La laiterie de Tressency
^ — Tout à côté d’un bosquet de vieux chênes Se trouve assis, de Tressency le bourg.
- Là, dans le sein d’une heureuse indolence ^ Vont se cacher nos poètes fameux,
Là, retirés ils vivent d’espérance,
D’illusions et de rêves heureux.
6° Là, nul ne vient troubler leur chère Muse, Leur doux repos, leur bonheur et leur paix.
Je ne dis pas que beaucoup l’on s’amuse,
A regarder les ruisseaux et les prés.
Mais sûrement on y trouve le calme Si nécessaire à l’inspiration,
Et de la gloire on cultive la palme En cultivant la méditation.
Tressency donc était un beau village ’^Que ne troublait ni discorde, ni bruit.
Hélas ! faut-il que de l’or le bel âge,
Pour lui d’un coup aujourd’hui, soit détruit !
Faut-il qu’ici je vous fasse l’histoire Des faits sanglants, des terribles combats,
Que vous aurez beaucoup de peine à croire,
Tant en sont grands et tristes les débats.
Lors sur le bourg régnait un Bourguemestre Fort bien féru de justice et de lois.
Qui n’ayant pas pour se faire connaître D’occasions favorables au choix,
Imagina de créer l’industrie Qui le rendît immortel citoyen.
Il conçut donc la vaste laiterie Qui devait tant réjouir le Doyen.
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire Constituant une société,
Il réunit des capitaux sans rire.
Il eut bientôt une propriété,
Des champs, des prés, une superbe étable Où se pressait un fort joyeux troupeau,
Une maison, une ferme admirable,
Construite au bord d’un ravissant cours d’eau. Pour fabriquer de savoureux fromages,
Sa ferme avait du lait abondamment,
De beaux troupeaux, d’excellents pâturages:
Tout allait bien dans ce commencement.
Mais il fallait une force motrice Pour baratter le lait chaque matin.
La laiterie à bout de sacrifice Ne pouvait point s’adjuger un moulin,
Un grand moteur, ou machine électrique,
Qui servirait à la fois à deux fins ;
Moudre le blé, puis aider la fabrique,
Qui pourrait même éclairer les voisins !
Le Bourguemestre était donc très perplexe,
Ne sachant point où donner du cerveau.
Car le sujet lui paraissant complexe,
Il regardait les passants comme un veau.
« Comment s’y prendre? Eh ! mon Dieu comment faire ? S’écriait-il dans ce grand embarras?
Car pour marcher la machine est trop chère !
Que le Doyen baratte à tour de bras !
Je n’en puis plus de creuser ma cervelle. Tourner du lait ce n’est pas mon emploi !
Que le curé tourne la manivelle !
Il en connaît les secrets et la loi ! »
Tandis qu’ainsi le pauvre Bourguemestre Se consumait, s’usait de désespoir,
Mu de pitié le brave et digne prêtre En coup de vent vint chez lui pour le voir.
J’ai, lui dit-il, de quoi vous satisfaire.
Trêve de pleurs, n’ayez point de souci.
Nous n’aurons plus que les vaches à traire ;
Un beau moteur s’installe à Tressency Venez le voir et courons au plus vite.
Il ne faut pas que nous perdions du temps.
Le Bourguemestre, sur ce, se précipite,
Et les voilà tous les deux sur les champs.
Non loin de là s’élevait une Usine Qui promettait de prospérer beaucoup.
Or, de la ferme elle était fort voisine :
Pour celle-ci, c’était un riche coup,
Car le moteur de l’Usine à phosphates A très-bas prix, pour toute indemnité,
Pouvait sur l’heure agiter les barattes.
C’était la vie et la prospérité.
Le Bourguemestre est ivre d’allégresse.
Il court, il va dans le dernier transport, Rivalisant d’ardeur et de vitesse.
Il a bientôt enfin gagné le port.
Il est déjà dans l’Usine nouvelle,
Examinant le merveilleux moteur.
Le bon curé lui dit : la manivelle
N’a pas besoin de mon bras comme acteur.
Nous pouvons donc à l’instant nous entendre, Fixer le prix, demander le courant.
Le directeur est tout prêt à se rendre,
A nos raisons pour de l’argent comptant. L’entente fut dès l’abord très-facile,
Et le contrat signé de bonne main.
Le Bourguemestre alors l’âme tranquille,
De son foyer regagna le chemin.
Dès ce moment la grande laiterie De Tressency fût la joie et l’orgueil.
Les employés de la fromagerie N’avaient au cœur ni tristesse, ni deuil.
Les jeunes veaux à la queue en trompette Couraient, sautaient, bondissaient tout joyeux. Ainsi chacun prit part à cette fête,
Et tout le monde à la fois fut heureux.
C’est une loi sur cette pauvre terre Qu’un jour heureux n’a pas de lendemain. Bientôt hélas 1 de cette loi sévère Le Bourguemestre entendit le refrain.
La laiterie avait peine à suffire
Au lourd fardeau des charges et des frais.
Et le Doyen avait fini de rire En contemplant les vaches sur les prés.
On avait beau presser beaucoup le beurre. Les grands clients ne venaient jamais là,
Le beau moteur ce n’était plus qu’un leurre. Car on tombait de Charybde en Scylla.
Sa force fut reconnue inutile ;
Mais nos laitiers, liés par un contrat,
Pour s’en tirer sous prétexte futile,
Eurent recours alors au magistrat.
Tout aussitôt le laitier Bourguemestre,
Se souvenant que vraiment il l’était,
Prit le laitier qu’il ne voulait plus être,
Sous son égide, et parut satisfait.
Il fallait bien sauver la confrérie Que le Doyen avait à Tressency:
Ces malheureux frères en laiterie Qui se mouraient d’un si mortel souci.
Le Bourguemestre en buvant une brune, Vit un beau jour, qu’en faisant le laitier,
Il avait fort négligé sa commune, Abandonné son devoir tout entier.
Ce saint moteur autrefois salutaire,
Pour son village était un grand danger.
Si le laitier l’obligeait à se taire Le Bourguemestre aujourd’hui doit parler. Tous ces poteaux qui se tenaient si ferme, Sont ébranlés, menacent de tomber.
A ce péril, il faut bien mettre un terme Si l’on ne veut un jour y succomber.
Le magistrat s’aperçut à cette heure,
Que quand, laitier, il fit voir le moteur,
Et demanda sa force en sa demeure,
Il ne permit aucun fil conducteur.
Il voulut bien le moteur et sa force ; Pour la transmettre il omit le moyen.
Si sa logique a subi cette entorse,
C’est qu’il avait oublié son Doyen.
Alors il prend sa plume de Tolède.
Et gravement il fulmine un décret.
Au sacristain il demanda son aide, Pour composer ce document sacré.
On le disait, en secret au village,
Car ce décret, par sa forme et son art, Par sa souplesse et son double langage, Portait les traits d’un nouvel Escobar.
Le voici donc l’arrêté de discorde Qui tant troubla le bourg de Tressency. Après ce coup il faut tirer la corde.
Cet arrêté motivé ; le voici.
« Vu le décret du quatorze Septembre, Dix-sept-cent-neuf, à ce cas relatif,
Vu le décret de Juillet et Décembre, Dix-sept-cent-dix ; décret itératif.
Vu toute loi chargeant le Bourguemestre D’exécuter les lois et règlements.
Vu celles que j’aurais dû bien connaître Et respecter beaucoup avant ce temps :
Vu le danger qu’a couru ma commune, Par le défaut de ces poteaux branlants : Vu que les fils menaçant ma fortune, Tiennent sur moi le malheur en suspens : Vu qu’ils pourraient dans notre laiterie, Tuer les gens, les vaches et les veaux:
Vu que les feux de cette batterie,
Sur les chemins foudroieraient les dévots ;
Vu les secrets connus de ma personne ;
Vu tout ce que, je n’ai jamais tant vu ;
Par ce décret, je commande et j’ordonne Que des poteaux l’état soit bien revu.
Attendu que sans avis préalable,
A Tressency cette installation
S’est accomplie, en tout point détestable,
Sans le concours de ma permission,
J’ordonne encor que le fil électrique Qui, transmettait la force du moteur Au sein tari de ma grande fabrique,
Soit supprimé par notre directeur.
Faute de quoi suivis de la police Nous passerons à l’exécution.
Et tous les fils seront coupés d’office,
Ainsi le veut l’administration.
Nous requérons notre Garde-Champêtre Pour que ceci soit fait dans quinze jours ;
A qui de droit pour qu’il fasse connaître Notre décret partout aux alentours.
Nous lui mandons qu’il en place l’affiche Sur le clocher et l’Eglise à la fois,
Et même ailleurs, car la commune est riche.
Fait ce deux Mars, de l’an dix-neuf-cent-trois.
Le lendemain : c’était un beau dimanche. Tout le village à l’Eglise empressé,
Vit sur les murs la grande affiche blanche, Et le décret par le greffier tracé.
Le directeur de l’usine à Phosphate,
Tout indigné n’en croyait point ses yeux. Et sa fureur devant l’Eglise éclate :
De se venger, il jure ses grands dieux.
Et tout d’abord il fait la sourde oreille; Maintient ses fils et garde ses poteaux. Vit-on jamais injustice pareille !
S’écriait-il lisant ces écriteaux !
Alors ce fût une grande bataille Parmi les gens du bourg de Tressency Et du porcher la noble valetaille,
Tout en fureur, courait, grognait aussi.
Un jour enfin l’éminent Bourguemestre De son décret se fit l’exécuteur.
Accompagné de son garde champêtre,
De son greffier, et de l’appariteur,
D’un échevin, et de ses deux gendarmes, Du secrétaire, et même du porcher,
Il vint vous dis-je, avec toutes ses armes ; Sa grande écharpe, et son flair de boucher. Il ne manquait que le porte bannière,
Pour compléter cette procession.
Les gens du bourg suivirent par derrière Pour admirer cette exécution.
Des pèlerins la longue théorie, S’acheminant joyeuse, à pas comptés ;
L’on vit ainsi devant la Laiterie De Tressency les quatre facultés Au directeur bientôt notre grand homme, Fait son discours, solennel, empoulé.
Puis de couper le courant, il le somme,
Et par deux fois, il parle : il a parlé. L’appariteur se met à la besogne.
Il grimpe au bout de l’immense poteau,
Et le porcher de sa pioche cogne,
Et puis chacun frappe à coups de marteau. Sous tant d’efforts enfin le poteau tombe,
Et dans sa chute entraine tous les fils.
La laiterie alors sort de sa tombe,
Et Tressency voit sauvés tous ses fils.
Car désormais chacun d’eux peut sans crainte Se promener, dans les bois et les prés.
Sur le chemin, il peut cuver sa pinte,
Sans voir sur soi, toujours la mort si près.
On n’a rien fait. Il faut qu’on recommence. Poteaux et fils sont de nouveau dressés. L’autorité doit se remettre en danse :
Le Bourguemestre en est fort courroucé.
Il fait appel à la justice, au juge.
Il en trouve un qu’il croit de sa façon Qui, pour sortir enfin de ce grabuge, Substituera la force à la raison...
Il s’est trompé l’homme de la justice Ne se vend pas à beaux deniers comptants.
Il ne veut point pour servir un caprice Psalmodier arrêts et jugements.
Docilement il prête son oreille,
Aux avocats ; l’un subtil et très fin.
L’autre éloquent de verve sans pareille,
D’un bel accent, tout chaud, et plein d’entrain. Tandis que l’un pointe la procédure Car c’est un maitre en ses conclusions.
L’autre bondit, fait valoir sa carrure,
Frappe les cœurs, arme les passions.
Tous deux puissants, chacun à sa manière,
Ils font toujours triompher le bon droit.
Sous leurs regards, dans l’aisance plénière, Le juste ici se présente tout droit.
Les voilà donc tous les deux, à la barre Du tribunal, et du juge étonnés,
Et de la foule on entend la bagarre Qui du mayeur menace le gros nez.
Elle envahit la salle d’audience,
Et le huissier de sa puissante voix,
A par deux fois réclamé le silence :
Il fait appel à la rigueur des lois.
Mais c’est en vain, car la foule en délire, En sa gaieté ne se peut contenir,
Notre avocat la pousse encore à rire,
Et le huissier ne sait que devenir.
La salle enfin devient plus raisonnable, Pour écouter l’avocat défendeur Qui concluant de façon admirable,
Calme à la fois, sa joie et sa fureur.
Vu, s’écrie-t-il l’odieux arbitraire Des attendus, leur contradiction.
Vu, qu’on ne peut à des vaches à traire Prostituer sa juridiction :
Vu, qu’un laitier pour être Bourgueinestre N’en est pas moins cependant un laitier: Vu qu’il ne peut afin de s’y soustraire Vous opposer qu’il est un magistrat.
Vu qu’il ne doit, par force et par colère, Couper des fils pour briser un contrat :
Nous demandons qu’en ce jour on déboute Le demandeur en ses conclusions.
Que même encor sur la tête on lui boute, Pour ce seul fait deux condamnations :
L’un pour abus de son pouvoir peu sage Qui ne connait ni justice ni loi,
Et le second, pour le grave dommage Qu’il a causé par sa mauvaise foi.
J’ai dit messieurs. Avecque confiance, J’attends de vous un équitable arrêt Qui fasse honneur à la jurisprudence.
Parlez, Messieurs, j’écoute, je suis prêt.
La foule alors inspire la sentence Le Bourguemestre est enfin condamné.
L’opinion a prononcé d’avance,
Et son verdict vient d’être sanctionné.
Harispe.