dans lesquelles on excita les régiments étrangers à s'armer contre elle . On avait préparé la dissolution de l'Assemblée ; on avait le projet de saisir douze de ses membres, dont j'avais l'honneur de faire partie et de les immoler... C'est dans ce moment que l'assemblée des Électeurs de 1789, la plus vertueuse qui ait existé, se réunit à l'Hôtel de Ville, prit le commandement de la ville et appela les citoyens aux armes... Eh bien! c'est cette révolution généreuse, celle du peuple de Paris, qui sauva la Révolution... De même que le 4 juillet 1776 a été l'ère américaine de la liberté du monde, c'est-à-dire d'une liberté fondée sur la simple doctrine des droits naturels et sociaux, de même la prise de la Bastille a été reconnue de tout temps comme le signal de l'émancipation européenne, seulement retardée par beaucoup d'obstacles, mais que rien n'empêchera de s'accomplir (i). »
(i) Moniteur^ 24 janvier 1855, p. 191.