SCENE VI
RÂCHEL, LÉOPOLD.
RACHEL
C'est lui, la force m'abandonne.
LÉOPOLD, s approchant d'elle doucement.
Rachel, ma bien-aimée, à mon acpect frissonne.
RACHEL, étendant la main vers lui»
N'approchez point, sais-je en cette maison Si vous n'apporterez pas parjure et trahison.
Vous que le mystère environne, Vous qui, pâle et confus, tremblez ? je le vois bien.
LÉOPOLD
Oui, mon regard tremblant est celui d'un coupable ; Je t'ai trompée... et le remords m'accable.
RACHEL
Samuel !
LÉOPOLD
Tu sauras tout : Ton Dieu n'est pas le mien.
RACHEL
Qu'ai-je entendu?
LÉOPOLD
Rachel, je suis chrétien !
DUO
RACHEL
Lorsqu'à toi je me suis donnée, J'outrageai mon père et l'honneur.
Mais j'ignorais... infortunée.
Que j'outrageais un Dieu vengeur.
LÉOPOLD
Quand mon âme à toi s'est donnée, Fortune, dignité, grandeur, J'oubliai tout... ma destinée' Est en toi, comme mon bonheur.
Mais ta loi nous condamne et défend que je vive, La juive amante d'un chrétien,
Le chrétien amant d'une juive, Sont tous les deux frappés de mort... le sais-lu bien?
LÉOPOLD
Je le sais... mais qu'importe ! viens,
8ue ton cœur m'appartienne, uand l'amour nous enchaine, Et juive ou bien chrétienne, Ton sort sera le mien.
Que le courroux céleste Me garde un sort funeste, Si ton amour me reste, Je ne regrette rien.
RACHEL
Moi... que je t'appartienne ?
Que l'amour nous enchaîne ?
Ta foi n'est pas la mienne :
Ton Dieu n'est pas le mien.
Mon père vous déteste:
Et dans mon sort funeste, C'est la bonté céleste Qui seule est mon soutien.
RACHEL
Crois-tu qu'Éléazar, dont le cœur vous abhorre. Consentira jamais à former de tels nœuds?
LÉOPOLD
Ah ! sa haine n'est pas le seul obstacle encore. Qui comme un murd'airain s'élève entre nous deux. Eh bien ! fuyons, cherchons une retraite obscure Où de tous oubliés, nous les oublierons tous ; Où gloire, amis, parens, tout sera mort pour nous.
RACHEL
Abandonner mon père!
LÉOPOLD
Oui, que dans sa nature, îl ne me reste rien... que ton amour et toi.
RACHEL , douloureusement.
Abondonner mon père .'
LÉOPOLD
Éh! crois tu que moi
Je n'abandonne rien?
RACHEL
Dieu, que dis-tu?
LÉOPOLD, à demi-voix.
Tais-toi , Si tu m'aimes, partons!
RACHEL
Je n'aime que toi... mais...
Mon père:..
LÉOPOLD
Ce moment est le seul, désormais, Pour toujours réunis, ou séparés... prononce, Ma vie ou mon trépas dépend de ta réponse.
Mais Dieu nous maudira...
LÉOPOLD
Qu'importe? si son bras , En nous frappant tous deux, ne nous sépare pas.
TOUS ffEUX.
Partons... partons ; ici-bas, dans les cieux, Même sort désormais nous attend tous les deux.
8E1XCE VII.
LES pRÉcÉDENS, ELÉAZAH , se présentant devant euœ.
ÉLÉAZAR
Où courez-vous ?
rwcuEi, stupe' faite.
Mon père...
ÉLÉAZAU.
Pour m'éviter, oij portiez-vous vos pas? Connaissez-vous donc sur la terre, Quelque endroit où n'atteigne pas La maiédîction d'un père ?
ENSEMBLE
LÉOPOLD et RACHEL.
Ah! le remords m'accable.
Oui, c'est un Dieu vengeur
Dont l'aspect redoutable Me glace de terreur.
KLÉAZAR, les regardant lim après Vautre. Je vois son front coupable Glacé par la terreur. D'un juge inexorable Craignez le bras vengeur.
ÉLÉAZAR. à Lc'opold.
Et toi que j'accueillis, toi qui venais sans crainle, Outrager dans ces lieux l'hospitalité sainte, Va-t'en !... si tu n'étais un enfant d'Israël, Si je ne respectais en toi notre croyance, Mon bras t'aurait déjà frappé d'un coup mortel...
LÉOPOLD
Frappe... je ne veux pas te ravir ta vengeance. Je suis chrétien!
ÉLÉAZAR, avec fureur.
Chrétien!...
RACHEL , retenant son bras.
Arrêtez... il n'est pas seul coupable, Et la mort qui l'attend, je dois la mériter ; C'est moi qui suis coupable ; Grâce... et que ma douleur, D'un juge redoutable, Désarme la rigueur.
LÉOPOLD
C'est moi qui suis coupable, Et parjure à l honneur !
Oui, le remords m'accable Et déchire mon cœur.
RACHEL
Pardonnez-lui, mon père, et qu'il soit mon époux. Hélas! si d'une mère J'avais connu l'amour, Sa voix , à jna prière , S'unirait en ce jour.
C'est elle qui m'inspire, Et je crois prés de vous
L'eiîtendre ici me dire :
Il sera ton époux.
ÉLÉAZAR
Eh bien ! donc, puisqu'ici ma fureur vengeresse Doit ce'der à tes pleurs... que le ciel en courroux. Comme moi, te pardonne... et qu'il soit ton époux. RACHEL , poussant un cri de joie , et se jetant dans les bras d'Eléazar.
Mon père...
LÉOFOLD, poussant un cri de terreur.
O ciel...
RACHEL, se retournant et les regardant.
Eh bien! donc... qu'avez-vous?
ÉLÉAZAR, entre eux deux.
A genoux, à genoux... prêtre de notre loi, Que je reçoive ici tes sermens et sa foi. LÉOPOLD, retirant sa main.
Jamais, jamais!
RACHEL
Qu'oses-tu dire?
LÉOPOLO.
Je ne puis.
RACHEL et ÉLÉAZAR.
Et pourquoi?
LÉOPOLD
Je ne puis, laissez-moi !
ÉLÉAZAR
Et moi, je l'ai prévu : trahison .. anathème... Maudits soient les chrétiens et celui qui les aime!
LÉOPOLD, à Rachel.
ISe m'interroge pas... je dois fuir... je le dois. Adieu, Rachel î adieu pour la dernière fois !
ÉLÉAZAR
D'un chrétien sacrilège Et que l'enfer protège, Je connais les projets, El que Dieu qu'il blasphème Le maudise à jamais!
RACHEL
De ce cœur sacrilé(;e Et que l'enfer protège , Q)uels sont donc les projets ?
Désespoir... anathème!
J'en jure par Dieu môme, Je saurai ses secrets.
(Léopold se précipite par la porte de la rue.)
FIN DU DEUXIÈMi: ACTE.