‹ La journée du 4 septembre 1870: notes et impressions d'un témoinChapitre 1 sur 3 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

1870. — Sedan I....

Le 3 septembre au soir» dans Paris, on annonçait les derniers malheurs : — le dernier coup après ces affreuses secousses qui avaient frappé la France depuis le début de la guerre.

L'armée^ la dernière armée, détruite ou prise; Napoléon m prisonnier, les forces de TEmpire anéanties I Nombre de gens ne pouvaient y croire. Quelles scènes inoubliables pour ceux qui, dans ces angoisses, ont eu sous les yeux le spectacle de la rue !

Après la stupeur, colère possible à prévoir. En tous cas, résolutions subites inévitables.

Subites? Hélas! Ne semble- t-il pas que certaines heures soient longues comme des années ? En quelques minutes, un long passé s'écroule comme dans un abîme. Les instants r> passent, immenses et rapides, comme des éclairs, laissant

en celui qu'ils frappent Timage ineffaçable des tableaux et de l'étendue qui viennent de s'illuminer jusqu'au fond dé l'horizon.

Tel moment que Ton vit semble à la fois une page d'histoire, un acte de 4rame, une péripétie de rêve. Car dans le sommeil ne sufïit-ii pas d'une imperceptible durée pour accomplir les plus multiples événements?

Du 3 au 4 septembre» cette nuit passée était comme un

quart de siècle écoulé. Au matin, on se réveillait comme d'un cauchemar. Mais la réalité apparaissait avec ses inô* iuctables nécessités. — La réalité? Qui sait? Peut-être un rave nouveau,) mais d'autant plus absorbant et passionné.

Oui, c'est comme en rêve que Ton continuait de vivre. Car les événements, par leur disproportion, échappaient à la commune mesure du temps, de même qu'ils dominaient la raison, cettecommune mesure des impressions, des idées et des jugements.

L'imagination s'exaltait sans suffire à la réalité, et celle de chacun était exaltée par celle des autres.

Ainsi, la fatalité avait frappé. Tout 'était fini. — Mais non ! Que tout recommençât plutôt ? Une nation ne doit pas finir. On ne[la tue pas si elle ne veut pas mourir. Il fallait que la France eûtTâme et la vitalité sauves, c'est-à-dire l'honneur et le patriotisme intacts. Il fallait qu'on avisât et qu'on agit. — Commentet par qui?— Comme on pourrait et par ceux qui le pourraient en l'état des choses.

Quoiqu'il se fit, il fallait bien que ce fût prompt et avec accord de tous, par pensée, par passion de défendre la Nation. Que subsistait-il? La chose publique. — Le reste? Il semblait que ce ne fût déjà plus rien.

Emporté par ces catastrophes, comme des épaves par un torrent débordé, il semblait qu'on ne vit déjà plus qu'à l'état de ruines et de débris, derrière soi, dans un lointain à peiné reconnif^issable, tout ce qui avait occupé le sol ravagé.

Se disputer^ se battre pour ou contre le régime impérial ? Comment y songer? Et qui avait songé seulement à quelques mesures ou tentatives suprêmes de préservation pour lui, avant qu'il fût irrémédiablement trop tard? Est-ce quand l'avalanche enlève la maison qu'on essaye de déménager le mobilier ?

Alors, une révolution ? Hélas ! la France en avait tant vu depuis quatre-vingts ans I Mais, d'un trait, l^histoire,qui va parfois comme la foudre, allait bien au-delà d'une révolution. Changer de gouvernement ? En existait-il encore un? Survit-on à de telles commotions? Il s'agissait bien vraiment d'un gouvernement de plus ou de moins! C'était bien la nation qui, d'un seul coup, était en péril. Comment la masse des citoyens ne se serait-elle pas trouvée en [scène?

Qu'allaît-il donc se passer, et comment les choses se passeraient-elles ? Voilà, ce qu'ils se demandaient avec un afireux serrement do cœur.

Tant d'années après» Thistoire devait, sans doute, pou* voir nous montrer tout en détail. Mais elle affecte volon* tiers de dédaigner les détails, qu'elle laisse, paralt*il, aux mémoires ; c'est-à-dire à la mémoire plus ou moins fidèle, plus ou moins tardive de contemporains et de iémoins plus ou moins désireux de parler, plus ou moins sûrs de leurs dépositions.

Les détails 1 Ne sont-ils pas cependant la menue monnaie de la vérité, les parcelles vivantes de la réalité? Il faudrait donc entendre les témoins. Mais combien n'ont pu noter ce qu'ils voyaient, ce qu'ils ressentaient au moment même où ces notes auraient eu l'exactitude d'un docu*n6nt! La mémoire qui ne dresse pas, dès le début, procès-verbal de ses opérations, s'infléchit bientôt, même involontairement et insciemment, dans le sens où évoluent l'imagination et le jugement de son détenteur. Ce qu'elle, fait revivre alors, c'est le vieil homme traduit et corrigé par le nouveau.

L'histoire est un personnage grave et important qui écrit lentement et tard, trop tard quelquefois pour l'avantage des générations vivantes. Elle a souvent plus de goût pour opérer sur le mort que sur le vif. Outre que les morts ne réclament pas contre les diagnostics et les pronostics posthumes, quelle commodité n'est ce pas de travailler sans témoins gênants, comme on opérerait sur pièces anatomiques ou dans une salle de dissection, de manière à analyser et synthétiser, généraliser et unifier, dogmatiser et systématiser tout âi l'aise !

Une histoire^ cela se compose à loisir sur les événements éteints et refroidis. Quand ils sont encore chauds, il faudrait se contenter de fournir des matériaux pour les au* teurs qui établiront quelque ensemble savamment ordonné. Il est vrai que les ouvrages à théories générales vieillissent si bien qu'il faut les refaire ou les remplacer au bout de vingt ans, tandis que les observations qui font la matière même de l'histoire peuvent demeurer indéfiniment neuves et utiles.

En tous cas^ certains événements valent bien que chacun note ce qu'il en a vu. Jusque dans leurs erreurs et leurs

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