SERBIE
De tous les pays alHés, la Serbie est celui qui a été le plus longtemps en guerre, depuis le 25 juillet 1914 jusqu'à l'armistice. Et encore convient-il de rappeler que ce n'est qu'au mois de décembre 1913 qu'avait été démobilisée l'armée qui avait fait la seconde
campagne balkanique. Elle avait eu six mois pour se reposer. Les pertes de la Serbie en hommes ont été, proportionnellement à sa population, les plus élevées de toutes, 400 000 soldats, 845 000 civils, dont 311 000 mâles audessus de quinze ans. Il faut ajouter à cette hécatombe 264 000 invalides militaires et civils. On a cherché à exprimer les dommages causés aux personnes par le chiffre des pensions aux invalides et aux membres des familles restées sans soutien. Une autre méthode consiste à prendre comme base la valeur d'un homme, en pleine force, en plein rapport. En ne la fixant qu'à 20 000 francs, pour les 850 000 Serbes adultes qui existaient avant la guerre, on obtient un capital de 17 milUards. Plus de 62 pour 100 ont péri, ce qui équivaut à 10 milHards et demi de francs. D'autre part la Serbie s'est endettée de 3 milliards de francs à l'étranger. Sans la guerre, sa population, qui était, en 1913, de 4 500 000, serait aujourd'hui de 5 200 000 âmes. Elle est réduite à 3 300 000. Son agriculture manque de semences, de bétail et d'outillage. Elle se ressent cruellement des pertes humaines occasionnées par les
mauvais traitements infligés aux prisonniers, internés civils et déportés. Les Serbes prisonniers en Autriche-Hongrie, en Allemagne, en Bulgarie ont été au nombre de 300 000, les internés et déportés, de 182 000. La moitié a succombé.
Si des personnes nous passons aux biens, nous trouvons, dans le mémoire soumis par la délégation serbe à ia Commission des réparations, les données suivantes. L'agriculture, par suite des dommages causés par l'ennemi aux emblavures, aux vergers, aux vignobles, aux forêts, aux parcs, aux haies, enregistre une perte d'un milliard. Parmi les moyens de communication, les chemins de fer ont subi des dégâts tels qu'on pourrait presque dire que la Serbie n'a pas à réparer ses lignes, mais à refaire son réseau. Les dommages matériels des chemins de fer de l'État s'élèvent à 378 millions, ceux des chemins de fer dépar tementaux et privés à 17 millions ; ceux des routes et ports à 719 millions. Mais les dommages indirects sont infiniment supérieurs ; la restauration économique est retardée pour une période indéternainée. Les difficultés de transport amènent la disette, aggravent la
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cherté de la vie, sont la cause d'un grand nombre de décès provoqués par le manque de vivres. Au chapitre des postes, télégraphes, téléphones, le chiffra est de 47 milHons ; à celui de la navigation, flotte marchande fluviale, de 40 millions.
Les dommages causés aux mines se rangent sous quatre rubriques : les installations, les minerais et le charbon extraits par l'ennemi, les redevances non perçues par le gouvernement serbe, les pertes des caisses de secours mutuels des ouvriers mineurs. Les envahisseurs ont poussé l'exploitation des mines à outrance, sans tenir aucun compte des nécessités de l'entretien, et ont, de ce chef, porté une atteinte sérieuse à la valeur des domaines: la valeur de cette extraction s'est approchée de 200 millions de francs.
A la veille de la guerre, la Serbie possédait 544 entreprises industrielles privées, dont le capital était de 134 millions de francs. Il en coûterait 434 millions pour les rétablir aujourd'hui. Les industries d'État, arsenal, poudrerie, imprimerie, usine à briquettes, installations pour l'imprégnation des traverses de chemins de fer, manufactures des monopoles
(tabac, allumettes, papier timbré) ont souffert des pertes d'ensemble 108 millions, les canalisations et aqueducs, de 180 millions.
Si des immeubles nous passons aux meubles, nous voyons que la valeur du mobilier et des ustensiles détruits s'élève à 632 millions de francs, la moyenne par maison variant entre un maximum de 13 500 francs à Belgrade et un minimum de 400 francs en nouvelle Serbie. Le mobilier et le matériel des établissements de crédit représente 40 millions ; les ustensiles 86 millions ; le mobilier agricole 120 millions ; les coopératives agricoles 15 millions ; le mobilier et le matériel des immeubles du domaine public 463 millions ; les animaux, bœufs, buffles, chevaux, ânes, mulets, porcs, moutons, chèvres, abeilles, vers à soie ; les outillages et installations de poste 2 652 millions ; les produits a Agricoles servant à F alimentation humaine et les fourrages 1 650 millions.
Au chapitre du commerce, les Serbes déclarent que la valeur des marchandises privées enlevées, consommées, pillées, détruites est de 300 millions aux prix d'avant-guerre, 900 millions aux prix actuels ; ils estiment
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celles que contenaient les autres magasins de l'État et des municipalités à 120 millions ; celles qui étaient en entrepôt pour compte de monopoles à 170 millions ; l'outillage des arts et métiers à 154 millions ; les musées les bibliothèques et leur contenu à 575 millions. Les dommages causés par les réquisitions sont évalués à 550 millions. D'autres, qui n'ont pas pu être estimés, ont été provoqués par l'exécution des débiteurs et la vente à vil prix de leurs biens, au profit de créanciers ennemis qui se portaient acquéreurs.
Les établissements financiers ont vu, pour la plupart, leurs cofîres-forts fracturés et toutes les valeurs, numéraire, actions, effets de commerce, lettres de change, titres, emportés. On estime le dommage à 30 millions pour les banques de dépôt, 10 pour les particuliers, 35 pour le Crédit foncier [Oupraça F ondoya). La coopérative des affaires a perdu
4 millions, la loterie d'État 5 millions.
Les gains supprimés sont estimés à 180 millions pour les artisans, 50 pour les industriels,
5 pour les entreprises de navigation, 120 pour la pêche, 360 pour l'agriculture, 10 pour le commerce, 60 pour les banques, 6 pour les
tramways et l'éclairage de Belgrade, 33 pour les Compagnies d'assurance, 45 pour les professions libérales, 24 pour les ouvriers et journaliers, 18 pour les étudiants sous les drapeaux, 60 pour les loyers non perçus. Les appointements du personnel des banques et des entreprises industrielles et commerciales représentent 114 millions pour cinq ans.
Les exactions d'ordre financier ont été multiples. Les ennemis ont tout d'abord imposé leur système monétaire comme moyen légal de paiement ; ils ont, de ce chef, inondé le pays de 800 millions de billets libellés en couronnes austro-hongroises ou en lew bulgares, qu'ils obligeaient les habitants à recevoir au pair. Inversement ils ont décrété que le billet serbe perdait la moitié de sa valeur nominale et ne l'ont accepté que pour ce chiffre. Le préjudice causé de ce chef n'est pas inférieur à 100 millions de dinars. D autre part ils ont confisqué 30 millions de dinars de pièces d'argent. Dans les bureaux de poste, des chemins de fer, dans les tribunaux, dans les dépôts constitués dans les banques de pays ennemis pour le paiement des coupons de rentes serbes, ils se sont approprié des
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sommes s' élevant à 41 millions. Ils ont enlevé une partie de la fortune privée ; ils ont perçu les taxes et revenus de la ville de Belgrade et de communes pour une somme de 32 millions.
Les pensions de retraite à servir aux invalides, aux victimes militaires, aux mutilés, blessés, malades, réformés, sont évaluées à 68 millions, les pensions aux victimes civiles de la guerre à 85 millions, les allocations et pensions aux personnes restées sans soutien à 228 millions, au total 381 millions, qui seraient doublés si, au lieu des taux minimum, on adoptait les taux maximum.
Récapitulons les divers articles du bilan funèbre dressé par les Serbes ; leurs réclamations se résument comme suit :
I. Immeubles (terrains, bâtiments, communications, mines, industrie) : 3 493 millions. — IL Meubles (mobilier, matériel agricole, cheptel, vivres, commerce) : 6 940 millions. — III. Intérêts divers (réquisitions, crédits, numéraire, gains perdus) : 1 845 millions. — IV. Exactions d'ordre financier : 1 073 miL lions. — V. Dommages causés à l'État : 4 407 millions. — Total ; 17 758 millions.
Un calcul établi sur des bases identiques pour le Monténégro conclut à un ensemble de dommages de près de 723 millions de francs.
Les réclamations des délégués du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ne sont pas établies sur les mêmes bases que ceux de la France. Des études, comme celle de M. Louis Dubois, sans omettre de signaler l'importance des dommages indirects, en ont séparé l'évaluation de celle des dommages directs D'un autre côté, le coefficient au moyen duquel les Serbes ont relevé les valeurs d'avantguerre et qui a généralement été de 3, peut être considéré comme faible : de ce chef, l'écart entre les résultats auxquels ils sont arrivés et ceux qu'aurait donnés l'application de la méthode française, serait diminué.
Nous ne voulons pas allonger cette liste monotone des désastres causés, nous ne saurions trop le répéter, par des méthodes de guerre absolument contraires au droit des gens. Nous aurions dû cependant parler de pays tels que la Pologne, T Arménie, qui n'ont pas moins souffert : mais nous en avons assez dit pour que la réalité éclate, aux yeux du
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monde trop vite oublieux. La sèche énumération des milliards engloutis a quelque chose d'impressionnant dans sa cruelle monotonie : il fallait dresser Finventaire des ruines, et ce ne fut pas aisé, puisqu'en mainte circonS' tance les ruines elles-mêmes, selon le mot célèbre du poète latin, ont disparu, etiam periere ruinœ.