‹ La journée du 4 septembre 1870: notes et impressions d'un témoinChapitre 3 sur 3 · LE 4 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 4 SEPTEMBRE

Sur la place de la Conoorde et devant

le Palais-Boarbon

A onze heures et demie, sur la place de la Concorde. — — Le Corps législatif doit siéger à midi. Ici, c*est pour deux heures qu'on doit se réunir. --Qui, on ? —Les citoyens, tout le monde. C'est une rumeur qui a couru partout.

On suppose qu*iLS n'auront pas attendu plus tard pour parer à la redoutable situation de la France.— Qui donc, ILS ? Le sait-on? Les députés, les chefs de l'ancienne opposition, ceux qui ont qualité pour agir. On verra bien!

Voici déjà quelques milliers de personnes et la fouie grossit d'instant en instant. Les groupes sont ardents. On veut voir et savoir. Montés sur les balustrades de pierre autour de la place et sur les parapets des quais, nombre de gens regardent ce qui se passe.

Au pont de la Concordé, des commissaires ou fonctionnaires de la police, ceints de leur écharpe. Dessergents de ville, des gendarmes à cheval. Défense de passer.

La foule s'amasse, surtout entre le pont et l'une des fontaines de la place. Ouvriers, bourgeois^ gardes nationaux, gardes-mobiles.

On attend.

Quelques gardes-nationaux se groupent; ils s'alignent même. Ils cherchent à se former en pelotons.

Auprès de la statue de Strasbourg, rassemblements com. pacts. Des fleurs, des bouquets. Manifestations patrioti^ ques. Un citoyen monte et enlève l'aigle impériale à un

drapeau. Acclamations. Pour cette masse d'hommes, c'est fini. L'Empire est séparé de la Patrie.

Arrivent des gardes-nationaux en rang, sans armes; beaucoup même sans uniformes. Quelques-uns ont un pantalon d'uniform.e avec redingote. Tous ont le képi.

La foule les^ acclame. Quels cris entend-on? — « Vive la France! Vive la Nation! » — Cris moins nombreux : « Vive la République l » — Quelques voix: « A bas l'Empire! la déchéance! »

Déchéance! — pas une protestation. La question ne semble pas se poser." Elle est tranchée, tranchée par quels événements!

Encore des gardes nationaux qui arrivent. Ils avancent en rangs, au milieu de la foule qui fait la haie et qui les acclame. Des tambours battent aux champs.

Ils parviennent à la tète du pont. Ils s'arrêtent. On ne laisse passer que les gardes-nationaux armés de leurs fusils. Ceux-ci étaient venus pour une manifestation paciOque. Ils n'ont pas pris leurs armes. — Retourner les chercher? On les y engage, on les excite. Mais un certain nombre demeurent loin. Et comment se résigner à quitter la place en cette fièvre d'anxiété?

Ils se mettent en rang, faisant face aux gendarmes, mais à quelque distance des Champs-Elysées.

Les groupes grossissent toujours. L'attente est douloureuse. L'agitation s'accroît. La foule devient plus pressante. Les sergents de ville s'impatientent.

Tout à coup, sur un ordre du commandant de gendarmerie, les cavaliers tirent leur sabre.

Les chevaux piafient. On va charger. La foule recule et se débande. La collision est imminente. Frisson d'horrible angoisse. Le sang va-t-il couler? Quelles calamités nouvelles vont éclater entre Français sous la main de l'ennemi?

Quelques citoyens n'ont pas reculé. Un jeune homme se jette à la tête du cheval du commandant, à qui il présente la poitrine. Il lui parle. Ah! sans doute, il lui dit avec désespoir ce que chacun sent et pense en ce moment suprême :

« La troupe va-t-elle tuer des concitoyens sans défense, alors qu'elle est vaincue par l'étranger et quetous les Français ne songent qu'à sauver la Patrie? Si vous réussissiez^

ce serait la fin de la défense, et quel rôle, quel sort pour l'armée, pour ses chefs! Mais vous ne réussirez même pas, et songez alors aux vengeances, aux massacres, peut-être ! Au nom du pays, trêve de guerre civile ! Nous sommes frères 1 Ne sommes-fious pas assez .malheureux pour être unis? »

Les chefs ont compris, et leurs soldats ne sentaient que trop aussi. Les sabres s'abaissent et rentrent au fourreau. Les cd'Valiers reprennent leur immobilité.

Alors certaines gens, — les pjus prudents, sans doute, ceux qui avaient éprouvé une émotion suffisante pour les entraîner, à Tabri, derrière les balustrades, les réverbères, les fontaines et Tobélisque, ou, plus loin môme, Jusqu'aux Champs-Elysées, — retrouvent toute leur assurance. O éternelle histoire! En voici qui raillent çt injurient les cavaliers, à distance respectueuse, il est vrai. Mais d'autres les tancent et les apostrophent comme il convient. Une accalmie se fait. Et Ton attend toujours.

Nouveau mouvement à la tête du pont. Des sergents de ville s'avancent. Recul dans la foule, analogue à celui qu'avaient produit les cavaliers prêts à charger. Les mêmes citoyens s'interposent et viennent parler aux chefs des agents. -— Ne savent-ils pas quelle animosité existe dans la foule contre ceux qui l'ont tant de fois bousculée et chargée? Quelle folie que de la pousser à bout en ce moment !

— Nous ne chargeons pas, nous partons, répondent les agents. De fait, un détachement gagne les Champs-Elysées et se retire au palais de l'Industrie par la porte de la façade tournée vers la place de la Concorde.

Ceux de la foule qui avaient reculé si vite s'aperçoivent de cette retraite; ils reviennent, non sans précautions d'abord, suivent les agents et finissent par secouer un ou deux retardataires. Mais de -dures protestations leur viennent de citoyens qui s'interposent, et, les autres sergents de ville ayant fait mine de reprendre l'offensive, les poursuiveurs s'arrêtent et se dispersent avec une parfaite promptitude.

Eternelle histoire de la nature humaine et des foules, vraiment oui; mais incidents, il faut l'avouer, assez inoffensifs.

Cependant, le passage du pont a été cédé ou laissé. La foule y passe comme un flot.

Voilà le Palais-Bourbon et ses abords noirs de monde. Encombrement, acclamations et cris.

On raconte que la déchéance de ladynastie est prononcée. La Répjiblique est rétablie. Un gouvernement provisoire va être institué. C'est à l'Hôtel-de- Ville qu'il sera proclamé et qu'il siégera. On va s'y rendre.

Il n'y a plus rien à faire ici. L'Empire est à terre. Ce qu'il soutenait est tombé avec lui. Qui pourrait, qui voudrait parler en son nom? Nulle apparence de résistance ou de protestation: Aucune violence. A quoi bon, d'ailleurs? On veut être d'accord; on l'est.

Au milieu de la foule, nul n'a seulement l'idée d'inquiéter les hommes qui ont joué un rôle marquant sous l'Empire. Ceux-là ne songent guère à prendre parti pour lui. N'est-ce pas un de ses partisans les plus qualifiés qui criait tout à l'heure à l'un des chefs du parti républicain : — « Nous avons plus que vous le droit d'être exaspérés contre ces gens-là (ces gens-là, c'était la dynastie). —Car vous n'y croyiez pas, et nous y avons cru. »

Le pouvoir est vacant. C'est à un gouvernement de défense nationale qu'il va être attribué, et cette pensée domine tout. En même temps, la République reprend sa place, que lui avait arrachée Napoléon III. Etquoi d'autre serait possible, ou seulement imaginable? C'est la République seule qu'évoqueraient les monarchistes eux-mêmes, ne serait-ce que pour lui laisser le fardeau et les maux d'une lutte acharnée contre l'invasion ennemie, Todieux des sacrifices et des souffrances qu'elle entraînera.

Pas un dissentiment n'apparaît donc. Un mouvement irrésistible entraine cette masse d'hommes de tout âge et de toute situation..

On les voit se mettre en rangs, en colonne, se serrant les mains, se donnant le bras les uns aux autres, chantant d'une seule voix la Marseillaise, le chant de la République aux prises avec l'étranger pour la Patrie.

La population de Paris va affluer à l'Hôtel-de- Ville. Mieux vaut la précéder.

Da Palais-Bourbon aux Tuileries

et au Louvre

On traverse la Seine. On suit le quai en longeant le jardin des Tuileries.

Les Tuileries ! Quels souvenirs, quelles passions pourraient éclater parmi ces hommes, en un tel moment! Ils défilent devant les terrasses, devant les grilles, devant les portes de ce palais, où ont trôné les maîtres de la France. Qui pourrait les arrêter?

Les Tuileries ! D'un bond, l'imagination se reporte au dernier drame dont elles furent le théâtre : 1848. — Envahissements furieux, scènes violentais; ailleurs, incendies, meurtres; bientôt après, l'émeute. Puis le coup d'Etat, et cet Empire, qui vient de s'écrouler devant l'ennemi. L'heure présente n'est-elle pas cent fois plus poignante que la crise de 1848? Et cette dynastie de 1852, de 1870!...

— Eh bien non! la colère ne s'allume pas. Il n*y a eu, ce matin, ni sang ni feu qui ait mis le public hors de lui. Sacrilège et lèse-patrie semblerait celui qui ferait parler la poudre. La poudre et les armes, il semble qu'on ne puisse en avoir que contre l'ennemi.

Les Tuileries ! Ah ! certes, on les regarde, et de qoiels yeuxl Toute leur histoire éclate à l'esprit. Mais c'est de l'histoire. Que se passe-t-il là en ce moment? Rien, sans doute. Quelles gens peuvent y être encore? Peu importe. La scène n'est plus là. On n'a pas à faire la Révolution* Elle est

toute faite. Entrer par curiosité? On a bien d'autres choses à voir et à faire ailleurs.

-Donc, des cris, des chants, des vivats à la patrie et à la République. Et Ton passe, comme passe le temps implacable, qui précipite tout un peuple dans l'inconnu.

Et les groupes vont toujours. On sent qu'un flot immense va suivre.

D'un pas ferme, en rangs plus serrés, a marché, le long du quai, toute une troupede citoyens qui entourent ei suive^^t MM. Jules Favrp et Jules Ferry allantà l'Hôtel-de-Ville. Un temps d'arrêt : Ils ont rencontré le général Trochu, à cheval, qui se dirigeait, sans doute, vers le Pahis-Bourbon. Le général a rebroussé chemin.

On traverse le Carrousel, les uns continuant vers THôtelde-Viile, les autres s'attardant pour voir de ci et de là, ou suivant le général auquel s'attachent les sentiments et les espérances populaires. Car on veut voir en lui Timage de Tarmée uniquement consacrée à la défense du pays, le représentant des chefs militaires qui ont échappé à Todieux de rimprévoyance, de l'incapacité et des désastres.

Rue DE RIVOLI. — Le gouverneur de Paris vient juste de rentrer au Louvre, à l'ancien ministère d'Etat. La foule amassée l'acclame et acclame la République.

On suppose que le général va paraître à une fenêtre, à un balcon, pour saluer et remercier. La plupart des gens qui l'appellent ainsi ignorent, sans doute, que les appartements occupés par lui sont dans le bâtiment du fond de la cour donnant sur le jardin du Carrousel.

A quoi bon demeurer là, nez en l'air et bouche bée?

Voici la place du Palais -Royal ; celte place et ce palais où tant d'événements, tant de personnages ont passé depuis la grande Révolution, et où il semble que la foule ait aujourd'hui plaisir à réveiller l'écho des cris de : « Vive la République 1 »

Dans les bâtiments du Louvre qui précèdent les jardins en façade sur la rue de Rivoli et qui servent de casernement, des soldats se pressent aux fenêtres, regardant la foule avec quelque étonnement, mais sans aucun air de mécontentem(3nt, bien au contraire.

La troupe ! La voilà donc en contact avec cette foule, en contact des yeux seulement et du geste, il est vrai. Mais

parler n'est pas toujours nécessaire pour se comprendre, nî réfléchir pour agir. Un acte est accompli parfois, que Ton ne sait encore ni comment ni pourquoi. Dans un amas d'hommes en émoi, combien de têtes discernent ce qui se produit et qui se prépare? Encore n'échappent- elles guère aux entraînements de la masse. Et qu'est-ce un jour de révolution?

Dans cette foule, quelles sombres rancunes la vue de la troupe ne pourrait-elle pas animer au cœur de ceux qui ont trop souffert ou trop haï pour oublier, de ceux qui ont vu le coup d'Etat, les fusillades d'alors et l'origine militaire de cet Empire qui écrase maintenant la France dans sa chute.

Les républicains, les anciens de 1848 et de 1851, ceux qui ont sur le corps les traces de« balles et des baïonnettes, ceux qui ont connu la transportation.CayenneetLambessa, que vont-ils dire, crier et faire en ce moment où il n'y a plus rien ni personne pour répondre du maintien d'un ordre quelconque ? Car il n'y a plus rien de ce qui était, et il n'y a rien encore de ce qui va être.

Et parmi les citoyens plus jeunes que les vieilles haines ne surexcitent pas, ce seul mot « la troupe » ne pourrait-il évoquer cependant des souvenirs irritants, puisqu'à chaque velléité de résistance au pouvoir ou d'indépendance un peu trop accentuée dans la population de Paris, la menace apparaissait — et pas seulement la menace — de faire marcher la troupe?

La troupe! Il a semblé si longtemps que ce mot sonnât comme la charge dans une rue après les roulements de tambours annonçant les sommations à la foule • N'était-ce pas, au mieux, le synonyme de force armée ? Et la force, hélas ! Quelle ironie du sert, après nos désastres ! Humiliée par la main de l'étranger, que peut l'armée en face de citoyens, même sans armes, à moins qu'elle ne représente la Nation tout entière et n'englobe tous les citoyens?

Eh bien! la journée est toute pacifique, et, dans l'excès du malheur commun, le sentiment général du public efface jusqu'aux animosités les plus âpres. C'est l'étranger qui a brisé nos armes. C'est contre lui seul qu'elles peuvent se redresser.

Ces soldats, dont on a voulu faire naguère des instruments de règne, que sont-ils devenus? Combien sont prisonniers, blessés ou morts ! Des oppresseurs, les pauvres gens? Ne sont-ils pas des victimes ? Où seront ceux-ci, que

nous regardons, dans quelques semaines d'ici, dans quelques jours peut être? Où serons-nous les uns et les autres? Tous les citoyens en état de porter les armes ne sont-ils pas désormais des soldats? De nos calamités, que, du moins, la fraternité renaisse. Souffrir et périr ensemble n'est-ce pas la consolation des désespérés ? Officiers et soldats, amis ou adversaires des Parisiens et des républicains, ne nous sont-ils pas tous aussi chers, étant tous si malheureux ?

Telles sont les impressions qui se dégagent de ce contact entre la troupe et la foule. Et Ton se salue, et les larmes viennent aux yeux.

Le plupart des soldats avaient assisté d'abord immobiles aux scènes de la rue et à ce défilé qui commençait. Peu à peu, un ' certain nombre, gagnés par le mouvement, par l'émotion, l'ardeur passionnée et l'enthousiasme des mani* festants^ font des signes, tendent les bras, agitent leurs képis.

De la part des passants, pas une provocation au tapage^ à l'indiscipline. Vivats et paroles d'affection attendrie. Voilà tout» Ils sont soldats. Ils ont, ils auront leur devoir à faire. C'est bien I

Ayant conscience de ses bonnes intentions, constatant qu'il va échapper aux luttes intestines, délivré de l'angoisse qui étreignait les cœurs, le public ressent une sorte de soulagement. Il est comme le malheureux, précipité dans un abîme, qui se retrouve sur pied, se tâte, se reconnaît encore sauf, rassemble ses forces, reprend sa marche et son élan. C'est après son extrême désespoir que l'invincible espérance lui revient &vec la volonté de « se tirer delà », l'énergie d'agir et un indéfinissable sentiment, confiant et joyeux, de sa vitalité.

Que d'illusions peuvent se mêler, sans doute, à ces impressions ! Mais, quand on lutte pour l'existence, n'est-ce pa^ un besoin impérieux d'espérer? N'est-ce pas la vertu première pour se défendre? Et quel autre moyen, pour faire tout le possible, que de ne pas croire à l'impossible?

Tel est, sans doute, conscient ou non, l'état d'esprit de ces gens qu'on voit apparaître et qui affluent, avec une sorte d'entrain alerte, de toutes les rues et places voisines. Avertis des événements par ces rumeur^ rapides comme le feu

d'une traînée de poudre, ils sont sortis de chez eux ; et les voilà qui prennent la,^route de THôtel-de-Ville, où « il doit se passer quelque chose » .

Oui, il semble qu'on lise sur toutes les physionomies le contentement de se préserver au moins des déchirements de la guerre civile. Ce pauvre Paris, atteint déjà et menacé de telles épreuves, donne à la France le consolant exemple de l'union fraternelle. Et ces manifestations sont garantes de la vigueur que mettra la France à relever ses destinées.

A chaque minute grossissent les cris de : « Vive la République I » Il n'y a plus qu'elle.

De cette sorte d'allégresse dans les résolutions les plus graves, nul ne songe à s'étonner. Par leurs qualités, par leurs défauts mômes, les Parisiens sont Français doublement, et parmi eux l'entrain perd-il jamais ses droits? N'est-ce pas la forme la plus vivace, toute spontanée et vraiment indomptable du courage des Français? Ne savent, ils pas sourire à la souffrance, aller gaiement au-devant de la mort et même rester gais dans Tattente en face d'elle? Comment méconnaître ce trait saillant du caractère national, caractère fait de chaleur et de clarté, de vivacité et de générosité, de plaisanterie et de bon sens?

Rien ne semble plus naturel aux témoins que cette révolution accomplie sans avoir étô mise en question, irrévocable, à peine commencée, qui se propage de rue en rue, de quartier en quartier, sans rencontrer ni surprise ni hésitation.

A peine annoncée comme un on dit, elle est acceptée comme un fait indubitable, comme une inéluctable nécessité, et, par là même, elle l'est. Les habitants ne s*y soumettent pas, il s'y associent, sans se demander seulement et par qui cela se fait. Ce mouvement instantané, ils le propagent par leurs applaudissements, par leur attitude, parlegeste et la voix, et les plus hostiles par leur silence et leur inertie. La fin de l'Empire, le rétablissement de la République n'est pas connu au deuxième étage d'une maison, que déjà, sur les boutiques, les inscriptions et les emblèmes impériaux disparaissent. C'est en les voyant, de leurs fenêtres, effacer ou arracher, que nombre de gens se disent: <f L'Empire n'existe plus. »

'Alors, comment ne pas descendre dans la rnepour voir ?

Dans la rue, au milieu de cette animation, sous le souffle qui emporte les esprits les plus placides, comment ne pas être entraîné? Et Ton trouve involontairement plaisir à ces scènes où chacun se fait acteur autant que spectateur; on est gagné par cette satisfaction qui grandit partout, la satisfaction de penser qu*uhe situation, qu'un destin nouveau va se produire après tant de mauvaise fortune ; que* la vieille France, la France héroïque et glorieuse des grandes époques, va ressusciter, ou plutôt qu'une France nouvelle est déjà née.

Cette idée, cette confiance est telle que les familles sortent, et sortent en toilette, comme pour la promenade habituelle du dimanche, allant et venant d'un pas tranquille, le mari donnant le bras à la femme, et les parents tenant les enfants par la main.

Les commerçants dont les magasins ne sont pas fermés, les concierges,. les domestiques sont au seuil des portes, causant et riant. Aux croisées, des femmes, de jeunes garçons, de petites filles, la mine curieuse et fort rassurée. Ceux des passants qui ignorent encore les événements s'arrêtent, interrogent et prennent, aux récits qui leur sont faits, des airs d'étonnement presque comiques; la plupart approuvent et se réjouissent.

Il semble qu'on ne voie, en cette journée, à Paris, que le dénouement inexorable de ce régime prétendu providentiel, frappé par la fatalité avant de Tètre par le mouvement national. On ne tue pas l'Empire. Il est mort à Sedan.

Que certaines personnes soient disposées ou intéressées à le regretter tout bas, quoi de plus simple? Mais que n'a-t-on pas eu à regretter depuis deux mois, ces deux mois pendant lesquels on a vieilli de vingt ans ? Et que peut être la chute d'un homme tombé aux mains de l'ennemi (fùt-il un Napoléon, et surtout étant un Napoléon)^ que peut être la disparition pacifique de son entourage, de ses partisans ou de ses protégés, en comparaison des souffrances et du péril mortel de la Nation?

Ajoutez le besoin nerveux, presque physique, de manifestations et d'expansion véhémente, après l'anxiété qui a oppressé lapopulation; lasoifde revanche, fùt-elle purement morale et Imaginative, après de telles humiliations ; l'effort de réaction contre l'abattement, contre l'affaissement dont le public doit se garantir à tout prix.

Ajoutez, enfin, cette logique implacable qui pousse toute

coUectivitô à rejeter sur quelque individu fautif l'expiation des maux dont elle souffre.

Une masse d'hommes étant passive, môme lorsqu'elle agit, comment ne repousserait-elle pas les responsabilités actives de malheurs qu'elle n'a ni voulus ni prévus ? N'estelle pas hors d'état de rechercher les origines et d'analyser les événements pour faire le partage de ces responsabilités ? Innocente d'intention, elle s'innocente ^onc de fait, en rejetant tout sur quelques tètes.

Faute expiée, souffrance finie ; la cause supprimée, les effets doivent cesser; voilà un raisonnemeht toujours facile et une conclusion évideiûment réconfortante. Comment ne pas se croire délivré du mal» étant débarrassé de ses auteurs ? ,

Aussi, quelle écrasante réprobation contre les gens d<^ l'Empire, mais, par-dessus tout, contre leur chef t Si parler et crier ne semblait inutile et insufïïsant, quel concert de malédictions et d'exécration éclaterait !

Pour toute population longtemps soumise à un pouvoir, comment ce pouvoir ne serait-il pas le coupable, surtout lorsqu'il est déchu? Que doit-il donc en être ici de ce pouvoir personnel, longtemps absolu, qui a revendiqué luimême toutes les responsabilités pour s'attribuer tous les droits ? Qui se fait maître de tout, le fait coupable de tout.

Et ne l'a- 1 on pas vu dominer, dans tous les temps et chez tous les peuples, en certaines crises, cet instinct populaire qui paraît mettre d'accord la passion et la raison pour la poursuite de la justice, si aisée à confondre avec la vengeance ? Chez les anciens, après la chute du coupable ou de la victime expiatoire à défaut de vrai coupable, on disait : « Les Dieux sont apaisés .»

Celte guerre, qui a ramené chez nous l'invasion étrangère, a paru une impardonnable faute dès qu'elle n'était pas un succès. Etant un tel désastre, elle devient un crime. Ce crime, grossi de tout ce que l'opinion publique reproch e dans le passé au personnel et au régime de l'Empire, provoque contre eux un tel déchaînement, que nul ne songe à se dire qu'ils pouri^ient bien n'être pas, à eux seuls, l'unique cause de tout. On se soulage à les condamner; et, les voyant disparaître, après qu'ils ont tout perdu, comment ne penserait-on pas : « Tout peut être sauvé maintenant. » C'est ainsi qu'on se préserve de l'appétit de vengeance par l'espoir du relèvement, et de la fureur par la joie.

Et voilà comment Paris, dans cette crise suprême, semble joyeux.

Pour un cerveau tranquille» qui regarderait de haut et de loin rheure où nous sommes et qui pourrait se dôsintôresser de notre état actuel de vie, cet écrasement d^un homme, sur lequel tout s'écroule et tout est jeté à la fois, provoquerait sans doute des réflexions peu flatteuses sur le revirement, des choses et des âmes humaines.

Cet homme, apparemment, n'a pas fait, tout seul, mar- )Bher tout un peuple pendant tant d'années. Son rôle et son succès ont dû être un effet en même temps qu'une cause de la situation générale de notre Société. Mais est-ce Theure de la philosophie ou seulement de la réflexion ?

Consultez, si vous pouvez, ces gens qui passent, à commencer par les plus calmes. — « Pas juste ce déchaînement contre un homme 1 Est-il juste, vous disent-ils, qu'il ait joui, pendant vingt ans, en maître, de ce qu'il a fait et dont les conséquences ne seront peut-être pas effacées dans un siècle? Est ce trop payé, en quelques instants, de l'indignation et du mépris de ceux qui restent ses victimes? Et encore, il n'est pas là pour payer. De l'endroit où il est, entend-il seulement ce qui se dit; se soucie-t-ii de 3e qu'on pense ici ? Qu'est-ce qui pourrait atténuer sa responsabilité ? Serait-ce une médiocrité, » une incapacité profonde qu'on aurait ^ méconnue? Mais, en tout cas, paiera-t-il jamais assez par des malheurs — qui sont les nôtres, hélas I — la fortune néfaste qu'il a usurpée? Non, on n'est pas injuste. On est trop bon plutôt, et l'on a été trop bête. »

Voilà le sentiment des gens dits de bon sens et de sens rassis. Et toujours revient l'idée de dette à payer, d'expiation logique. On mêle si volontiers la logique avec la justice! Et est-il sur qu'on ait tort, en cela, le plus souvent?

Napoléon III est loin. Sa captivité le garantit. Toute la justice ou la vindicte populaire ne peut s'exercer sur lui qu'en manifestations. C'est à cela qu'on se bornera sans doute aussi contre ses proches. Quant à ses créatures, serviteurs ou instruments, la plupart ne veulent plus, ne croient même plus, peut être, l'avoir jamais été.

Du train où vont les choses, tout se passera donc en paroles et se payera, comme on dit, en papier. Des articles,

des affiches, des images, des brochures, il faudra voir! Ce sera Texutoire et le dérivatif de la colère publique. Du mouvement transformé en bruit. Mais n'est-ce pas l'intelligence, le patriotisme et la bonhomie de cette immense population qu'il faut admirer, puisqu'ils résistent à cette chaleur de fournaise, à ce tourbillon d'événements, à cette sorte de cyclone où il semblait que tout dût s'effondrer?

Est-il besoin de dire que ce ne sont pas seulemant les griefs des vingt dernières années qui se sont redressés contra l'ex-empereur ? C'est jusque dans ses origines, dans sa famille, dans ses aventures, ses tentatives d'autrefois, qu'on le ressaisit. L'histoire de sa vie entière s'étale comme les dépouilles du vaincu après la déroute.

C'est tout une époque que l'on remet à jour. Les grands événements ne sont-ils pas comme les points saillants d'un pays d'où le voyageur embrasse toute la distance et le temps parcourus ?

En cette réprobation accablante, toutos les opinions,

tous les partis politiques se rencontrent : légitimistes et

orléanistes, cléricaux et libéraux, avancés et modérés,

républicains et socialistes, bleus, blancs, rouges et gens de

toute i|uance Qui n'a pas quelque accusation à joindre

aux doléances de ceux « qui ne faisaient pas de politique » ?

Il n'est pas jusqu'aux partisans de la tradition napoléon, nienne ou césarienne qui ne se désespèrent ou ne s'exaspèrent en constatant la destruction de lalégende, delà religion de l'oncle par le neveu. A Napoléon-le-Grand, voilà donc, comme l'a prédit Victor-Hugo, Napoléon le-Petit qui s'oppose. Ou plutôt la réalité a dépassé les emportements du poète et les présages des Châtiments qu'il avait lancés dès le début du deuxième Empire. Le Petit l l'épithète paraîtrait, aujourd'hui, ridicule d'insuffisance.

Mais on n'est plus à chercher des épithètes et à discuter sur le passé. C'est l'effacer que l'on veut, et au plus vite.

Sous les arcades de la rue de Rivoli jusqu'à l'extrémité du Louvre, les passants et les promeneurs endimanchés se tiennent volontiers, regardant, se regardant au besoin les uns les autres, et échangeant leurs impressions. Le nombre grossit encore en allant vers la tour Saint-Jacques.

Sur ce parcours, voici des boutiquiers, des commerçants

ayant leurs magasins à divers étages des maisons, qui s'occupent déjà fort activement à supprimer les inscriptions : Fournisseur de sa majesté l'empereur ou de sa majesté l'impératrice.

Car songez à ces redoutables inscriptions qui s'étalent en gros caractère», qui flamboient au soleil en lettres d*or. Songez à ces écussons, à ces armes impériales, à ces Majestés qui s'affichent; à ces portrait?» images, effigies de personnages impériaux; à ces manteaux de cour et de couronnement avec abeilles; à ces mentions, enseignes et dédicaces rappelant les souvenirs de la dynastie et de ses divers membres passés et présents. Et ces couronnes de laurier (des lauriers, hélas !)

Et ces aigles, ces aigles multiples, en postures et de dimensions quelconques! Quel oiseau inopport^^nl Sans doute, il y a des aigles dans les enseignes de toutes les monarchies. C'est l'oiseau de proie le plus distingué et le mieux porté depuis l'antiquité. Mais il y a aigle et aigle. Certains ont deux becs ou de doubles serres; ils seraient ici plus inoffensifs. Le type d'aigle napoléonien, soit qu'il lance les foudres amassées sous ses pattes, soit qu'on le figurevolant ou posé, soit qu'il déploie ses ailes en hauteur ou en largeur, soit qu'il ouvre ou ferme, qu'il lève ou abaisse lé bec, — oui, cet aigle malencontreux, et tout ce qui lui ressemble, combien cela est gênant! Il n'en est pas un que quelque passant ne regarde de travers, que quelque manifestant ne puisse avoir envie de descendre.

Et voilà qu*on travaille à faire disparaître les inscriptions et emblèmes impériaux, y compris même des médailles à effigie, des mentions de récompenses décernées lors des expositions, les distinctions obtenues sous l'Empire et portant sa marqué — la gloire et le profit, hélas ! — bref, tout ce qui pourrait tirer l'œil et offusquer la vue, tout ce qu'on juge bien de sacrifier à l'instant sur l'autel de la patrie, pour l'édification et la satisfaction des citoyens.

Les citoyens qui passent toujours ou qui stationnent un peu en passant, admirent ce zèle, dans lequel ils voient surtout la preuve que tout est régléy puisque le commerce et les commerçants s'y mettent. Vidée patriotique prime tout, comme une divinité supérieure à toutes les misères humaines, dynastiques et autres.

Personne ne témoigne le moindre esprit d'agression ou de tracasserie. Mais comme un peu de malice ne messied pas aux Parisiens, ils n'ont garde de s'abstenir de plaisanteries sur le belempressementqu'oni les obligés de l'Empire à débaptiser leurs patrons ou parrains, et à « dégommer » leurs dieux; de même qu'ils ne se privent pas de réflexions philosophiques, à voix haute, au sujet de ces marques d'honneur et de ces témoignages de fidélité si rapidement décrochés.

Les faire diieparaitre, c'est pourtant plus aisé à dire qu'à faire. Il y en a un peu partout; et voilà toute une série de gens qui, pour opéreq .chacun à sa guise et selon les cas, grimpent à l'échelle, se penchent aux balcons, se montrent jusqu'en haut des maisons.

Les mots et images ou enseignes peints sont effacés à la hâte sous quelque badigeon, au besoin avec de l'encre, recouverts d'étoffes oti de papiers. Besogne analogue pour les lettres, figurations et objets en relief; mais avec cette complication qu'on s'efforce, pour toutou partie,dedétacher, de décoller, de dévisser, déclouer, dessouder, desceller, disloquer de façon quelconque ce qui estle plus malséant et maisonnant. Ainsi décapité et tronqué, tout cela apparaîtra bel et bien condamné, exécuté d'avance, le temps seul et les outils on les opérateurs' suffisamment experts ayant manqué pour achever l'ouvrage.

Un incident, parmi tant d'autres :

A la balustrade en fer d'un balcon, pour encadrer avec éclat une enseigne commerciale, voici les deux énormes faces de la reproduction d'une médaille d'exposition. La tête de Napoléon III se dessine sur l'une de ces faces en traits démesurément grossis.

Un passant, qui en est frappé, montre aux autres et dit en riant : « Il trône encore là-haut l » — Une tète se lève pour regarder, puisdeux, puis trois, et une collection. Ci uti groupe. — « Vous verrez, dit un bourgeois de taille obèse, qu'on ne verra bientôt plus que le revers de la médaille. » — « Comment laisse-t-on cette tête là? s'écrie un petit homme maigre, à l'air rageur. On l'a vue assez! »

Survient un des groupes arrivant du Palais-Bourbon. Un de ses membres déclare, avec autorité, qu'il faut avertir là haut. — « Attendez donc, s'écrie un robustejgaillard, je

vais le descendre. Ce sera plus tôt fait. » — Un garde-mobile se joint à lui. Ils entrent dans la' maison. Les assistants attendent, le nez en l'air. Paraissent] au balcon, quelques instants après, les délégués de la foule, salués par des applaudissements; et les voilà qui s'escriment pour enlever la médaille.

Ils font signe qu'elle tient bon, et quelques témoins se disposent à monter pour prêter main-forte, quand le mobile tire son sabre et le manoeuvre comme levier coupant, entre les barres du balcon et la médaille. L'opération est suivie d'en bas avec vif intérêt, et la médaille s'ébranle. Enfin, elle se détache, et les opérateurs la prennent, assez embarrassés, sans doute, de leur lourd trophée.

A bas! à bas! crie-t-on de la rue. On fait place. La médaUle jetée se casse sur les dalles du trottoir. Applaudissements. Les assistants les plus proches ramassent les morceaux. — « Pour souvenir », dit l'un d'eux, et il j3'en va, hochant la tête; et, les groupes se dispersant, on reprend le chemin de l'Hôtel-de-Ville. C'est la première effigie impériale brisée.

Sur la Place et dans le Palais de THAtel-de-ViUe

' Voici THôtel-de-Ville. La foule commence à s'amasser sur la place.

L'Hôtel-de-Ville! Quelles époques, quelles scènes> quels personnages multiples revivent tout à coup dans l'imagination et la mémoire surexcitées Tune par l'autre 1 Souvenirs personnels pour quelques-uns, récits entendus ou lus dès l'enfance pour la plupart, les images du passé apparaissent avec tout ce que la tradition, la légende, peut y ajouter de passion sincère.

Car ce passé ressuscite tel que chacun l'a vu ou croit le voir encore sous les aspects qui lui ont été longtemps présentés. Les illusions même et les erreurs qui peuvent altérer la vérité historique ajoutent à la puissance de ce que ces hommes croient avoirété la réalité, à l'énergie de leurs impressions et de leurs convictions Sur le présent. Le temps s'efface. La tradition et la légende se renouent à vingt ans, à quarante ans, à quatre-vingts ans de distance. Les intervalles disparaissent comme disparaissent dans le lointain les espaces qui séparent les divers plans d'un paysage.

Les révolutions auraient-elles donc leurs règles comme les autres genres de mouvements ou phénomènes de la vie d'un peuple? N'ont-elles pas leurs habitudes instinctives, on dirait presque leurs habitués, s'il y avait de moins longues interruptions ?

Voyez Tattitude, la physionomie, les gestes, les façons d'agir de ces hommes mûrs, de ces vieillards qu'on distingue de ci de là dans la foule et qu'une impulsion irrésistible à ramenés sur le théâtre des drames d'autrefois. Ce sont les anciens de 1848^ « les vieilles barbes )£>> comme on dit.

Ceux-là savent et disent ce qui s'est fait, ce qui se fait en cas semblable ; «^ On se groupe, on marche, on agit de telle façon. C'est par ici qu'on vient à l'Hôtel-de- Ville. C'est par là qu'on monte à telles salles où siégera le gouvernement. C'est à cet endroit qu'on introduit et qu'on reçoit les délégations. C'est à tel autre qu'on se place pour les défilés. C'est* par ce côté qu'on arrive et par cet autre qu'on part. 11 y aura bientôt^ Ibans doute, des communications aux citoyens. C'est à telles fenêtres qu'on se montre d'ordinaire. On jette d'en haut des bouts de papier afin d'informer la foule, surtout pour la formation du gouvernement. On ne pourrait se faire entendre de la voix, et comment s'expliquer par gestes dans cette foule que vous allez voir? Car vous allez voir cette foule qu'il y aura l Impossible d'avancer. Il n'est déjà que temps pour entrer là-dedans. On refusera bientôt du monde. C'est comme celp, que ça se passe. Vous verrez. —

Et l'on se dispose à voir, à faire selon qu'il est dit; et, en s'y disposant, on coopère à ce qui se fait. On s'accommode d'avance aux choses prévues, qui ne sont le plus souvent que des choses déjà vues et remises au point. Le mouvement se fait irrésistible par l'idée qu'il Test. Les plue novices et les plus jeunes se donnant des airs d'expérience, et par conséquent d'importance en transmettant, en exécutant la tradition reçue. Le programme se poursuit comme celui d'une pièce immense sans auteur connu, sans dénouement arrêté, dont tous les spectateurs seraient, même involontairement, les acteurs.

Quoi de plus anormal et de plus bizarre en apparence, quoi de plus logique et de plus' significatif en réalité, que cette régularité en l'absence de toute autorité positive, dans cet interrègne que les gouvernements appellent l'état d'anaichie, où l'ordre peut cependant se faire tout seul comme ici, et où l'on obéit à des forces, à des lois profondes, qui se moquent des lois et des forces d'un gouvernement quelconque?

Certes, les révolutions sont des phénomènes à échéances très espacées. Mais leur puissanceet leur éclat compensent

leur rareté relative. La tradition peut ainsi se continuer, et la légende opéré comme elle a pu faire, d'ailleurs, en d'autres états de société, pour des luttes tît crises religieuses.

L'enthousiasme, que la superstition môme ne diminue pas toujours, la foi dans certaines vérités, la croyance en Tefificacité absolue de certaines formules, le rôle des prédicateurs, prophètes et martyrs de la bonne cause, Tespoir de miracles ou tout au moins de prodiges, le goût de cérémonies et manifestations, le besoin d'élévation des âmes en commun, — n'est-ce pas ce que ressent une foule, qu'elle soit païenne, chrétienne, républicaine ou autre? Les lois qui président aux mouvements des grands rassemblements d'hommes, comme aux grands mouvements de l'âme humaine, ne sont- elles pas éternelles, toujours identiques à elles-mêmes dans la complexité et la variété de leur application, selon les époques, conditions et formes de vie collective ou individuelle?

Ces anciens que voici, à l'allure grave, recueillie jusque dans sa vivacité même, à physionomie mystique, à barbe vénérable, au front pensif, au parler dogmatique, qui marquent la marche à suivre, qui donnent Tôvangile et dictent les rites, — on ne les étonnerait pas, on ne les fâcherait guère, en leur disant : « Vous êtes les prêtres de l'idée républicaine et les fidèles de la Révolution. » — Car c'est un sacerdoce qu'ils ont la pensée de remplir. Ce sont bien des prédications et des prédictions, pour un peu des oracles, qu'ils profèrent par moments.

Sans doute, ils n'avaient pu officier depuis longtemps en paix, et au grand jour, mais ils s'élaient entretenus dans leur rôle comme dans leurs croyances, pendant ces dernières années surtout. L'Empire avait eu beau faire. A mesure qu'il avait vieilli, s'était opérée, par tous les moyens de propagande qu'il ne pouvait arrêter, une sorte de rénovation national^; simple reprise du passé interrompu par les expédients du Coup d'Etat et par le régime de dictature ou de pouvoir personnel; preuve éclatantede l'inanité des moyens empiriques et violents pour supprimer ou seulement modifier les problèmes politiques, sociaux et autres.

Les survivants des vieilles générations s'étaient remis en rang, pour rallier, former, préparer les générations nouvelles. Et voici que celle de 1848 se trouve en plein contact avec celle de 1870. L'esprit public reprend son élan à partir de la deuxième République et saute les vingt années de l'Empire, comme il biffe d'un trait ses emblèmes, et comme il voudrait

supprimer la mauvaise fortune. Ah! si l'on pouvait arracher les pages noires de notre histoire, de même qu'on arracherait les mauvaises pages d'un livre !

Ce tableau de l'Hôtel-de- Ville et cette scène de révolution nous sont pourtant bien propres, hélas 1 Nous sommes bien en 1870; l'invasion étrangère ne le dit que trop. Et comment confondre avec les autres temps de révolution causés par l'invasion, 1814 ou 1815? Mais* tout cela se tient )>; on en a le sentiment invincible.

1848, c'est hier; 1815, c'est bien aussi la veille de 1870. 1830 se lie étroitement à 1815. 1792 est-il moins près de nous ? Ne va-t-il pas être demain d'absolue actualité? C'est par journées que se chiffrent les révolutions. A combien d'années de distance ces journées peuvent-elles se suivre ?

Cet ancien, qui conduit ici son fils, il a été des « trois glorieuses », en juillet 1830, pour la charte et contre la royauté blanche. 11 était de 1848, contre la monarchie censitaire. 11 a entendu de son père ce qu'était 1792. 11 a bercé son fils aux récits qu'il a reçus lui-même. C'est ensemble que tous deux participent au 4 septemb^e, et c'est côte à côte qu'ils porteront le fusil pour la défense du pays contre les Prussiens.

Les Prussiens encore, comme autrefois! Est-ce Brunswick ou Bismarck qu'on a pour ennemi ? Les deux noms commencent et finissent de même. Puisse-til ^n être de même pour la politique et les projets qu'ils couvrent !

Et l'on contemple le vaste édifice qui s'anime de la vie de toute cette foule et semble imprégné encjre de la vie de ceux qui y ont passé naguère. 11 semble que ces pierres nous parlent; que Tàme de Paris, Tàme de la France, celle des morts comme celle des vivants, nous enveloppe; de même qu'à certains jours, dans toutes les religi ms, est évoquéej en communion avec les vivants, l'àme de ceux qui ont vécu.

Ces impressions profondes et rapides, comment ne pas les saisir? Les retrouverons-nous jamais?

Comment comprendre le rôle véritable des hommes, les impulsions de la masse, la matéVialitémôme des faits qui se déroulent^ lorsqu'on n'a pas vécu ces heures étranges où se fondent, en une sorte d'existence collective, les passions et les volontés, les intelligences et les consciences; où se combinent en quelque événement immense les mouvements, môme épars, d'une époque et d'une nation. Telles sont les, révolutions : des coups de tonnerre où éclate Télectricitô lentement amassée à l'horizon.

On dit volontiers : c Qui n'a pas vu la guerre n'a pas vu rhumanitô. » — Ne pourrait-on pas dire aussi : Qui n'a pas vu de révolutions ne sait pas ce que c'est qu'un peuple, ce genre d'hommes qui se renouvelle sans cosse et dont la vie ne se développe que par la mort des personnes et des groupes successifs. Il ne sait ce qu'est la foule, cet être changeant, inconscient d'ordinaire, qui est l'homme collectif d'un moment.

Beaucoup, dans cette journée, sentent ce que nous notons ici. Car, de révolution en révolution, d'âge en âge, l'homme prend mieux connaissance des phénomènes qui se produisent en lui, des causes et des forces qui agissent sur lui, des lois à la fois multiples et une qui le régissent en tout. Graduellement, il s'élève à la c«QSCÎence de lui-même.

Mais combien de renouvellements lui faudra-t-il enxîore pour qu'il puisse éclore à cette vie supérieure où se réalisera vraiment ce qu'enferme la devise proclamée à nouveau : liberté, égalité, fraternité, — cette trinité qui symbolyse> pour les fidèles et pour les néophytes, le culte de la République.

C'est elle qui va partout remplacer les formules et dogmes d'anciens régimes. C'est elle qu'honoreront partout, avec mysticisme, ceux môme qui se déclarent hostiles à toutes choses de culte et d'églises. Car, bon gré mal gré, il faut bien que les lois s'appliquent, lois du sentiment et de ' l'esprit humain, de la passion et de la raison. Il faut bien que l'on fasse de la religion comme on fait si souvent de la légende et de la tradition, sans le vouloir, et de la poésie sans le savoir. Or, quel poète que le peuple !

La foule s'est augmentée sans cesse sur la place.

Un grand nombre de curieux se pressent devant les grilles

et cherchent à pénétrer dans le palais; mais le palais luimême doit déjà contenir une foule. Les fenêtres sont garnies de têtes, surtout à Tétage de la salle du trône. Les gens du dehors regardent ceux du dedans. On voudrait être partout à la fois pour voir en tous sens.

Rien de singulier comme ce spectacle d'une multitude de gens qui, étant dans Tattente, passent leur temps à se condérer les uns les autres-. Mais se réunir pour se considérer les uns lés autres, n'est-ce pas le fond de toute solennité quelconque, de même qu'attendre, attendre dans Ta^îtion ou dans l'inaction, est la perpétuelle occupation de la vie ?

Qu'attend-on ici, en réalité ? La constitutition du gouvernement, sans doute. Mais ce n'est qu'une occasion, un prétexte pour se sentir et se regarder vivre cette journée mémorable, pour regarder passer ce premier jour de la troisième République, et pour sentir la vie de ce Paris qui vient, en tête de la France, de reprendre possession de luimême.

Les groupes sont beaucoup plus compacts sur la place en face de l'aile gauche du monument qu'au centre. C'est donc là que le plus intéressant doit se passer, derrière ces murs. Là ont dû ou doivent se réunir les membres du gouvernement, s'il y a un gouvernement formé ou en formation et s'il a ses membres présents.

A la porte de droite, grille ouverte, ef l'on pénètre librement; mais il ne sort personne. Le trop plein ne tardera donc pas à se faire au-dedans. L'édifice est vaste. Mais combien de gens ont désir d'y entrer et s'y promèneraient volontiers, n'importe où et n'importe comment, « pour le plaisir » l

— L'Hôtel-de-Vllle, c'est la maison du peuple, n'est-ce pas ? Il y a beau temps que ce n'était plus ça Mais cela le redevient. Il n'est pas trop tôt. On est chez soi, après tout, et l'on est toujours content de rentrer chez soi. On n'a plus un préfetde la Seine pour tenir lieude tous les représentants municipaux. Enfin, Paris est son maître maintenant. Entrons donc pour voir. —

Et les colloques, les invitations, les appels à voix haute qui se font montrent suffîsammentcet esprit dos assistants et manifestants.

On n'envahit pas, on réintègre le domicile du peuple. Faire tumulte, dégâts, dommages, destruction ? — Fi donc 1 Cela ne se supporterait pas deux minutes. Chaque citoyen se sent magistrat, responsable non pas seulement de ce

qu'il fait» mais de ce qu'il laisse faire. On saurait bien faire sa police. Mais il n*y a pas même de police à faire. Tout se passe très bien. On est comme en famille.

Les familles sont, d'ailleurs, là, en bon nombre, et les maris, les pèreçi, magistrats de droit pour leurs proches, ne manquent pas de guider leur petit monde, non sans lui donner les renseignements et les aperçus convenables.

Derrière la grille> des soldats de la ligne sont rangés, l'arme au pied, l'air plus étonné qu'inquiet, étourdis probablement par le mouvement et les scènes auxquels ils assistent. L'officier commandant va et vient, ne sachant trop à quoi se résoudre, ne pouvant apparemment demander d'ordres à personne, anxieux de ce qu'il fera et de ce qui se fera, peut-être aussi préoccupé de sa responsabilité propre.

Personne n'a l'apparence de vouloir tracasser la troupe, ni s'occuper de ce qui la regarde ou de ce qui regarde son chef. On respecte les rangs. Mais l'affluence croissante risquera bientôt de mêler le civil aux soldats.

Alors, avec les meilleures intentions du monde, si l'on s'avise d'entamer des conversations, de fraterniser, crier, manifester ensemble, quel embarras pour le pauvre détachement noyé dans cet océan de population! Que deviendra le bon ordre, la bonne tenue, la discipline de ces militaires qu'il ne faut pas laisser s'éparpiller même pour boireà leur santé et à celle du drapeau? Ne faut-il pas, tout au con* traire, les ramener en état irréprochable là où ils devront se tenir à la disposition de qui de droit, pour l'accomplissement de leur tâche toute patriotique? On n'a pas trop de soldats !

Une personne bien intentionnée s'approche de l'officier et l'informe qu'une forte colonne de monde, — plusieurs milliers de personnes au moins, — viennent par la rue de Rivoli; que, s'il a des dispositions à prendre, soit pour rassembler et déplacer ses hommes, soit pour les abriter ou les porter quelque part, soit pour les conduire au casernement, mieux vaudrait ne pas perdre de temps. 11 sera trop tard quand la foule aura tout submergé. — L'officier écoute sans répondre, et l'avertisseur officieux entre bientôt dans le palais.

Un dernier coup d'œil sur la place et sur la façade de l'édifice avant de s'engouffrer dans les escaliers, où l'on aperçoit un flot de têtes qui montent.

Toujours le môme aspect de la foule. Grande tranquilliié

dans un empressement alerte. Des gens de toutes profes* sions et comme on dit/ de tout rang. Le public ordinaire, le vrai public de Paris, calme et content.

Où le spectacle est anormal et quelque peu révolutionnaire, c'est sur l'Hôtel-de-Ville môme. Que de têtes à toutes les ouvertures! Cela fait comme un décor mouvant.

Ici triomphe le gamin de Paris. Certains ont commencé par grimper sur les rebords des fenêtres, pour mieux voir le tableau extérieur. Les gamins de Paris sont, chacun sait cela, hardis, prompts et vifs comme des moineaux. Mais ils n'ont pas d'ailes. Une secousse, une poussée du dedans, la maladresse d'un voisin, uh instant d'inadvertance, une fausse manœuvre, un étourdissement, et nos grimpeurs seraient précipités sur le sol, et de quelle hauteur! Sur le soi, qui sait? La place est noHre de monde. En nombre de points, un chapeau jeté du toit ne tomberait sûrement pas parterre.

Ce monde ne paraît pas plus troublé parla vue des promeneurs aériens qui planent au-dessus de sa tête, qjie ces promeneurs'^ne s'émeuvent de risquer aussi gaillardement leurs os. Car ils se promènent tout de bon là-haut entre ciel et terre. Sans doute, le besoin de mouvement les a pris, tandis que toute cette masse grouillait sous leurs pieds. D'ailleurs, dans les grandes agitations morales du public, ne faut-il pas que chacun remue ses membres? Comme on dit, « c'est plus fort qu'eux ».

Toujours est-il que nos gamins sont descendus des rebords des fenêtres sur les planches qui courent à la hauteur du grand étage le long de la façade, et qui servent pour allumer le cordon de gaz les jours d'illumination. Et les / voilà qui se faufilent et défilent sur ces passerelles sans garde-fous — (garde-fous est le mot) — tellement étroites que, d'en bas, nos ascensionnistes semblent suspendus dans le vide.

Ce que fait un gamin quelconque, comment un autre gamin, un apprenti, un adolescent ne le ferait-il pas ? Et pourquoi pas des hommes, -- ceux-là surtout qui ont l'habitude de se hisser sur les toits, de travailler sur des échelles, d'arpenter des gouttières, d'élever des échafaudages? Et sur les planches s'alignent des spectateurs debout, s'adossant à quelque saillie d'architecture, à quelque bloc

de pierre, s'accroupissant parfois pour plus de commodité, ou même assis, — les sybarites! — assis tout juste^ comme bien Ton pense; assis avec jambes pendantes et ballantes, et contemplant avec une attention et une satisfaction manifestes tout ce qui se passe dans ce bas monde, sous leur œil bienveillant. Qu'on imagine des spectateurs plantés à cette élévation sur une sellette de badigeonneur, sans corde pour se tenir, pour monter ou pour descendre.

Mais nos intrigants ne semblent que plus satisfaits d'être parvenus là, où il y a danger, d'où l'on voit si bien, où l'on est si bien en vue, et d'où l'on peut narguer les autres. Ne sont-ce pas, sans contredit, les meilleures places Y Le tout, comme au théâtre, a été de courir les prendre.

Il n'est que temps de gravir les escaliers* On suit le monde; il conduit tout droit à la salle du Trône*

Cette salle n'est pas pleine encore; maisles visiteurs, qui se répandent et errent partout, s'arrêtent ici de préférence. Elle est vaste, magnifiquement ornée; elle attire et elle retient. On s'y voit mieux défiler les uns les autres.

Les exclamations constantes des nouveaux entrants témoignent de leur admiration. Salle du Trône! Le mot sonne bien. Il pourrait sonner mal, puisqu'il ne faut plus de trône. Mais, précisément, on a plaisir à examiner la pièce où ont paradé les gens de l'Empire, puisqu'ils n'y paraderont plus.

Les visiteurs marchent sans tapage, avec précaution, pour ne gêner personne et ne rien abîmer. Il faut bien dire «les visiteurs »; car, quoique les premiers arrivés n'aient évidemment pas été invités à entrer dans le palais, ces rangs pressés sont composés de curieux et non d'envahisseurs.

Voici bien quelques types du genre dit « Démoc-Soc *; quelques personnages dont les traits accentués, l'assurance impérieuse, l'air afïairô, la connaissance qu'ils affectent des lieux, annoncent aes vétérans de la Révolution. Par ci, par là, des gamins, qui ne sont pas des voyous, qui n'en ont à coup sûr ni la turbulence, ni les allures, ni le ton. Mais, l'immense majorité des personnes qui défilent appartiennent au gros public de Paris, gens de tout âge^ de • ous cos tûmes, beaucoup vêtus avec soin, presque tous en habit du dimanche, et tous proprement mis.

C'est bien le peuple, le vrai peuple, où se Tetrouvent toutes les conditions ; on {)ourrait dire la fouie.

Ce peuple n'est pourtant pas celui que mettent en scène les récits des anciennes révolutions, dont nous entendions dans notre enfance faire la peinture peu flatteuse; ce peuple qu'on prenait pour synonyme de plèbe, peut- être par tradition» et comme dernier reste des époques et des institutions de caste.

Encore en 1848, après que tout habitant avait roQU le droit de suffrage, alors que l'égalité et ses effets commençaient seulement à s'implanter, quel sens spécial avaient ces mots peuple et homme du peuple, par opposition à nation et à citoyen! Quand on disait : « Le peuple descend dans la rue; le peuple est à rH6tel-de -Ville j», — quelles images se faisaiton aussitôt de physionomies farouches, de mines patibulaires, de vêtements sordides, de mœurs violentes^ de grossièreté et de sauvagerie !

Le voici, le peuple à l'Hôtel -de-Ville ; il est « comme tout le monde », car il est tout lé monde. Le nivellement social s'est donc poursuivi malgré l'inexpérience du suffrage universel et malgré les abus qu'elle afacilités. Il s'est poursuivi par exhaussement de la masse qui s'élève à la connaissance de son rôle, ainsi que de la civilisation et du progrès incessant.

C'est au nom du peuple français que les gouvernants se sont jetés dans les aventures où le voilàen proie au malheur, cet éducateur terrible. On avait cru l'émanciper en 1848. Il est retombé sous une tutelle qui l'a mené à sa ruine. En face de l'extrême péril., il faut que d'un coup il se fasse homme, citoyen et soldat. Ainsi, même en paraissant revenir sur leurs pas et repasser par les mêmes étapes, les révolutions avancent. Puisse celle-ci achever l'évolution nationale.

Tout ce monde a et veut garder, on le sent, une dignité réelle. On est pénétré de la grandeur des événements. On est ému de cette révolution pacifique, impressionné par le souvenir des révolutions plus violentes ; et ce palais inspire une sorte de respect, bien qu'on revienne toujours à la même idée : « Nous sommes ici chez nous ». Aux plus turbulents cela impose retenue.

Partout aussi persiste et s'étend cette impression que

Paris et la France, étant livrés à eux-mêmes, chaque ci (03'en prend sa part de pouvoir et de responsabilité pour le maintien de l'ordre et le salut du pays. On ne peut se lasser d'admirer qu'il n'y ait nulle part d'agents de rautorité ei de représentants de la force. On en a été si longtemps encomcombré I Livréà soi-même, — cette nouveauté fait réfléchir.

Et. les visiteurs passent toujours sans avoir besoin de Tavertissement que les sergents de^ ville prodiguaient tant naguère à la foule : « Circulez !» — On circule spontanément, allant d'une salle à l'autre, montant et descendant les étages, errant sur les paliers, dans les couloirs et les vestibules, s'enquérant courtoisement, se faisant les uns aux autres les honneurs de la maison.

De temps à autre, une semonce brève à quelque gamin suspect de friper inconsidérément des t^entures, de mettre les pieds sur des plinthes, de salir des peintures, de cracher sur des parquets, de s'essuyer sur des rideaux, de commettre quelqu'un de ces manquements aux bienséances dontles enfants sont invariablement tentés lorsqu'on les amène dans le monde^ lorsqu'on les oblige à rester trop longtemps sages» propres et tranquilles.

Arrivés à certaines portes, les visiteurs, apprenant qu'on ne passe pas par là, que c'est réservé probablement pour les besoins du service, pour les affaires du gouvernement, de ceux qu'il occupe ou qui s'occupent de lui,*- s'arrêtent avec la plus entière déférence. — € Ils ne doivent pas manquer de besogne », dit-on; et l'on s'en va discrètement.

Beaucoup, après avoir suffisamment erré, cèdent la place à d'autfes. — « Chacun à son tour! » Et 1 encombrement ne devient pas dangereux. D'ailleurs, ne faut*il pas voirlarue, le monde du dehors ? Et ne faut-il pas laisser î'Hôtel-de-Vllle à ceux qui y ont à faire ?

On s'en va, non sans se retourner pour graver dans sa mémoire le spectacle de l'Hôtel-de-Ville, cette ruche pleine de vie, et de cette place où les acclamations retentissent toujours, ayec le chant de la Marseillaise et les cris de : Vive la République 1

Et les pères, montrant une dernière fois ce spectacle à leurs enfants, soulevant les plus jeunes dans leurs bras ou les plantant surJeurs épaules^ répètent : « Souviens-toi ! »

La Soirée da 4 Septembre

Partout, dans Paris, les nouvelles ont pénétré. Partout mêmes mouvements, même attitude du public et scènes analogues. L'unanimité des sentiments accentue encore l'impression dé soulagement, de résolution satisfaite, allègre et chaleureuse.

De l'empire, il semble qu'il ne reste plus trace. La République est sans cesse acclamée. Le gouvernement est remis aux mains de ceux qui ont la confiance populaire. La popularité et les mandats électifs qu'ils avaient reçus sont leurs titres, s'il est besoin de titres, pour se jeter au péril. Le pouvoi»* qui leur incombe, ne le payeront ils pas de peines écrasantes, peut-être de leur vie, de leur honneur ? Quelle charge est la leur !

Ce sont les élus de Paris. Si Paris prend la tête, c'est pour aller au feu. Il s'agit bien du pouvoir et de ses avantages l C'est i'extrême responsabilité et les derniers sacrifices qu'on assume. Qui pourrait les envier à Paris et au nou« veau gouvernement? Combien durera-t il, seulement l

Paris a fait aujourd'hui ce qu'il pouvait, et comment aurait-il pu ne rien faire? A. chaque jour suffit sa peine. N'estce pas un acte, un événement immense, que d'avoir repris possession de soi-même et remplacé un gouvernement tel que celui de l'empire, sans une violence, sans un coup de feu, sans un coup de sabre ?

La nation entre en scène les mains pures et l'esprit

ferme. Ces citoyens que la liberté ranime, qui s'embrassent les larmes aux yeux, qui chantent d'une seule voix Thymne des ancêtres, savent-ils quel sort les attend ? Du moins auront-ils vu, en face de l'ennemi, l'union de tous s'accomplir dans un élan de viril enthousiasme.

Et dans la soirée, quel spectacle encore !

Ceux qui ne sauraient pas discerner, apercevant cette foule répandue partout, les cafés remplis, les boulevards pleins de lumière, de bruit, de chants et de cris^ se diraient : « Paris est donc en fête ? » Hélas, pour des Français, l'entrain est souvent loin du plaisir. On le garde jusque sur le champ çl6 bataille.

. De môme qu'on ne voulait pas de violence, on ne veut pas de larmes, pas de tristesse morne. N'est-on pas sous la menace et sous les yeux de l'ennemi ? Dans certaine gailé, on peut chercher quelque bravade ; ce n'est assurément pas l'indifférence qui se cache. On n'aime pas chez nous le courage lugubre.

On est obsédé de l'idée que l'ennemi serait trop heureux si la révolution se faisait péniblement et mal. Elle ne doit pas être déconsidérée, amoindrie en son caractère et en ses effets au r^egard des autres peuples, dont on sent l'attention braquée sur Paris .

Enfin, c'est un grand jour. Il faut que' tout concoure à l'impression commune, que rien ne trouble les manifestations publiques. Que pourrait bien être l'individu qui dénigrerait ce mouvement unanime ? Quelque ancien agent de l'empire ou quelque espion de l'étranger ? Tout au moins un mauvais citoyen. Mais où voit-on un seul symptôme de malveillance ? Pas même ces arrière-pensées, ces regrets, ces défiances, ces craintes de réaction qui jettent entre citoyens le soupçon 'et la division, qui assombrissent les révolutions même au ipilieu de leurs succès.

On n'a pas prononcé le mot d'émeutier, dans cette révolution tranquille ; on ne prononce pas celui de réactionnaire. Contre un gouvernement inexistant, pas d'émeute ; pas de rébellion, sans quelque chose ou quelqu'un' contre qui l'on se révolte. Pas de bataille sans combattants. «^ Emeutiers ! On stupéfierait les gens si l'on articulait ce mot, et Ton n'aurait pour réponse qu'un éclat de rire.

Le parti de roî*dre, s'il y en a un, comment ne se rallie-*

rait il pas sur le champ à la République, qui seule peut exister actuellement ? Et les républicains, qui ont tout à mettre en œuvre pour résister à l'invasion, comment ne seraient- ils pas partisans de l'ordre?

Sauf le parti impérialiste — et il a en ce moment disparu — tous les partis politiques se sont sentis d'accord peur séparer la France de l'empire humilié et abattu par Tétran ger. Tous acceptent ou subissent la nécessité d'avoir quoi que gouvernement, au moins provisoire, de défense nationale. Ils savent que la République peut seule rallier les masses, pour une sorte d'interrègne selon les uns, et selon les autres pour l'avènement définitif de la démocratie libre, c'est-àdireSpour l'œuvre de la civilisation moderne que doit servir la France.

Qu'ayant déjà subi desjdéfaites et ses armées étant brisées, la France, même en Républiqu^, puisse ne pas devenir victorieuse; qu'elle ait d'irrémédiables soufifrances à subir, il n'en fallait pas moins, il n'en faut que plus vivifier en elle l'être moral, c'est à dire la conscience, l'honneur et le patriotisme. Puisque dans les guerres modernes on n'extermine plus les races, ce n'est pas de mort violente, ni par plaie du corps qu'une nation peut succomber, c'est par maladie d'àme. Elle peut se perdre par lâcheté, non par courage.

Même épuisée, blessée, la France doit redevenir plus vivante, plus vivace que jamais. Sauver son âme et sa vraie vil alité, voilà donc le devoir, voilà l'intérêt suprême auquel il faut tout sacrifier.

Défense nationale! Quoi qu'il puisse advenir, c'est le salut national.

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