‹ La lâegende d'un peupleChapitre 52 sur 67 · SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

SAINT-DENIS

11 comprend que pour lui l'échec serait la honte; Et, courant au-devant de la mort qu'il affronte, Il cherche en vain, par des appels exaspérés, A rallier un peu ses soldats effarés... Impossible!

Et bientôt, tout le long de la route.

On vit s'enfuir au loin les Anglais en déroute. Armes, munitions, vivres, fourgons chargés Tombaient du même coup aux mains des insurgés. Les opprimés avaient remporté la victoire. Et l'un des plus brillants feuillets de notre histoire Porte aujourd'hui le nom vainqueur de Saint-Denis!

Hélas ! beaux horizons bien vite rembrunis ! Deux jours après — c'était l'envers de la médaille Saint-Charles perdait tout en perdant la bataille. Tout? non pas; car déjà le coup avait porté : Saint-Denis nous avait conquis la liberté " !

Elle fut magnanime, héroïque et sans tache, Votre légende, ô fiers enfants de Saint-Eustache !

Quand le reste pliait; quand, à Saint-Gharle en feu, Sacrifiant leur vie en un suprême enjeu. Les hardis défenseurs de notre sainte cause. Martyrs du grand devoir que la patrie impose. Etaient morts aux lueurs de leurs foyers détruits ; Quand les plus dévoués au loin s'étaient enfuis. Traqués en malfaiteurs jusques à la frontière, Et que les conquérants, avec leur morgue altière.

De leurs cris de triomphe insultaient les vaincus, Vous, au sublime appel d'un nouveau Spartacus, Voulûtes, réunis en phalange sacrée, Défiant jusqu'au bout la puissance exécrée Des tyrans désormais transformés en bourreaux. Vaincre en désespérés ou mourir en héros!

Colborne et ses soldats, sinistre et lourd cortège. S'avançaient en traînant leurs fourgons sur la neige. L'invective à la bouche et la torche à la main, Répandant la terreur partout sur leur chemin, Ces preux, qu'on aurait dit recrutés dans les bouges, S'approchaient, et de loin les uniformes rouges Semblaient, mouvants replis, au front des coteaux blancs. Comme un serpent énorme aux longs anneaux sanglants.

Ces reîtres sont joyeux; déjà leur cœur savoure Le plaisir qu'a le nombre à vaincre la bravoure.

En revanche, le ciel est triste et nuageux. Ce matin-là, le jour, à l'horizon neigeux,

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Tardif, n'avait jeté qu'une lueur blafarde.

Chénier toute la nuit avait monté la garde ;

Et puis, n'attendant plus que le fatal moment,

Longtemps, les yeux fixés au pâle firmament,

Tout rêveur, il se tint debout à sa fenêtre.

— Pleurez-vous? fit quelqu'un. Il répondit : — Peut-être!

J'aurais, ajouta-t-il sans trouble dans la voix.

Voulu voir le soleil pour la dernière fois ^^

A midi le canon tonna.

Silence morne, Pas un bruit n'accueillit ce salut de Colbornc. Pour combattre avec chance, équipés à demi, 11 valait mieux laisser s'approcher l'ennemi.

Les insurgés s'étaient retranchés dans l'église ; Cent hommes tout au plus, cent coeurs que paralyse Le manque de fusils et de munitions.

Mais n'importe, chez eux nulles défections! Armés ou désarmés, du premier au centième. Tous sont prêts à combattre et résister quand même.

— C'est bien, leur dit Chénier un éclair aux sourcils,

Les mourants céderont aux autres leurs fusils :

Nous en aurons bientôt assez pour tout le monde '^ ! -

Cependant au dehors la canonnade gronde ; Le bourg est envahi, tous les chemins bloqués; Les affûts destructeurs sur l'église braqués, Faisant sauter les ais, déchirant les murailles, Lancent la foudre avec des paquets de mitrailles ; Derrière un bataillon, un bataillon surgit. Mêlant sa fusillade au canon qui mugit ; L'égUse n'est bientôt qu'une vaste masure.

Mais, du haut des clochers et de chaque embrasure, Les hardis assiégés ripostent fièrement.

Repoussant chaque assaut par un redoublement D'efforts et de sang-froid, d'adresse et de courage, Chénier se multiplie et tient tête à l'orage. Sanglant, échevelé, noir de poudre, on le voit Grandir en même temps que le danger s'accroît ; Un officier anglais le somme de se rendre : Le héros souriant lui répond : — Viens me prendre! —

El retend raide mort d'un coup de pistolet.

Mais, presque au même instant, un énorme boulet Fait voler en éclats la grand'porte de chêne. Alors des assiégeants la horde se déchaîne. On envahit l'éghse armé jusques aux dents. Et l'assaut du dehors recommence au dedans.

— Hourra! criait Chénier; hardi! sus aux despotes Montrons-leur ce que c'est que des francs patriotes !,

Et des jubés croulants, du haut des escaliers,

A l'abri de l'autel, derrière les piliers.

De partout corps à corps s'engagea la mêlée.

La lutte fut sauvage, implacable, affolée. Nul temps de recharger les armes, à ce point Qu'on se prend aux cheveux, qu'on se frappe du poin^

fis LA LÉGENDE D'UN PEUPLE.

Ils sont deux mille au moins contre cent, mais n'importe

On se tue au balustre, on s'écrase à la porte ;

La masse ondule ; on va poussant et repoussant,

Fou de rage, assoiffé de carnage et de sang...

Enfm l'Anglais recule, et Golborne en furie

Est forcé de plier devant Chénier qui crie :

— Victoire, mes enfants! victoire, grâce à Dieu!

Un cri désespéré lui répondit :

— Au feu !

Ces forts, voyant contre eux tourner la tragédie. Avaient à leur secours appelé l'incendie. Ils avaient fait leur œuvre, et l'église brûlait : L'espoir, l'espoir dernier des héros s'envolait. Il ne leur restait plus qu'à succomber en braves.

Du portail à l'abside et des clochers aux caves.

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La flamme faisait rage. Alors l'œil ébloui Vit là se dérouler un spectacle inouï.

Pendant que du brasier les spirales rampantes Sapaient les murs noircis et rongeaient les charpentes, Et que, dans les horreurs d'un vaste embrasement, L'édifice flambait, — de moment en moment, Du haut de la bâtisse à demi consumée. Aux lueurs des éclairs, au sein de la fumée. Dans les crépitements et les coups de fusils. Aux clameurs des Anglais d'épouvante saisis. Ensanglanté, farouche, au bord d'une fenêtre, On voyait tout à coup comme un spectre apparaître. Et lancer aux vainqueurs, dont sa haine fait fi. Un dernier coup de feu dans un dernier défi !

11 en périt beaucoup dans les flammes. Le reste Des vaincus dut subir un sort non moins funeste. Sitôt que, poursuivi par le feu qui le mord, Quelque insurgé tentait de s'échapper : — A mort ! Il tombait fusillé par une balle anglaise.

Chénier, dernier de tous, sortit de la fournaise.

La scène ne dura que deux minutes, mais

Ceux qui purent la voir ne l'oublieront jamais.

Le héros, en sautant du haut d'une croisée.

S'affaissa sur le sol une jambe brisée.

Ce n'est rien! sous le plomb qui grêle à bout portant,

Chénier sur un genou se relève un instant;

Il se dresse, aveuglé de sang, l'habit sordide.

Défiguré, hagard, effroyable, splendide;

Et, pour suprême insulte à la fatalité.

Le fier mourant cria :

— Vive la liberté!

Puis dans le tourbillon, la poudre, le vacarme. Par un dernier effort il déchargea son arme. Un nouvel ennemi tomba, mais ce fut tout : Colborne et ses soudards étaient vainqueurs partout !

Ce qui suivit eût fait rougir des cannibales.

On traîna de Chénier le corps criblé de balles;

Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant;

Et par les carrefours, ivres, repus, chantant.

Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques.

Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques...

Puis la torche partout! les braves en avant!

On brûla les maisons, on brûla le couvent;

Si quelque humble demeure échappait mi-détruite.

C'est que l'on pourchassait quelques femmes en fuite.

De quartier nulle part, nulle compassion ;

Partout pillage, vol et dévastation!

Les vieux citent encor des traits épouvantables :

On sabrait dans les Uts, on sabrait sous les tables;

Tuer des prisonniers, éventrer des mourants,

C'étaient nobles exploits. Un enfant de quatre ans

Est là tout étonné qui regarde et qui flâne ;

Un des braves l'ajuste et lui brise le crâne...

Ce brave eut un procès, mais il fut acquitté,

N'ayant au fond puni qu'un petit révolté *"!

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Enfin, le lendemain, ces nobles Alexandres Laissaient par derrière eux trois villages en cendres!

C'est à ces durs prix-là — sombre nécessité! — Que tout peuple naissant t'achète, ô Liberté!

L'EGHAFAUD

Ils étaient innocents, oui ; mais il fallait bien Qu'on n'eut pas érigé ce tribunal pour rien.

D'ailleurs, c'est entendu, quand l'homme s'émancipe, On doit toujours sévir pour sauver le principe. Redresser les griefs, reconnaître son tort. C'est très bien ; mais il faut des exemples d'abord !

Parmi les prisonniers d'élite on en prit douze; Certes, le choix fut fait par une main jalouse;

Et, tandis que le reste — à quoi bon tant trier? Allait languir là-bas sous un ciel meurtrier, Les juges — oh! de vrais modèles de droiture - Dirent à l'cchafaud :

— Toi, voici ta pâture !

Et ces juges, choyés, approuvés, applaudis. Qui peut-être eussent eu pour de réels bandits Dans leurs cœurs de torys plus de miséricorde. Osèrent d'une main ferme passer la corde Au cou de citoyens dont le crime devait. Comme dans le passé celui de Du Galvet, Confondant des bourreaux l'éternel égoïsme. Dans la bouche de tous s'appeler héroïsme!

Oh! cet échafaud-là, malgré son nom brutal, Ne fut pas un gibet, ce fut un piédestal ! L'injustice des lois en fut seule flétrie. Et, tandis que, plus tard, on verra la Patrie,

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